LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

Un témoignage sur les Maronites du Liban 


 

Un membre de notre Cercle Gramsci a bien voulu nous confier les notes qu’il avait rédigées jadis au retour d’un voyage au Liban, en 1996. Une décennie plus tard, dans un contexte marqué par le retrait syrien, ce texte conserve une certaine actualité.
Plusieurs noms ont été modifiés, afin de conserver à quelques passages leur caractère privé.
 


NOTRE VISITE CHEZ LE GENERAL AOUN (1996)

La Haute-Maison, en Seine-et-Marne, est le lieu de résidence du général Aoun depuis son départ du Liban en août 1991. Issam, notre précieux guide au Liban, avait obtenu pour le groupe de Culture et Progrès cette réception chez le célèbre réfugié libanais. C’était évidemment l’occasion à ne pas manquer, le point d’orgue de notre voyage. Un après-midi de printemps, nous avons donc pu converser tout à fait librement, deux heures durant, avec ce personnage hors du commun.
Quand nous sortîmes de l’entretien, tandis que Michel Aoun nous raccompagnait dans son beau parc, où il aime soigner ses roses, et acceptait de bonne grâce de figurer avec nous sur la photo souvenir, Issam me demanda tout de go mon impression. Et je ne pus que lui répondre : en un mot, passionnant. Issam connaissait suffisamment mes opinions pour marquer par un temps d’arrêt une certaine surprise. .Mais nous ne pûmes converser davantage. Nous prîmes congé, chacun partit de son côté, et je ne l’ai pas revu depuis.
Aujourd’hui je retrouve mes notes quelques mois égarées, et les relisant je ne puis que confirmer le qualificatif employé ce jour-là. Mais en le précisant dans une optique qui ne plairait sans doute que modérément à Issam s’il venait à lire ce qui suit. Car je fus passionné non seulement par les prises de position du général, et ses motivations que j’étais loin de soupçonner, mais aussi par un nouveau Issam : non plus un guide, mais un Libanais totalement engagé, un militant aux ordres du guide...

Après avoir joué, à la perfection comme d’habitude, ce rôle d’animateur si diplomate et ouvert que nous lui connaissions, et une fois la discussion terminée, Issam s’était en effet levé solennellement, et en son nom personnel avait lu au général Aoun une longue déclaration d’allégeance on ne peut plus enflammée, qui se terminait ainsi : « Au chef du Liban libre, Général, à vos ordres, votre petit soldat, Issam ». A quoi Aoun très paternel avait répondu en une phrase : « Vous êtes un grand soldat, Issam, les plus braves sont les moins connus ». J’en étais resté sidéré.
Assister à de tels comportements, chercher à en pénétrer les raisons - mais peut-on ici seulement parler de raison ?- méditer sur cette passion plutôt, qui anime aussi bien Aoun, Issam, que tant d’autres Libanais francophiles avec lesquels nous avons sympathisé au Liban, voilà qui m’intéresse bougrement, voilà qui à mon tour en effet me passionne.
On aura compris qu’il s’agit ici de sentiments bien différents de ceux des Libanais, acteurs et jouets à la fois du drame qui s’éternise chez eux au détriment de l’immense majorité du peuple, toutes communautés confondues. Il s’agit d’abord, répétons-nous, de comprendre, autant que faire se peut, les motivations de chacun, tout particulièrement de ceux que nous avons rencontrés. Il s’agit d’essayer de s’y retrouver dans l’imbroglio de la situation libanaise, de laquelle est né ce néologisme : “libanisation”, appliqué avec plus ou moins de bonheur à de nombreux conflits actuels.
Il s’agit encore de mieux saisir la situation dans l’ensemble de ce Proche et Moyen-Orient, baril de poudre de première grandeur, dont Israël peut du jour au lendemain allumer la mèche. Bref, il s’agit de mieux prendre la mesure de l’époque que nous vivons. Et pas tant pour aboutir à une satisfaction intellectuelle, encore que cela ne soit pas négligeable, que pour ne pas se retrouver totalement désarmés devant les redoutables enchaînements de l’histoire, dont je refuse d’admettre qu’ils ne sont que des aléas. Il s’agit en fin de compte de ne pas démissionner.

Mais reprenons le fil des événements à ce moment où nous pénétrons chez Michel Aoun. Ce n’était pas triste d’attendre devant une lourde grille en fer forgée, derrière laquelle plusieurs CRS attendaient eux aussi, que nous nous présentions, alors que nous, nous attendions... les retardataires ! Une fois au complet, nous franchissons la grille, après avoir donné nos cartes d’identité, pour découvrir quelque trente mètres plus loin un énorme bloc de béton armé, d’au moins cinq mètres cubes, scellé dans le sol, et barrant l’allée principale. Ainsi, une auto ne peut se lancer dans l’allée, obligée qu’elle serait de contourner un tel obstacle à très petite vitesse. Sur le côté, un petit pavillon dans laquelle nous pénétrons, et où les CRS nous fouillent, font passer nos bagages à main dans un détecteur type aéroport.
Nous pouvons alors, sans cependant récupérer nos papiers, continuer jusqu’à la villa une centaine de mètres plus loin. Deux gardes du corps viennent à notre rencontre, nous accueillent, nous fouillent eux aussi, nous demandent de laisser dans l’entrée tous nos sacs, le contenu de nos poches, le livre cadeau pour Aoun aussi, nous permettant seulement de garder quelques feuilles blanches et un crayon !
Enfin nous entrons dans un salon très spacieux, où le général et Madame Aoun nous serrent chaleureusement la main, nous souhaitent la bienvenue et nous prient de nous asseoir en demi cercle devant le divan dans lequel Aoun s’installe. Madame Aoun demeure en retrait, et les deux gardes du corps, se tiennent debout, un de chaque côté du général, de façon à voir toute l’assemblée.

Dans une courte introduction, Issam présente le groupe, l’association Culture et Progrès qui a organisé notre voyage au Liban, et dit quelques mots sur notre séjour là-bas, qu’il fallait “équilibrer” par le débat d’aujourd’hui. Aoun décrit alors la situation au Liban, telle qu’il la voit après son départ forcé : pays occupé, pouvoir marionnette, gouvernement fantoche ; limitation des chaînes de télé, autocensure, pire : loi de la mafia ; interdictions, menaces, arrestations, séquestrations... Le dernier conflit ? Un règlement de comptes entre Israéliens, Syriens, Iraniens, sur le sol libanais. Il avait commencé en citant Brecht, dont un personnage décrète que pour gouverner comme il l’entend, il suffit de “changer de peuple”, et affirmé que les Syriens réussissent le tour de force de faire de la boutade de Brecht une réalité, naturalisant Libanais des dizaines de milliers de Syriens avec l’objectif d’arriver au million. Il qualifie aussi la loi électorale en préparation de véritable apartheid, éliminant les chrétiens partout, et faisant voter en outre les sortis du Liban, et les défunts.
Malgré certaines exagérations du général il faut bien admettre qu’en effet la marge de manœuvre des dirigeants libanais est étroite, que le Liban vit sous une sorte de protectorat syrien ; en notant toutefois que bien des démocrates syriens préfèreraient et de loin vivre à Beyrouth plutôt qu’à Damas...

Le long débat qui s’engage alors me captivera. Au gré des questions et réponses seront abordés de nombreux problèmes intérieurs et extérieurs au Liban. Aoun reviendra souvent sur la sujétion du Liban à la Syrie, justifiant sa position jusqu’auboutiste par des considérations tantôt philosophiques, explicitement laïques, plus souvent religieuses et même mystiques. Et après tout, il n’y a pas là contradiction. Mais il faudra vraiment insister pour qu’il nous parle d’Israël - dont il ne mentionnera même pas qu’il occupe une partie du Liban. Quant aux Palestiniens, leur problème est purement ignoré : ces derniers ont été introduits par la Syrie pour déstabiliser le Liban, et ils sont de trop, et c’est tout.

La Syrie est responsable de tous les maux du Liban : c’est elle qui organise la production de drogues (petits labos) et le trafic - même si elle emprisonne des trafiquants, après les avoir utilisés. Elle fabrique de la fausse monnaie (dollars). Elle corrompt tout. Le contrat israélo-américain, de contrôle des Palestiniens après la guerre du Kippour, n’était qu’un prétexte pour envahir le Liban ; l’occupation d’aujourd’hui prétendument pour maintenir la paix n’est qu’une annexion déguisée. La guerre du Golfe a permis de geler la situation.
La population est dans sa masse hostile aux Syriens. 87% des électeurs avaient boycotté les élections de 92. S’il n’y a pas de forces organisées contre l’occupation, c’est que les Syriens “font la pêche” à leurs barrages. Mais la résistance passive est celle qui régnait à Budapest en 1956 : c’est le calme des chars.
Aoun ne ménage pas non plus les Américains. Aux Libanais influents qui vivent en Amérique, regroupés dans le CLAO, les Américains disent avec ironie : “Est-ce que le général Aoun croit toujours que la France a un rôle à jouer au Liban ?”. Leur triple objectif est de renforcer encore leur suprématie énergétique (guerre du Golfe), monétaire (Banque Mondiale), militaire. Eux seuls ont intérêt à ce concept diabolique de realpolitik, qui consiste à accepter de perdre une bataille sans l’avoir livrée, et qui sévit partout, même au Liban ! « C’est antichrétien, antéchrist : Satan existe, il faut... cohabiter avec, dit la realpolitik ».

Près d’une heure s’est écoulée quand Issam, le premier, prononce le nom d’Israël, en interrogeant sur les conséquences de la victoire toute récente de la droite israélienne. Et ce qu’Aoun répond est très révélateur : « Avec Pérez nous avions payé. Nous étions perdants. Je ne regrette pas l’échec de Pérez en tant que Libanais (...) Que va faire celui-là ? Peut-être qu’il va faire autre chose ? ». Et quand Issam parle de catastrophe, il répond : « Nous étions dedans. Peut-être que nous y resterons, peut-être pas. Mais la catastrophe, c’est Hafez el Assad. Car “leur” sanctuaire, c’est en Syrie, le Liban n’est qu’un point de passage, et la Syrie est un pays terroriste, qui a “fait Lockerby” ». Et il insiste : « Comment peut-on mandater un pays terroriste ? Cela nous fait mal, en cartésiens » (!) Et quand quelqu’un suggère que tout de même les USA appuient Israël aux dépens du Liban, il rétorque qu’il y a assez d’espace pour tout le monde, et qu’un Liban stable est une sécurité pour Israël. Jamais il n’aura un mot de réprobation quant à l’occupation par Israël du sud du Liban, ni même contre l’opération “Raisins de la colère” pourtant toute récente, qui fit plus de 100 morts parmi les civils libanais (bombardement de Cana par Pérez entre autres) . En fait le seul tort des USA, c’est de soutenir la Syrie. Quant au Hezbollah, il n’en parlera pas explicitement, sauf pour dire que ce ne sera pas un problème ... si les Syriens partent.
A nouveau contredit cependant sur l’attitude qu’il suppose bienveillante d’Israël devant un Liban qui deviendrait prospère à ses portes, avec une composante musulmane en son sein, Aoun rétorque que la convivialité islamo-chrétienne est vue d’un mauvais œil par toutes les théocraties, l’Arabie Saoudite par exemple. Et il fait le parallèle entre les régimes musulmans voisins, qui sont “théocratiques autocratiques” et Israël “démocratie théocratique”, feignant d’ignorer que la Syrie, l’Irak, la Turquie, sont au contraire des régimes laïques.

Mais c’est vis-à-vis de la France que le général donne toute la mesure à la fois de son attachement mystique et de son profond ressentiment.
Il explique qu’un contrat fut passé, le 21 mai 1250, lors de la 7ème croisade, entre Saint-Louis et les maronites. Ce contrat fut scellé par l’envoi par Saint-Louis de sa crosse, qui est toujours au Liban, vénérée, dans la falaise de la Qadisha (il est d’ailleurs étonné que Issam ne nous en ait pas parlé ! Et Issam, confus : « On ne peut pas tout dire ...»). Saint-Louis avait en effet été vaincu à Chypre, dont il s’enfuit avec le renfort de 5000 maronites. Débarquant au Liban avec eux, il remporta une victoire, encore grâce à de nouveaux renforts maronites. Et c’est à son retour en France qu’il adresse une lettre au patriarche maronite, considérant ses ouailles comme des Français : « la nation (!) maronite est une partie de la “nation” française », et s’engageant à ce que ses successeurs les considèrent eux aussi comme tels à l’avenir. Et donc c’est avec cette lettre qu’il envoie sa propre crosse en gage...
Là où cela devient dément, c’est quand Aoun fulmine : «Et j’ai été séquestré ici justement le 21 mai 1996 ! » Il voit dans cette concordance du jour, 746 ans plus tard, un signe du destin, la preuve de l’ingratitude de la France.
Il a été effectivement empêché par le gouvernement - Chirac avait reçu Hariri la veille - d’aller donner son point de vue sur le Liban devant une commission du parlement de Strasbourg. C’est sa fille qui y fut reçue à sa place. Et Aoun de parler alors des otages français au Liban, qu’il a aidés de son mieux en 1987, allant jusqu’à organiser militairement un pont aérien entre Chypre (à nouveau le symbole !) et Beyrouth pour des interlocuteurs français camouflés sous une fausse identité, sans même en référer à son gouvernement... « Et aujourd’hui, c’est moi qui suis séquestré, sous forme d’otage ! ». Car il estime être un étranger résident, en aucun cas un réfugié politique.

Il est vrai que son statut est ambigu. Car au Liban même où il a gardé une aura certaine - et dans des milieux pas uniquement chrétiens - l’opposition, laquelle a pignon sur rue, possède des journaux, etc., et siège au Parlement, le reconnaît comme l’un des leurs. Mieux, le pouvoir issu des accords de Taëf et des élections de 1992 recherche le dialogue avec Aoun, et lui a fait savoir très officiellement qu’il pouvait rentrer et participer à la vie politique du pays. Lorsque je lui demande à quelles conditions il accepterait de prendre la main qu’on lui tend, il révèle qu’on a été « jusqu’à lui offrir un tiers du gouvernement et un tiers du parlement ». Mais il refuse d’engager quelque pourparler que ce soit. « Si de Gaulle à Londres avait reçu une telle offre de Pétain, qu’aurait-il répondu ? ». La première tâche, c’est de libérer le pays. Les élections ne peuvent avoir lieu qu’après le retrait des Syriens. C’est clair. Et c’est tout à fait contradictoire avec la signature par Aoun lui-même -et par le congrés “aouniste” à Paris le 17 février1 - de la note sur les neuf conditions mises à sa participation aux élections par l’opposition libanaise. Car bien évidemment le retrait de l’armée syrienne ne figure pas dans les conditions énumérées2.
Le général veut être le libérateur et le rassembleur de tous les Libanais. Des observateurs comme Alain Métayer, Salvatore Lombardo, ont toujours dit que les musulmans ont suivi Aoun, fait remarquer Issam. Il ajoute que le général est adoré par les deux camps, et que pourtant on lui colle toujours l’étiquette de “général chrétien”. Aoun précise : « Si, je suis chrétien ! Mais mon discours politique est indépendant de mes croyances religieuses ». Et il ironise sur les médias français, sur Jacques Balin, du Monde, auquel il a écrit : « je tiens à vous dire officiellement que je me suis converti au bouddhisme », sur France 2 aussi qui vient encore de le présenter comme “le président auto-proclamé”, et qu’il a « obligé à rectifier », le 22 mai au journal de 20 heures. Mais ils me colleront toujours une étiquette politique factionnelle, conclut-il, celle de l’ex-chef des forces chrétiennes.
Il fut aussi question bien sûr de l’avenir d’un Liban indépendant. Se référant à un article du général paru dans Le Monde, comment voit-il la déconfessionnalisation souhaitée, lui demande-t-on ? Sa réponse tient en un mot :une vraie laïcité. Pour lui, cela signifie d’abord que tout le monde doit avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs. Tous les Libanais doivent pourvoir voter, y compris ceux de l’extérieur, et sans quotas communautaires. Il faut une nouvelle charte (assurant les droits de l’homme, et un monde plus sain), et une constitution qui restaure l’Etat, avec 3 pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Ce dernier pouvoir serait confié à une assemblée élue au suffrage universel (avec conditions d’exigibilité), qui contrôlerait l’application des lois, poursuivrait les abus de pouvoirs, et serait ainsi plus fort, bien que n’ayant “rien entre les mains”... Et bien sûr, le 4ème pouvoir, la presse avec une liberté totale. Je lui fais remarquer qu’avec l’évolution démographique les chiites seront dominants. Il l’admet, affirme qu’un président musulman ne le gênerait pas, mais qu’il serait favorable alors, si on ne peut s’entendre, à une confédération, voire à une fédération.

Aoun terminera par une profession de foi universaliste. Il a d’ailleurs en novembre dernier adressé une “lettre ouverte aux gouvernants du monde”, dont il nous lit le dernier paragraphe. En conclusion, il nous parlera des intégrismes matérialistes : capitalisme et communisme, qui n’ont comme idéal que de produire et consommer. Aujourd’hui, pas d’autre finalité que le profit. Il faut adapter la production à l’homme et non l’inverse, réadapter l’éducation à la nature humaine... Bref, posons-nous la bonne question , non pas “qui suis-je ?” Mais : “Que suis-je ?”

Qu’il le veuille ou non, Aoun me semble en dernière analyse représenter parfaitement les chrétiens, dans leur ultime tentative de garder un rôle prédominant, sinon hégémonique, au Liban. C’est pourquoi je poserai plutôt les questions : Qui sont-ils, ces maronites, et les autres chrétiens du Liban ? Que vont-ils devenir, à terme ? Bref, le Liban a-t-il un avenir dans le pluralisme ?


LES MARONITES

La communauté maronite est plus que millénaire. Elle est née autour de la sépulture de l’ermite Maroun (mort en 423), et fut condamnée avec l’ensemble du monophysisme (les maronites étaient en fait monothélistes, contrairement aux autres chrétiens d’Orient ? A voir...) au concile de Chalcédoine (451). Leur communauté prospéra pourtant dans la région d’Antioche, jusqu’en 685, lorsque le moine Jean Maron devint leur patriarche. Persécutés par les Byzantins, puis par l’expansion musulmane, les maronites se réfugièrent alors dans la Qadisha, et peu à peu jusque dans le Chouf, au chœur de la montagne libanaise.
C’est à l’abri de ces montagnes providentielles que d’autres minorités, issues de schismes musulmans, ont pu également survivre : chiites, alaouites... Et la communauté druze surtout, née au XIème siècle d’une scission du chiisme septimanien (chez les Fatimides d’Egypte). C’est en 1017 (an I du druzisme) que les druzes occupèrent le Djebel druze, au sud de la Syrie, et de là gagnèrent le Mont-Liban, au contact de nos maronites .
Voilà donc près de 1000 ans que druzes et maronites occupent de concert le Chouf, et que leurs communautés gardent leurs caractères spécifiques essentiels. Impliquant au fond très peu d’humains (en gros un million en tout dans le Liban aujourd’hui, et beaucoup moins sans doute encore dans le passé) et qui plus est sur un tout petit espace (moins d’un département français), un tel phénomène est sans doute unique dans l’histoire. Si on ajoute à cela qu’il y a 15 autres communautés religieuses reconnues dans ce Liban de 3 millions d’habitants grand comme l’Alsace, et que bon gré mal gré, cela fonctionne toujours en 1996, au sortir d’une guerre de 15 ans dans laquelle périt entre 5 et 8% de la population, cela vaut la peine d’essayer de comprendre.
Si les druzes se sont toujours suffis à eux-mêmes, entretenant même leur isolement par la pratique d’une religion ésotérique, les maronites au contraire durant leur longue histoire firent toujours valoir, fructifier même pourrait-on dire, leur statut de chrétiens. Dès l’arrivée des Croisés, ils collaborent, et ils sont les seuls parmi les nombreuses églises chrétiennes orientales. Ils se ré-unissent avec l’orthodoxie romaine dès le XIIème siècle (1182). Lorsque les Mamelouks d’Egypte chassent définitivement les Francs à la fin du XIIIème siècle, anéantissant les Etats latins d’Orient, les maronites demeurent, malgré une répression initiale, des intermédiaires fort utiles dans le commerce qui reprend vigueur avec l’Europe. Jacques Cœur au XVème siècle les fréquente, qui fait fortune sur la route des Indes. Lorsque les Turcs écrasent les Mamelouks au début du XVIème, le commerce continue de plus belle sous l’égide des nouveaux maîtres. Dans l’affrontement entre Charles Quint et Soliman le Magnifique, les liens s’affermissent entre maronites du Liban, sujets des Turcs, et la France de François 1er, qui arrache aux Turcs les premières capitulations. (François 1er, ennemi de Charles Quint, se souvient sans doute du serment de son aïeul Saint-Louis !). La papauté pousse alors ses pions, établissant à Rome le collège maronite (15.. ). Dès lors, le contact sera permanent avec Rome.
Durant les 4 siècles de domination ottomane, et tandis que s’éternise dans l’empire ottoman le régime féodal, la montagne libanaise demeure un monde à part. Les Turcs, pas plus que les Mamelouks avant eux, ne cherchent à réduire ni les druzes, ni le clergé maronite, qui s’estime pourtant investi par la Papauté d’une “mission civilisatrice”. Ils acceptent les choix religieux de ces peuples, se contentant de faire collecter un impôt substantiel par les féodaux des uns et des autres (émirs, et leurs vassaux les cheiks). Il n’est même pas question de les assujettir au statut de la dhimma , comme la plupart des “infidèles”. Mais pas question non plus pour de se dresser contre le sultan ! Aussi, lorsque Fakhr ed-Dîn II, un émir druze, appuyé par les Toscans (et Louis XIII ?), veut agrandir le Mont-Liban, avec l’aide des druzes, des maronites, et d’autres, il est finalement abattu (1635), après d’importants succès. Fakhr ed-Din apparaît ainsi aujourd’hui aux yeux de nombreux Libanais comme un précurseur de la nation libanaise, “associant les diverses composantes ethno-religieuses du Liban dans une même communauté de destin” .
Il en fut de même deux siècles plus tard, avec l’émir Béchir II, un maronite cette fois, qui est devenu lui aussi, avec le temps, un héros national. D’une cruauté rare, il régna près d’un demi-siècle sur le Mont-Liban, prêtant d’abord main forte aux Turcs alliés des Anglais contre Bonaparte au grand désespoir des ouailles maronites (1799), soumettant ensuite les féodaux druzes, et enfin choisissant le camp égyptien, en rebellion ouverte contre l’Empire ottoman, dans le but de créer avec l’aide du pacha un Etat syrien englobant le Liban. Mais les Libanais se révoltèrent contre la dure occupation égyptienne. Malgré le serment d’Antélias (1840) qui avait réuni druzes, chrétiens, sunnites et chiites du Mont-Liban, les affrontements entre druzes et maronites commencèrent.
C’est que les puissances coloniales sont entrées en scène. Les Anglais ne veulent pas d’une Egypte moderne, et francophile. Aussi ont-ils torpillé Béchir, dressant contre lui les druzes. Les Français bien sûr ont appuyé les maronites, et les Russes soutiennent les orthodoxes ! Le tout sur fond d’un soutien anglo-français à la Turquie, à condition qu’elle leur soit économiquement soumise.
Béchir fut donc exilé à Malte, revint à Istanbul (où il mourra en 1850) . Les Turcs coupèrent le Liban en deux districts : les druzes au sud, les maronites au nord, avec des minorités importantes de chaque côté ! On devine la suite. Dès cette époque me semble-t-il commence à se nouer la tragédie qui se poursuit jusqu’à nos jours.
C’est en 1858 qu’une révolte anti-féodale naît chez les maronites. Mais les druzes ne suivent pas. Pire, en 1860 les zones de peuplement mixte sont le siège de massacres de masse qui se propagent jusqu’à Damas. La présence chrétienne en Syrie-Liban est mise en péril. Français et Anglais interviennent à nouveau, de concert, mais avec quasiment toute l’Europe chrétienne, et les Turcs sont sommés de créer à nouveau dans le Mont-Liban une province unique, plus autonome, gouvernée par un chrétien, avec une sorte de droit de regard des “occidentaux”. Il s’ensuit une époque de calme relatif, malgré l’oppression brutale d’un Empire déclinant. Ceci jusqu’au premier conflit mondial, qui provoquera le dépeçage de l’empire ottoman, et son partage par les mêmes : Français et Anglais, donnant ainsi une fois de plus toute la mesure de leur nocivité.
La France reçoit de la SDN un “mandat A” sur une partie de l’empire turc dépecé : la Syrie : “A” signifie que la puissance mandataire a “mission de conduire le pays à l’indépendance”. Mais aucun délai n’est fixé, le mandat n’est qu’une astuce pour justifier le fait colonial. Le Liban n’est encore à ce moment que l’un des cinq “états” regroupés dans une confédération : la Syrie, créée de toute pièce par la France et la Grande-Bretagne, lesquels se partagent toute la région jusqu’au golfe persique. Mais la France, qui veut s’appuyer sur les chrétiens du Liban, taille à leur avantage un “grand Liban”, qui triple en superficie le “petit Liban” de l’empire turc (ou Mont-Liban), lui incorporant la riche plaine de la Bekaa, et surtout la côte, de Tripoli jusqu’à Tyr. Aussi les chrétiens toutes confessions confondues sont tout juste majoritaires (51% au dernier recensement, celui de 1932). Mais ce sont eux, essentiellement les maronites, qui chez les Libanais ramassent l’essentiel de la mise politique, et économique. Les Français bien sûr profitent de la colonisation ; mais les maronites tout autant, unis d’ailleurs aux occupants par un profond sentiment de revanche... six siècles après les croisades ! Ainsi l’exprime crûment le général Gouraud, Haut-Commissaire - celui qui proclama le Grand-Liban en 1920 - devant le tombeau de Saladin : « Ma présence ici consacre la victoire de la Croix sur le Croissant ». Marie Seurat raconte que la formule fit un beau scandale . Chez les Musulmans, sans nul doute. Et dans toute la Syrie, qui voyait se séparer d’elle, dès 1926, une République libanaise, dotée par la France d’une Constitution où “à titre transitoire” le pouvoir était réparti entre communautés de nature religieuse, celles qui s’affrontent encore aujourd’hui malgré les accords de Taëf. La France évidemment gardait, dans les faits, la maîtrise totale de l’avenir du Liban .
Passons sur les innombrables révoltes, tant en Syrie qu’au Liban, qui jalonnèrent vingt ans d’occupation française. Malgré une reprise en main directe du Liban par la France entre 1934 et 1937, la lutte entre pro- et anti-Français s’exacerba, les “clans” confessionnels - y compris familiaux chez les maronites - constituèrent des groupes paramilitaires, les ancêtres des milices. Le premier d’entre eux, créé par Pierre Gemayel en 1936 sur le modèle franquiste et mussolinien (Kataëb signifie Phalanges) pèse encore aujourd’hui sur le Liban. Mais il y en eut beaucoup d’autres, à commencer par le Parti National Syrien, indépendantiste, rassemblant chiites, druzes et chrétiens non maronites.
C’est que l’aspiration à une grande Syrie ne date pas de l’avènement de Hafez el Assad. Elle a toujours été omniprésente, chez les musulmans du moins, et la France elle-même n’a pas hésité à s’en servir. Car si le Liban créé par elle assurait ses arrières, si la chaîne de l’Anti-Liban dominait une petite Syrie réputée moins sûre, la France englobait le tout dans les “Etats du Levant, désignés communément sous le nom de Syrie” . Et elle entendait bien garder toute la région sous sa coupe.
Et même encore en 1943, la France, représentée au Liban par les gaullistes ayant chassé les troupes pétainistes du général Dentz - en fait grâce aux troupes anglaises -, ne voulut pas admettre la victoire aux élections législatives du “Bloc constitutionnel”, formation dans laquelle sunnites et maronites unis revendiquaient un Etat arabe indépendant. Les gaullistes suspendirent - une fois de plus - la constitution, dissolvant la chambre et nommant un francophile comme chef d’état. Même les Kataëb se dressèrent alors avec tout le Liban contre les occupants, et les Français durent capituler devant la pression internationale, le 22 novembre 1943 (devenu depuis le jour de la fête nationale libanaise). Et c’est seulement fin 1946 que l’armée française du Levant quitta la « Syrie », non sans avoir encore, le 29 mai 1945, bombardé Damas , .
Aussi peut-on affirmer que si la nation libanaise est une réalité aujourd’hui, elle le doit doublement à la France : en 1920 (puis 1926) quand cette dernière la créa de manière largement artificielle ; et 23 ans plus tard quand les Libanais, unis comme rarement ils le furent dans leur courte histoire commune, la chassèrent.


LES MARONITES DANS LE LIBAN INDEPENDANT

Les trois décennies de paix au Liban coïncident pratiquement avec les “trente glorieuses”. Et malgré tous les nuages qui s’amoncèlent au dedans, malgré aussi ou même sans doute à cause des bouleversements et des guerres qui se déroulent au dehors, à ses frontières, ce tout petit pays accède en une génération à la modernité, plus rapidement sans doute que tous ses voisins arabes.
Il ne s’agit pas seulement du boom économique à dominante financière, gonflé par les fonds des libanais de l’émigration, qui fait de “la place de Beyrouth” une plaque tournante, un pont entre l’Occident impérialiste et les monarchies pétrolières du Golfe. Il s’agit surtout d’un changement de structures, et de mentalités, dans la profondeur du peuple. Comme en Europe, les campagnes se vident brutalement au profit des villes. Le choc est d’autant plus rude que l’opposition ville-campagne a toujours été au Liban un problème crucial. Les seigneurs maronites et druzes ont de tout temps tiré leur puissance de leur implantation dans la montagne. Souvent même, ils dominaient les villes et le faisaient savoir. Les commerçants et financiers, sunnites et grecs orthodoxes en tête, dominaient au contraire dans les villes, ignorant pour ainsi dire la montagne. Et le mythe phénicien venait à point nommé justifier la mutation de la société libanaise. Bref, c’est la féodalité, battue en brèche depuis 100 ans, qui rend l’âme. Mais hélas pas les clans ! Car les féodaux, comme toutes les classe condamnées par l’histoire, savent se reconvertir. Maronites en tête, puisqu’ils ont l’essentiel du pouvoir. Et ils restent profondément imprégnés de leur mentalité clanique, à tel point qu’ils vont se déchirer durant un demi-siècle pour accéder à la première marche du podium. Les Eddé (dès avant l’indépendance), les Chamoun (de Deir el Kamar), Frangié (de Zghorta), Gémayel (de Bikfaya), et bien d’autres, seront tour à tour aux commandes de l’Etat. Non sans se massacrer les uns les autres. Chacun a ses milices, comme les seigneurs du Moyen-Age avaient leurs armées. Et ils finiront, non seulement par s’auto-détruire, mais surtout par entraîner dans leur chute leur communauté tout entière. Car bien des maronites, et plus généralement des chrétiens, profitant d’une avance culturelle indéniable sur les musulmans, et de leur domination politique, ont accédé à l’époque au rang de classe moyenne-supérieure, dans la fonction publique, les services, les professions libérales.
Mais la modernité profite également à nombre de sunnites. Déjà concentrée dans les villes côtières (Beyrouth-ouest, Tripoli, Saïda), leur communauté prend conscience de sa force, avec l’accession de Nasser au pouvoir et l’échec de la piteuse intervention israélo-franco-anglaise à Suez en 1956. Ce n’est pas alors la religion qu’ils brandissent comme étendard, mais leur nationalisme arabe .
La “révolution” de 1958, répétition de la guerre civile en gestation, résulte justement de cette poussée du nationalisme arabe, sur fond du basculement de population des campagnes vers les villes. Après plusieurs mois de troubles importants, un peu partout mais surtout dans la région de Tripoli, les affrontements sont stoppés par le débarquement des marines américains au Liban même. Et cette intervention directe des USA au Proche-Orient est une première historique, deux ans à peine après l’expédition franco-britannique de Suez, qu’ils avaient condamnée.
Seuls à cette époque les chiites ne prennent guère part aux événements, sans doute parce que les restes de féodalité sont plus vivaces qu’ailleurs dans leur communauté (Liban-sud, Bekaa). Et les féodaux chiites investissaient plus en Afrique qu’au Liban... Il faudra attendre une quinzaine d’années pour voir se développer chez les chiites le mouvement des déshérités, autour de l’imam Moussa Sadr. Peu à peu en tout cas, désavantagés culturellement, socialement, économiquement, ils vont devenir une force démographique incontournable, qui de plus en plus appauvrie grossira elle aussi les villes (Beyrouth-sud, Baalbek, Tyr ?), et sera une proie facile pour l’intégrisme musulman...

LE DECLENCHEMENT DE LA GUERRE CIVILE

C’est pourtant la guerre des six jours, en 1967, qui va jouer un rôle majeur dans la déstabilisation du Liban, avec l’arrivée de 400 000 réfugiés palestiniens. Ces derniers vont s’allier à la gauche nationaliste arabe, et chercher à dominer le Liban de concert avec elle, au nom de la lutte commune contre l’ennemi israélien. Les druzes de Kamel Joumblatt et de son PSP jouent un rôle considérable dans la création du Mouvement National, escomptant bien ainsi mettre fin à la confessionnalisation du Liban, dans laquelle ils sont les grands perdants. Les Palestiniens sont d’autant plus envahissants qu’ils sont refoulés de Jordanie dès 1969 (septembre noir), et que le Liban se voit contraint, par les pays arabes “frères”, de leur apporter une aide dans leur lutte de harcèlement contre Israël, à la frontière sud. Les gouvernements successifs se montrent incapables de contenir l’influence croissante de l’OLP, ce qui inquiète la grande majorité des chrétiens.
Les Palestiniens eux-mêmes avouent aujourd’hui s’être comportés au Liban comme en pays conquis, au sud bien sûr, mais aussi jusque dans Beyrouth. Ils commirent à cette époque des actes irréparables, et beaucoup le reconnaissent aujourd’hui. J’ai cru comprendre qu’ils pensaient avoir l’appui des Américains, lesquels leur auraient bien laissé le sud du Liban en compensation de la Palestine. La Syrie aurait récupéré Tripoli et le nord du Liban, et les chrétiens n’auraient gardé que le “réduit” de leur Mont-Liban initial. Cela aurait arrangé Israël bien sûr, et les combattants palestiniens aussi, dans un premier temps au moins. En attendant que tout le monde en découde à nouveau...
Un autre facteur important de déstabilisation est le plus souvent passé sous silence : c’est que l’alliance des Palestiniens en armes et d’une gauche libanaise à prédominance nationaliste arabe fut grandement facilitée par l’étalage d’une richesse aussi insolente que subite. Dans Beyrouth surtout, dans les villes en général, brutalement grossies par cet afflux de paysans prolétarisés dont on a déjà parlé. Marie Seurat décrit très bien « l’impudeur des nantis (...) de plus en plus insupportable » à la veille du déclenchement de la guerre civile.
Il est commode de dater du 13 avril 1975 le début de cette guerre. C’est le jour de la fusillade à Beyrouth contre un bus de Palestiniens, par une faction maronite. L’attaque fit 27 morts. C’est oublier - et ce n’est pas un hasard si de tels “oublis” se répètent dans les analyses du conflit - que les mouvements sociaux se multipliaient depuis des mois. Ainsi cette manifestation du 28 février à Saïda, où l’armée tirant sur la foule avait fait là aussi de nombreux morts . Le feu couvait en réalité depuis longtemps, bien que presque personne ne veuille l’admettre. Et chacun des deux camps se croyait le plus fort. Alors... Alors les jusqu’auxboutistes des deux bords se déchaînèrent.

Il ne peut s’agir ici de résumer cette guerre de 15 ans, à peine entrecoupée d’accalmies de faibles durées. (L’année 1977, considérée comme la plus calme, vit tout de même l’assassinat de Kamal Joumblat...). Aussi bien, ce qui m’intéresse au premier chef ici, c’est le destin des maronites. Et il faut dire d’emblée que la communauté maronite est la grande perdante, que son rôle au Liban est définitivement minoré ; ceci sans même tenir compte du fait qu’elle a sans doute payé le prix le plus fort en vies humaines parmi les citoyens du Liban (Palestiniens donc mis à part) ; et que l’émigration qui s’ensuivit fut la plus forte, et largement irréversible sans doute.
Il faut ajouter aussitôt que les maronites sont à mon sens largement responsables de leur destin, à la fois par leurs milices de type fasciste, par leurs dissensions intérieures permanentes, par leur connivence quasi constante avec Israël, et, last but not least, par le refus de concessions que le rapport des forces, évoluant en leur défaveur, imposait. A leur décharge, l’Europe catholique, et particulièrement la France, les a toujours au cours de leur longue histoire outrageusement soutenus, les utilisant comme on l’a vu pour prendre pied dans la région, semant au Liban les guerres intercommunautaires. Nombre de maronites ont cru que cela durerait toujours. C’était gravement se méprendre sur le rapport des forces, en particulier sur l’influence de la France au niveau mondial.

Il existait pourtant une gauche chrétienne, dans le camp palestino-progressiste, des intellectuels surtout. Elle sera vite marginalisée. Vont fleurir par contre, à côté des Kataëb des Gemayel et des Tigres de Chamoun - d’ailleurs rivaux - d’autres groupes extrémistes, parmi lesquels les Gardiens du Cèdre, El Tanzim, l’Ordre des moines libanais (du R.P. Charble Qassis), et bien d’autres. Le Front libanais, les rassemblait, mais sera dissous en 1978, après la défection de Soleiman Frangié, qui passe du côté syrien, par haine de Chamoun dit-on ; mais rien n’est simple, puisque Frangié avait déjà soutenu Nasser, puis était revenu au bercail maronite ...
Georges Corm a beau dire que « ces miliciens de la violence » ne sont « qu’une infime minorité de dévoyés », il n’en décrit pas moins, dans des pages saisissantes, les méfaits qu’ils commirent . Il y parle par exemple d’un samedi de décembre 1975, où « des combattants phalangistes, affichant sur leur poitrine de grosses croix de bois, descendront en plein centre ville tuer sauvagement tout musulman trouvé sur leur passage (environ 200) en représailles de quatre cadavres chrétiens trouvés la veille au soir ». Et il poursuit : « Qui dira pourquoi, en janvier 1976, ces combattants phalangistes, toujours affublés de leurs énormes croix, célèbreront, coupe de champagne à la main, devant des amas de cadavres, et face aux télévisions du monde entier, une première triste victoire sur le taudis de la Quarantaine, tenu par des miliciens palestino-progressistes ? Cadavres de la misère dans ce taudis à majorité kurde ». Il ajoute aussitôt il est vrai : « Qui dira pourquoi, quelques heures après, la « glorieuse » révolution palestinienne croira bon de passer au fil de l’épée 5000 paisibles villageois chrétiens de Damour où quelques miliciens du président Chamoun, depuis plusieurs mois, enlevaient et tuaient d’innocents citoyens musulmans ? Qui dira pourquoi des barrages « révolutionnaires » palestiniens enlèveront et feront disparaître des milliers de chrétiens innocents ? Qui dira pourquoi au Chouf, pendant l’été 1982 et dans le sillage de l’armée israélienne, les miliciens aux affreuses croix tireront les barbes de vénérables prêtres druzes, et violeront les femmes ? Qui dira pourquoi, un an plus tard, des centaines de familles chrétiennes innocentes et paisibles seront égorgées en représailles par les miliciens druzes et les villages du Chouf vidés de tous leurs habitants chrétiens ? » Et il continue ainsi, pendant des pages.
Si j’ai tenu à citer abondamment Georges Corm, c’est que j’ai eu l’impression que nos interlocuteurs au Liban ont parlé beaucoup des atrocités commises par le camp d’en face, et pratiquement jamais de celles de leur camp. Passe-t-on par Damour, on a droit à l’information. Quand on passe à la Quarantaine, et c’était presque tous les jours, puisque c’est à l’entrée de Beyrouth en venant de Jounieh, où nous résidions, on ne parle pas de l’événement. Or, à lire attentivement la chronologie de ces atrocités, il apparaît que le plus souvent, celles des palestiniens et des druzes sont une réponse à des attaques maronites. Ce qui n’excuse rien, je le dis aussitôt, et d’autant moins que la riposte, semble bien souvent disproportionnée par rapport à l’attaque. Et que, dans un cas comme dans l’autre, ce sont les civils qui trinquent : c’est plus facile !
Les milices de tous bords savent bien d’ailleurs se partager les butins de guerre, en particulier à Beyrouth pendant la bataille des hôtels, fin 75. Et je citerai ici Pierre Pinta : « C’est à l’occasion de ce partage que les milices « rivales » vont s’entendre pour participer au plus gigantesque cambriolage de l’histoire, celui des banques du centre-ville. Des Palestiniens prennent part à ce pillage qui, dit-on, fut facilité par la présence sur les lieux de « spécialistes venus d’Europe... Des deux côtés de la capitale, on met beaucoup d’ardeur à « purifier » son territoire, la palme revenant toutefois aux milices chrétiennnes ». La guerre est bien la même partout. Elle sème la mort, pas si aveugle qu’on le dit, enrichit aussi ceux qui la servent, et pas seulement les marchands de canon.

Un autre aspect de cette guerre interminable que nos interlocuteurs maronites n’ont jamais abordé devant nous, c’est les relations qu’ils entretinrent en permanence avec Israël. Tout au plus parlent-ils du “piège” dans lequel ils sont tombés en 1982 face à leurs implacables voisins. Jamais ils n’admettront que ce piège, ils en sont instigateurs autant que victimes. C’est pourtant le cas …

1996


Il aurait fallu poursuivre par la relation de cette guerre interminable, depuis le déclenchement de la guerre du Chouf contre les druzes par les forces libanaises en 1982, puis au sud autour de Saïda en 1985 avec des horreurs rarement atteintes, jusqu’à la tentative d’Aoun, appuyée par des libanais de confessions très diverses, de rassembler le pays dans la lutte contre l’hégémonie syrienne. Ce fut là me semble-t-il la dernière tentative de sauvegarder la prédominance chrétienne au Liban. Viendront, après l’éviction d’Aoun, les accords de Taëf jamais appliqués par la Syrie, et prélude à un gel de près de quinze ans.
Aujourd’hui, Aoun revenu dans son pays triomphe en ce sens que les Syriens sont chassés, et qu’il est élu député. Il semble pourtant que les maronites ne peuvent plus prétendre jouer dans l’avenir un rôle de premier plan. Mais sait-on jamais ? L’avenir du Liban reste toujours aussi incertain. Car il dépend toujours de l’issue du conflit israélo-palestinien.
Décembre 2005