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Décroissance - Suite du débat .....

les créations alternatives ne sont pas un renoncement à la lutte contre le capitalisme



L’intérêt et la vivacité du débat « La décroissance, réactions croisées », qui pose la question de savoir comment lutter aujourd’hui, me donnent envie de participer, en tant qu’abonnée à la Lettre du cercle Gramsci depuis ses débuts.
A mon avis, les créations alternatives ne sont pas un renoncement à la lutte contre le capitalisme, à condition d’écouter ce qu’elles ont à nous dire sans réduire leur propos à travers un filtre de certitudes, fût-il le plus brillant et le plus juste intellectuellement.
Au terme « décroissance » (mal choisi, c’est vrai) je préfère celui d’« alternative » qui fait entendre quelque chose de l’autre, de l’altérité et de la naissance : à partir des autres, avec les autres il y a à naître, à croître, à créer : dommage que cette « croissance de l’humain » ne figure pas dans le terme décroissance, car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Certes, les luttes traditionnelles ont toutes leurs places, il est nécessaire de se mobiliser contre les systèmes actuels de distribution des profits financiers des entreprises aux actionnaires au détriment des travailleurs, contre la déréglementation du monde du travail et le démantèlement des acquis sociaux, dénoncer les inégalités qui s’accroissent et j’en passe !
Mais pourquoi n’y aurait-il pas d’autres formes de lutte et d’engagement ? Que nous disent ceux qui, ici et maintenant, cherchent d’autres façons de vivre et de travailler ? Établir d’autres rapports avec son environnement, avec ses proches, avec son travail ; créer du lien social et donner du sens à ce que l’on fait, n’est ce pas une façon de s’inscrire contre ce modèle de société qui broie l’humain ? une façon de résister ?
Regardons la société où nous sommes : sa violence touche au cœur de l’humain, et pas seulement le plan matériel : le suicide des jeunes, 2ème cause de décès chez les moins de 25 ans après les accidents de la route, la survie des SDF face aux fenêtres des citadins, la solitude des anciens dans les maisons de retraite, les naufrages personnels et familiaux suite au chômage ; les limites de notre société (c’est à ça que C. Bellec nous invite à réfléchir, à nos limites) rappellent que la non-reconnaissance et les divers non-sens où nous sommes sont un coup mortel pour l’humain, y compris au niveau psychique. Les alternatives qui se cherchent expriment combien il est urgent de prendre en compte le sens de nos actes, le sens de nos vies et pas uniquement la dimension matérielle.
Donner du sens à l’humain en chacun de nous, c’est refuser cette image de toute puissance qui nous est posée en modèle, comme si, justement, il n’y avait plus de limites et que tout était possible. La société tourne comme si ces limites mort/vie, vieux/jeune, homme/femme (demain animal/humain ?) n’existaient plus, dans une précipitation (d)écervelée à la consommation, dans une fausse-liberté, un faux- confort, et dans le déni de la mort.
Penser les limites d’une société, c’est remarquer et s’interroger sur ses marges, ces richesses humaines qui refusent, et qui tentent de vivre avec leur propre système de valeurs ; or les marges nous ont toujours appris quelque chose, elles sont le ferment qui de tout temps font avancer les idées ; je n’ai pas les connaissance historiques suffisantes pour démontrer mon propos, mais rappelons-nous les phalanstères, les utopistes, et de leur rôle dans la pensée et la pratique du socialisme. Plus près de nous, si nous regardons les 30 dernières années, ce sont des mouvements marginaux qui ont participé à faire changer notre regard sur le monde : le mouvement alternatif à la psychiatrie des années 70 a modifié notre regard sur la maladie mentale et la différence, les mouvements de femmes ont contribué de façon décisive à l’évolution des rapports homme-femme, de la notion de famille, du statut de l’enfant. Ces progrès dans les mentalités sont toujours à défendre, on le voit bien aujourd’hui dans les diverses tentatives gouvernementales pour adopter le point de vue opposé (cf le projet pour dépister précocement les enfants futur délinquants !) et pour moi, démontrer qu’une autre vie est possible, ici et maintenant, fait partie de ce combat et de cette résistance actuelle.
Les alternatifs d’aujourd’hui sont à mon sens dans la continuité des luttes tel que LIP pour l’autogestion, ou du Larzac – ces paysans qui ont gagné leur lutte contre l’état pour garder leurs terres – qui, elles aussi, ont modifié notre façon de concevoir les rapports au pouvoir ; et il suffit de regarder le film sur LIP, ou d’aller sur le plateau du Larzac écouter les témoignages des différents acteurs de la lutte pour ressentir le bouleversement profond, à la fois intérieur et concret, chez ces femmes et ces hommes qui se sont mis debout ; au passage, remarquons le caractère international, l’ouverture sur le monde de la lutte du Larzac, en lien avec les Canaques et les Indiens d’Amérique : ce n’est pas un détail, cette ouverture d’esprit et ce lien avec le monde puisqu’il est fait référence, dans un courrier précédent, aux Amish et aux Mormons (j’avais d’ailleurs pris cette remarque pour de l’humour jusqu’au moment où je découvrai, dans une lettre suivante, une référence aux « ashrams de pacotille, New Age et autres communautés aux odeurs suspectes » : même sous forme dénégative, on voit la suite dans les idées ! A croire que la marginalité fait peur pour susciter des images extrêmes, voire caricaturales »; et c’est là que j’ai eu envie de répondre pour dire que les alternatives ne sont pas un repli sur soi, c’est au contraire dans l’ouverture que se font ces luttes (cf le Chiapas, cf Oaxaca), des luttes collectives un peu partout dans le monde. Un exemple plus près de nous : la maison de retraite autogérée des femmes de Montreuil, voilà des actes en accord avec nos idées ! A propos d’autogestion, et en lien avec la question des marges qui peuvent nous inspirer, une question : l’Education Nationale a-t-elle pris en compte les expériences des lycées autogérés ? A-t-elle retenu quelque chose de ces tentatives sans doute intéressantes sur bien des plans ? Pourquoi n’en entend-on jamais parler ?
Je tiens à dire que, quand je vois l’engagement, le courage de ceux qui font le choix de quitter salariat et fonction publique, par exemple, pour vivre et travailler sur le plateau de Millevaches autrement, créer des liens, des solidarités, des formes de luttes nouvelles, quand je vois leur niveau d’analyse, d’ouverture sur le monde, leur exigence de réflexion, d’humanité et d’action, je n’y vois pas du passé, mais de la recherche d’un futur positif et j’ai pour eux un grand respect, le même que pour les militants communistes de mon enfance. Je ne dirai pas la même chose des appareils politiques existants, ne serait-ce que par rapport à la question du pouvoir. (Et soyez sûr que ces expérimentateurs alternatifs réfléchissent au fait que, « lorsque leurs tisanes ne sont plus suffisantes.. », ils ont bien conscience d’être dans un état, ils essayent de transformer ce qui peut l’être et de lutter aussi pour les biens communs).
Si les alternatives m’intéressent, c’est bien aussi compte tenu du constat de ces trente dernières années sur la question de savoir quel type d’action politique engager : la lutte armée ? ce fut sans doute un engagement pour une société meilleure et l’expression d’une révolte, mais désespérée. Le vote ? le vote utile ? Raisonnable, raisonné ? de plus en plus difficile… Inutile de rappeler les insuffisances des gouvernements de gauche, au point que le mot « socialiste » est mis en cause par les partis (du même nom) eux-mêmes ! Les syndicats et partis de gauche se caractérisent par la baisse du nombre de leurs militants et leur impossibilité à former une plateforme minimum commune. L’écologie politique ne me paraît pas s’intégrer à ce qui serait une grande force à gauche et que nous attendons ! Des jeunes, après le film de Carmen Castillo, « Rue Santa Fé » - film sur la mémoire et le Chili, le MIR , le coup d’état etc. – disaient : « on n’est plus à l’époque où on a envie de mourir pour la révolution ; et puis ces chefs mythiques, ‘christiques’, notre génération en a compris les limites ».. propos durs à entendre, mais sans doute justes, en tout cas reflet d’une époque, dans lesquels j’ai envie d’entendre qu’ils préfèrent vivre la révolution, vivre un autre monde, ici et maintenant ; ils me rappelaient la Rêvéolution de Prévert, ou Emma Goldmann : « si on ne peut pas danser dans votre révolution, je ne viens pas ! ». Le changement doit aussi se faire dans les mentalités, dans les façons de penser et pas seulement au plan économique. Autrement dit, on peut modifier les superstructures, mais quand va-t-on s’occuper des infrastructures (structures mentales) ? Rappelons-nous ce que l’on appelait les « Pays de l’Est » : l’économique était-il suffisant pour donner envie d’y vivre ?... Regardons les piqueteros argentins (soirée Gramsci) et l’évolution dans les structures mentales.
Pourquoi ne pas imaginer que peu à peu, tel un rhizome, des expériences se vivant un peu partout et se rejoignant pour croître, prendre tout leur sens et attirer de plus en plus de monde ?
Et si ces actions collectives modifiaient le système de l’intérieur et donnaient envie ? à tous ceux qui veulent « une société humainement développée et matériellement plus spartiate », comme dit Freddy.
Et certains phénomènes de notre société, si on les analyse au lieu de les juger, paraissent traduire une aspiration de ce type : rappelons-nous le succès du livre de V. Forrester « l’Horreur économique » (dont chacun pense ce qu’il veut, là n’est pas la question) ; à Limoges aussi il y eut beaucoup de monde à la soirée du cercle Gramsci, ce livre a touché les préoccupations d’un grand nombre. De même, ces « bobos » (j’ai du mal avec ce terme péjoratif, la différence n’est pas forcément fracture, méfions-nous du Même : devons-nous être tous identiques ?.. c’est une autre débat ? peut-être pas…) qui vont s’installer dans les anciennes banlieues ouvrières n’expriment-ils pas une recherche (évidemment ratée) de vie conviviale, fraternelle, solidaire, telle qu’elle était dans les banlieues il y a 50 ans ; j’ai envie d’y voir plus qu’une nostalgie marchandisée, le manque de quelque chose de collectif, de vivant, d’humain.
Enfin l’attrait des occidentaux pour le bouddhisme ne traduit-il pas le besoin de davantage d’humanité, intérieure et collective ; pourquoi les tibétains se font-ils massacrer par les chinois depuis 1950 s’ils ne représentent pas un danger pour l’état par leur façon de vivre ? Pourquoi une telle sauvagerie à l’égard de leur culture si leur message n’était pas subversif ? (cf les moines en Birmanie). ces phénomène sociaux nous parlent d’une aspiration à davantage d’humanité : un psychologue américain, cité dans le numéro de Courrier International consacré à la décroissance, Tim Kasser, a travaillé sur les limites de la consommation, et démontré que le matérialisme « engendre de l’angoisse, nous rendant plus sujet à la dépression et moins coopératifs » alors que, continue l’article, « des études ont montré que les gens savent parfaitement quelles sont leurs véritables sources d’épanouissement durable – construire des relations solides, s’accepter tel qu’on est, appartenir à une communauté – mais une redoutable alliance d’intérêts politiques et économiques s’efforce de les en détourner dans le seul but de les faire travailler plus et dépenser plus ».
Autrement dit, quand je me réfère à ces exemples, je parle du désir, individuel et collectif, de dire non et de vouloir autre chose ; pourquoi sommes-nous nombreux à garder un souvenir fort de la soirée avec M Benasayag et F.Aubenas ? Il se sont adressé à notre désir, désir de dire non, celui sur lequel s’asseoit par exemple le Parti socialiste quand il est au pouvoir : ce qui était prôné devient alors impossible, il faut attendre, réfléchir etc. (je cite de mémoire, je ne garantis pas l’exactitude des termes mais l’idée). Le décapant dans les propos de Benasayag c’est la référence du désir au fond de soi de créer autre chose. Etre en accord avec soi-même, dire non aux pressions : fais ce que ta conscience te dicte de faire, quand tu as une décision à prendre par exemple, même si c’est contre l’avis de tous et la pression générale : ça s’appelle également l’éthique. Et c’est ce dont Marc parle, me semble-t-il, quand il parle de se regarder dans la glace. Et ce n’est pas être moraliste, ni moralisateur (là c’est celui qui dit à l’autre ce qu’il doit faire au nom du bien, non ?), c’est faire appel à l’humain en soi, au refus.
Et pourquoi pas se référer à l’éthique, à la morale face à certains faits de notre société : les alcool et cigarettes parfumées pour correspondre aux goûts des plus jeunes ? la biométrie qui, avec comme objectif de faire prospérer les nouvelles technologies, habitue les enfants à des techniques banalisées de fichage ? les jeux sur Internet où des enfants nourrissent (virtuellement) chaque jour un animal, cet animal pouvant (virtuellement) mourir s’il n’est pas
nourri pendant une semaine, sauf si on téléphone en payant à tel n°, ce qui lui redonne une vie… Je vous laisse réfléchir sur ce que je viens de découvrir…
Pour conclure, l’ennemi est toujours le même, mais le visage contemporain du capitalisme c’est aussi cette attaque de l’humain contre laquelle nous pourrions devenir nombreux à réagir en fédérant davantage de personnes pour promouvoir une certaine morale laïque,au moins développer une réflexion sur l’éthique ; les formes de lutte sont à élargir. S’ouvrir à ce qui parle en nous et partir du sens de l’humain, ça ne me parait pas « juste un peu de bonne volonté » : l’agir collectif, l’entraide, le besoin que l’autre a de moi et que j’ai de lui, l’interdépendance, le lien social, sont autant de façons de combattre et de ne pas donner encore plus de pouvoir à ce qui est en face.
pour finir, encore quelques mots de Benasayag : « le lien, c’est ce qui dit qu’entre toi et moi, il y a quelque chose qui existe. C’est constater que je ne peux pas continuer ma vie si toi, tu vas mal… c’est quelque chose qui dit que je finis pas dans les limites de mon corps » in Entretien avec Ph. Merlan, mars 2004 : « L’amour n’est jamais du côté de l’ordre »

M.F.L

25-02-2008