LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

Francis Juchereau : Georges GuinGouin militant-philosophe

Gérard Monediaire : Georges Guingouin, archétype symbolique du héros

Jean-Jacques Fouché : Comment se protéger des activités du pouvoir?

A Lire dans les Archives du cercle pour compléter cette réflexion :  Résistance et libération en Haute-Vienne, conférence de Michel TAUBMAN (1994)

Vous pouvez consulter ici un extrait de cet ouvrage


Georges Guingouin, militant-philosophe (utile) pour ce siècle 

En Limousin, ceux qui sont entrés dans ce millénaire âgés de moins de trente ans sont peu nombreux à savoir qui est Guingouin. Pour cette petite minorité, il s’agit au mieux d’un chef militaire de la Résistance entré dans l’Histoire (régionale). Au pire, c’est le chef d’un groupe de papis nostalgiques, anciens combattants, qui célèbrent entre eux, et en présence des Officiels, des évènements d’un autre âge : du temps où la politique, proche de l’art militaire, était conduite par des chefs autoritaires et respectés.

Ainsi, l’après 68 a brusquement propulsé en arrière et repoussé derrière le mur des temps anciens une époque pourtant très proche.
Epoque qui engendra cependant nombre de femmes et d’hommes généreux, à l’esprit insoumis, pétris de sentiment de justice et d’esprit d’émancipation humaine. Personnages de très forte trempe, compte-tenu de l’opiniâtreté et de la complexité des luttes qu’ils durent mener, tant les dominations et totalitarismes ont cruellement caractérisé le siècle où ils vécurent et agirent : siècle d’une « mondialisation » par le fer et le feu – L’âge des extrêmes (1) – celui de deux guerres mondiales, notamment.
Aussi, quelques uns, rares, ont pu résister jusqu’à surmonter, à défaut de vaincre, tous les arbitraires, y compris ceux surgis dans leur propre camp. Certains parmi eux arrivèrent même à amorcer des transformations et réalisations sociales, vite contrecarrées, car s’accompagnant de l’élévation des gens ordinaires ; leur tort étant d’avoir tenu à rester ordinaire parmi les autres.

On ne trouvera que peu de traces de cela, dans les manuels d’histoire, bien moins encore dans les médias ou dans les récits officiels des formations politiques. Il s’agit pourtant de l’Histoire. Qui plus est, sous son aspect le plus intéressant et utile pour nous. Car en phase avec les exigences actuelles de très nombreuses personnes et militants (en lutte ou non), plus instruits et informés qu’hier: autonomie et respect de la (des) personne(s), créativité, méfiance vis à vis des pouvoirs, rejet du carriérisme, inscription dans la (les) culture(s) universelle(s) et l’Histoire etc..

Ces révoltés d’«autrefois » (ils ne sont pas tous morts !) nous offrent un savoir précieux. Savoir puisé aux fin fonds et au meilleur du peuple, s’appuyant sur des ressorts intellectuels (de philosophie morale et politique) forcément « pointus », car ayant fait la preuve de leur adéquation et pertinence dans des circonstances extrêmes. Et Guingouin en est assurément un des porteurs les plus marquants.

Georges Guingouin, et c’est important, avec quelques autres au 20ième siècle, se posent comme continuateurs de ce qui se fit (et s’écrivit) de meilleur dans les mouvements socialiste, ouvrier, d’émancipations personnelle et sociale au 19ième siècle (et évidemment après). J’ajouterais qu’ils nous aident aussi à trier aujourd’hui une offre idéologique confuse pour raison de crises et de mutations sociales ..
Le Limousin, «Terre sensible et rebelle »(2), « Terre de gauche spécifique »(3) fut, et je crois est toujours, un très fertile mais si discret creuset - donc un foyer/refuge aussi - pour nombre d’insoumis (d’insoumissions), de dissidents (de dissidences), d’autonomes (d’autonomies) de la politique, mais aussi de la culture, de l’art ..
Il lui arriva, comme le signale notamment l’historien récemment disparu Philippe Vigier (4), d’ouvrir avant Paris des voies politiques et sociales « meilleures » pour le pays.
Il y a quelques mois deux de nos invités, Florence Aubenas et Miguel Benasayag, dont le stimulant débat restera dans nos mémoires, publièrent un livre intitulé « Résister, c’est créer »(5), reprenant à leur manière un champ (6)défini par Gilles Deleuze, Limousin de cœur s’il en fut. C’est de cela aussi dont il est question et qui sera peut-être mis en débat ce 4 novembre prochain, avec la sortie du recueil «Georges Guingouin, Chemin de résistances », livre qui n’existerait pas de la sorte sans Gérard Monédiaire et Lucien Souny que je tiens, au nom des animateurs du cercle Gramsci, à particulièrement remercier.

(1) Eric J.Hobsbawm « L’AGE DES EXTREMES, Histoire du court 20ième Siècle » Editions Complexe ; Le Monde Diplomatique 1994
(2) « LE LIMOUSIN, terre sensible et rebelle », dirigé par Georges Chatain Editions Autrement 1995
(3) La Lettre du cercle Gramsci n°100 – mai/juin 2002 et 101 – juillet/août 2002 : présentation et compte rendu de la soirée-témoignages « LIMOUSIN, TERRE D’UNE GAUCHE SPECIFIQUE: quel héritage dans les luttes d’aujourd’hui » (en partenariat avec Mémoire ouvrière en Limousin dans le cadre des manifestations : « Un siècle militant »)
(4) Philippe Vigier « 1848, LES FRANÇAIS ET LA REPUBLIQUE »( préface d’Alain Corbin) notamment le chapitre VI : « Limoges le 27 avril 1848 » Hachette Littératures 1998
(5) Florence Aubenas et Miguel Benasayag « RESISTER, C’EST CREER » Editions La Découverte 2002 et La Lettre du cercle Gramsci n°99-mars/avril 2002 : compte-rendu du débat, « Les contre-pouvoirs : de la résistance à l’offensive »
(6) « un réseau de résistance qui respecte la multiplicité est un cercle qui possède, paradoxalement, son centre dans toutes les parties . Nous pouvons rapprocher cela de la définition du rhizome de Gilles Deleuze : ‘Dans un rhizome on entre par n’importe quel côté, chaque point se connecte avec n’importe quel autre, il est composé de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par où il croît et déborde, sans jamais relever d’une unité ou en dériver ; sans sujet ni objet’ »(extrait du Manifeste du Réseau de Résistance Alternatif Buenos Aires, 1999)

Francis Juchereau

Georges Guingouin, 
archétype symbolique 
du héros

Il s'agit, dans le texte « Les sacrifices de Georges Guingouin », d'étayer l'hypothèse qui inscrit la figure de Georges Guingouin dans l'archétype symbolique, donc trans-historique, du Héros.
La compréhension du propos, qui emprunte la plupart de ses fondements théoriques à des auteurs de philosophie politique, suppose connus les travaux existants de nature historique et sociologique, relatifs à la vie de Georges Guingouin, notamment ceux concernant la Résistance et le Maquis limousins d'une part, et l'"affaire Guingouin" d'autre part.
L'interprétation soutenue tient en un argumentaire qui impute à l'échec des persécuteurs (échec dans lequel la personnalité de Georges Guingouin détient un rôle crucial) l'accès au statut symbolique de Héros, au delà de l'évidence de la reconnaissance de la conduite héroïque de l'intéressé pendant la seconde guerre mondiale.
L'intitulé tente de jouer sur l'ambivalence du sens du mot sacrifice : dans l'acception désormais commune, il n'est pas douteux que Georges Guingouin a, à plusieurs reprises, entendu délibérément se sacrifier à raison de la mystique républicaine et sociale qu'il a très tôt faite sienne. Au sens de la pensée philosophique, en particulier lorsqu'elle porte sur le Sacré, il a été aussi sacrifié par ceux qui, médiocres (moyens, ordinaires) n'ont jamais voulu voir dans la Résistance le creuset d'une fondation nouvelle possible, mais une parenthèse, un trouble passager dans l'ordre normal des choses.
Au fond, l'échec était programmé, et éclaire de quelque manière l'insignifiance de la société contemporaine. A l'énergie vitaliste de ceux qui entendaient "instituer", s'est opposé le calcul efficace des managers des champs politiques et sociaux. Du succès pratique de ces derniers, la mémoire ne retiendra pas grand' chose de glorieux, alors que tout incline à penser que l'image de Guingouin terrassé mais paradoxalement triomphant hantera longtemps l'imaginaire. En témoigne encore aujourd'hui l'intensité, tantôt de la haine, tantôt du déni, dont il est la cible indifférente.

Gerard Monediaire


Comment se proteger des activités du pouvoir? 

Comment se protéger des activités du pouvoir?
Les musées et autres lieux d’exposition d’aujourd’hui ne prêtent guère attention à l’œuvre de Paul Rebeyrolle, il faut donc venir jusqu’à l’Espace Paul Rebeyrolle d’Eymoutiers.
Je ne sais si le tableau : Comment se protéger des activités du pouvoir s’y trouve toujours exposé, si c’est la cas, personne ne perdra son temps en le regardant longuement.
C’est un tableau de 1976, souvenez-vous : à cette époque le pouvoir, Giscard d’Estaing président de la République et Chirac premier ministre, construisait le Centre Georges Pompidou, dit Beaubourg. Les gens qui construisaient ça n’en avaient rien à faire de ce bâtiment surprenant et de ce “concept” étrange qui rassemblait sous un même toit - comme les maisons de la culture de l’époque Malraux - des “activités culturelles” diverses : un musée du XXème siècle, une bibliothèque, un centre de recherche pour la musique (donc la musique savante actuelle ignorée de tous, ou presque), des salles de spectacles et quelques autres “trucs” en prime.
Regardez le tableau de Rebeyrolle : un container frigorifique portes ouvertes par effraction, les volutes de la congélation bien apparentes, quatre formes sanguinolentes - mi humaine, mi bestiale; ni homme, ni bête - s’égayent en ronde macabre dans l’espace du tableau. Une de ces formes repose sur un lit de glace... Évidemment, voyant ces corps, je reviens au Caravage, à des tableaux : Salomé avec la tête de Jean-Baptiste ou David et celle de Goliath... Et je suis reconnaissant au pouvoir qui construit et entretien des musées, parce que, c’est bien dans les musées que Rebeyrolle à vu la “Peinture”; et c’est bien grâce aux musées que des apprentissages artistiques sont possibles.
Voilà longtemps que je n’ai pas vu d’œuvres de Rebeyrolle à “Beaubourg”. Le musée sélectionne pour moi. Un musée exprime un pouvoir, il est une institution du pouvoir.
Nous avons connu un été chaud; la canicule pour tous et la suppression de festivals pour certains. Les comédiens, danseurs, musiciens et techniciens, tous statutairement “intermittents du spectacle”, refusant la précarisation généralisée du salariat et revendiquant le maintient d’une clause d’indemnisation du chômage favorable à leur mode d’activité, ont dénoncé le désengagement des pouvoirs publics envers la “Culture”. Certes on peut ricaner de l’amateurisme d’un ministère qui laisse au patronat le choix des armes et des dates, mais un pouvoir a t-il d’autres possibilités? Le conflit frontal avec le pouvoir était inévitable. Comme le pouvoir s’arc-boutait dans ses tranchées, il en arriva la “catastrophe” d’annulations en chaîne dont se plaignirent amèrement les cafetiers et ceux qu’ils ont élus. On ne se méfie jamais assez du pouvoir, de sa gestion désordonnée de ce qui ne l’intéresse pas, l’art, par exemple, s’il n’est pas décoratif ou sans “retombées” économiques.
Voilà une raison de plus pour aller voir ce tableau de Rebeyrolle; oui, comment se protéger des activités du pouvoir?

Jean-Jacques Fouché - 20 octobre 2003.