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Il est habituel de considérer Armand Gatti comme l'un des plus grands poètes
et dramaturges vivants de langue française. Les éditions successives des
petits " dictionnaires des noms propres ", Larousse et Robert, en témoignent
déjà depuis plusieurs décennies.
Mais, si la vocation de Gatti est la pratique de l'écriture et du langage
comme grand Art, on ne saurait réduire à cela son action personnelle et
publique. Sa présence au monde, ses engagements, ses combats, embrassent des
domaines dépassant considérablement la seule création littéraire et
artistique. La raison de son théâtre, son existence même, consiste à
communiquer avec une énergie qui bouscule, la force de véracité et de
transformation permettant de promouvoir, ici et maintenant, un homme
fraternel, mu par l'intelligence : " plus grand que l'homme ". Ce chemin,
abrupt mais possible - l'"université "de Neuvic le prouvera brillamment -
est une quête d'émancipation proposée à chacune et à chacun à travers un
acte de création collective. Expérience difficile mais passionnante qui
pousse à l'initiative, au savoir, à l'harmonie avec soi-même (corps-esprit)
et avec les autres, ainsi qu'avec la nature et l'univers. Pour Gatti, l'art
du théâtre n'est que prétexte et mobile pour expérimenter, ressentir,
rechercher, apprendre, comprendre, exprimer, se dépasser, créer ensemble,
transformer et se transformer en créant. Transmettre.
Mais revenons au point de départ.
Les grands chambardements de l'Histoire au 20ème siècle - pauvreté,
immigration, fascisme et antifascisme…, la Seconde Guerre mondiale - ont
propulsé depuis Monaco le jeune Dante Gatti jusqu'en Limousin : destination
parfaitement improbable. C'est là, à 18 ans, pendant l'hiver 1942, qu'il
entre dans l'âge adulte comme maquisard, au fond d'un trou, dans la forêt de
la Berbeyrolle près de Tarnac, planqué par des communistes antifascistes et
internationalistes en relation avec Georges Guingouin. Puis vint la
déportation, l'évasion, le (premier) retour miraculeux au maquis limousin,
la fin de la guerre dans les parachutistes du SAS, la libération de
l'Europe.
C'est alors qu'il prit vraiment les armes, c'est-à-dire la plume. Il ne la
lâchera plus. Comme journaliste d'abord : il fut envoyé spécial au procès
des bourreaux d'Oradour à Bordeaux ; puis grand reporter, il traversa le
monde, celui de la Guerre froide, de l'émancipation des pays colonisés, des
révolutions. Il devint enfin l'homme de théâtre qu'on connait, dont les
premières pièces furent promues, soutenues, par Jean Vilar et montées au
TNP…
2005 : soixante trois ans ont passé depuis la fin de la guerre, Gatti
retourne en Limousin. Il se prénomme Armand, la vie s'est largement écoulée,
sa réputation d'écrivain a dépassé les frontières. Il y retrouve ses morts.
D'abord ceux qui l'ont recueilli, ses " gramscistes ", Pierre Hélie le
paysan de La Berbeyrolle et Raymond Mas le boulanger de Tarnac ; puis ceux
qui ont été ses compagnons de combat au maquis de Marcy, comme Jeannot de
Peyrelevade qui, après guerre, a été chauffeur de Maurice Thorez. Il a aussi
été autant surpris que ravi d'y retrouver l'esprit toujours vivant d'un de
ses grands morts, Antonio Gramsci. Gramsci, le dirigeant et penseur
communiste italien que Mussolini a assassiné par emprisonnement et dont l'un
des camarades de combat, tailleur immigré à Monaco, avait amené le jeune
Gatti jusqu'en Limousin, à Tarnac (!). Gramsci qui figurait aussi dans le
panthéon secret de Georges Guingouin qui, en 2002, au soir de sa vie, lui
rendit un vibrant hommage dans le livre Chemin de Résistances1 ; ouvrage que
Gatti découvrit avec bonheur au printemps, l'année de son retour.
27 octobre 20052 : Armand Gatti s'apprête à partir à Gentioux, sur le
plateau de Millevaches, pour y offrir une lecture. Il choisit La première
lettre3, poème inspiré par Roger Rouxel , ouvrier fusillé à 18 ans au Mont
Valérien aux côtés de ses camarades du Groupe Manouchian - sa dernière
lettre fut en effet sa première lettre d'amour, à Mathilde, sa jeune
voisine. C'est dans ces circonstances que l'annonce de la mort de Guingouin
parvient à Gatti, sur le quai de la gare de Limoges, en descendant du train.
Cette disparition retentit alors comme un formidable rappel de sa jeunesse,
un puissant retour de sa conscience aux sources de son exceptionnel destin.
Très probablement, Armand Gatti conclut à ce moment là un nouveau pacte avec
le Limousin. Non pas celui " accidentel " et fracassant de sa jeunesse,
mais, à l'occasion d'un retour désiré aux " mille sources ", l'engagement
pris vis-à-vis de ses arbres et de ses morts de faire acte de création. Une
création majeure qui résonnerait de la puissance du lieu et serait nourrie
de l'extraordinaire expérience et de l'immense œuvre forgées au cours de sa
longue vie de combat.
Il commença alors par écrire un poème dont le titre-fleuve constitue à lui
seul l'exergue de ce grand retour : Les cinq noms de résistance de Georges
Guingouin, poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le
hantent mais dont les arbres de la forêt de la Berbeyrolle maintiennent le
combat - par son toujours maquisard " Don qui ? "4.
A l'automne 2006, devant deux cents personnes, à l'endroit même où il prit
le maquis, Armand Gatti donna une impressionnante lecture de ce grand poème,
sous l'orage, face à la ferme de la Berbeyrole.
La lecture de ce manifeste, hommage (à) et illustration (de) l'esprit de
Résistance, ouvrit une nouvelle phase dans le rapport créateur d'Armand
Gatti avec la montagne et la forêt limousines.
Accompagné à la Berbeyrolle par celles et ceux qu'il considère alors comme
ses nouveaux " gramscistes ", Armand Gatti reprend pour la troisième et
dernière fois le maquis ; reprise pas seulement métaphorique, mais
fondamentale.
Peyrelevade devint alors le point de ralliement, le lieu à partir duquel
allait se poursuivre et se redéployer la -longue- marche de son retour en
Limousin. Ainsi, fin 2007-début 2008, une association, Le Refuge des
Résistances Armand Gatti5, se constitua. Son objet : résister à la société
spectaculaire et marchande en faisant vivre sur et à partir du plateau de
Millevaches, des lieux ou des moments ouverts de formations, réflexions,
créations, recherches, rencontres internationales, dans le prolongement de
l'esprit de résistance et des questionnements portés par et avec Armand
Gatti dans et autour de son œuvre.
C'est à partir de l'été 2008 que “Le Toujours Maquisard Don Qui ?” envisagea
plus précisément les modalités d'un grand travail de création sur le Plateau
; ce qu'il appelle " une expérience ". Un soir d'août, de passage parmi ses
amis limousins, à Beaubier près de Royère de Vassiviére, il énonce son
projet6 et leur remet un texte datant de 1997 dont il vient de modifier le
titre : " Mystère de la géométrie survivante du colloque d'Erlangen - et
leurs figures tracées (entre autres) par les femmes en noir de Tarnac que
seul Malraux a célébrées "7. Il propose alors d'inventer, à partir d'un
processus de création au long cours, une université maquisarde, lieu de
rencontres, de travail, d'étude, d'apprentissage, d'approfondissement, de
partage.
Il rêvera un temps d'un espace permanent8 dédié à cela sur le Plateau, une
sorte de monastère. Nouveau Shaolin9 où des " stagiaires " venant de France
et du monde entier le rejoindraient pour pratiquer le Kung-fu, inventer une
espace de démocratie libertaire, d'étude et de débat à travers la création
de pièces ; permettant ainsi à la culture, régénérée, de reprendre un poste
de combat que la société marchande du spectacle l'a contrainte à abandonner.
Mais il fallut convenir que l'installation pérenne " au maquis " d'une telle
effervescence culturelle était alors hors de portée. Une opération plus
ponctuelle dans le cadre d'une résidence estivale de création apparaissait
cependant faisable, ne concédant rien en termes de contenu, de qualité, de
tenue du travail et de création.
Deux années furent nécessaires pour mettre en place
cette expérience
La première étape, préliminaire, s'initia sur le Plateau du côté de
Peyrelevade, au printemps 2009. Elle eut pour " refuge " le village de
Malsagne où Armand Gatti s'installa10 en mai et juin. Pendant ces deux mois
Gatti donna plus de dix lectures, accompagna les projections de ses films...
sur le plateau de Millevaches - à Tarnac, La Pommerie (St Setiers), Royère
de Vassivière, Meymac, Faux la Montagne, Marcy (St-Merd les Oussines), et
au-delà - à Tulle, Limoges (Lycée professionnel Saint-Exupéry11), Uzerche et
Neuvic d'Ussel. De plus, à Eymoutiers et à Nedde se tinrent de petits
chantiers (réunions) consacrés à l'approche de la culture chinoise
(idéogrammes) et des textes de Gatti.
Au cours de cette période de nombreux liens et contacts se nouèrent ou se
resserrèrent. Cette séquence se clôtura par un événement culturel, festif et
symbolique12 au village de Marcy, incendié en juillet 1944 par les nazis, et
dans le maquis duquel Gatti combattit.
Cette intervention de deux mois au cœur du Limousin fut nommée par Armand
Gatti " La tour de Babel maquisarde ". Une telle appellation rappelait la
nécessité qu'à l'humanité de se comprendre pour réaliser de grands projets ;
c'est-à-dire, au fil d'un processus de création, lorsque l'esprit maquisard
y préside, le nécessaire accouchement par les bâtisseurs d'une langue
délibérément fraternelle, porteuse d'une culture nouvelle : " Révolution
culturelle, nous voilà ! "13.
Les travaux de La tour de Babel maquisarde au printemps et en début d'été
2009 furent fructueux autant que nécessaires. Ils permirent de poser
fermement toutes les fondations de la grande Expérience de création menée un
an plus tard par Armand Gatti.
La création de la pièce Science et Résistance battant des ailes pour donner
aux Femmes en noir de Tarnac un destin d'oiseau des altitudes, s'est
déroulée à Neuvic (Corrèze).
A partir de mai-juin 2010, Armand Gatti vint s'y installer et commença un
travail d'écriture et de préparation de la pièce.
L'Université de création14, à laquelle s'était inscrit un groupe de 30
stagiaires volontaires, s'ouvrit le 5 juillet, s'appuyant sur des
infrastructures mises gracieusement à sa disposition par le Lycée agricole
de Neuvic et par la Ville. Elle s'acheva le 25 août, après la dernière
présentation publique de la pièce créée pendant les deux mois de la
résidence.
Le groupe de participants était composé de stagiaires francophones
volontaires venant de milieux très différents15, la plupart âgés de moins de
30 ans, de 6 nationalités différentes : française (dont 7 venant du Limousin
et 7 d'Alsace16), espagnole, suisse, russe, canadienne et algérienne.
La préparation matérielle et intellectuelle de l'université internationale
de création a été assurée par l'association limousine Le Refuge des
résistances Armand Gatti en lien étroit avec La Parole errante, centre de
création soutenant les travaux d'Armand Gatti, basé à Montreuil.
Aux côtés d'Armand Gatti une équipe de plus de 10 personnes (assistants,
compositeur, professeurs de Kung-fu et de chant, scénographes, costumières,
éclairagiste, sérigraphe) s'est magnifiquement engagée pour donner au
travail de création des stagiaires une forme théâtrale à la fois nouvelle,
de haute tenue et achevée. Mais un tel projet n'aurait pu être mené à bon
port sans l'apport de bénévoles habitant ou non le Limousin.
Dans un laps de temps très restreint (sept semaines), les stagiaires, toute
l'équipe de création et divers intervenants effectuèrent un travail très
intense et très diversifié : Kung-fu, Tai-chi, chant, exposés, compositions
diverses et débats multiples (sur Gramsci, sur Guingouin -leurs engagements,
leurs pensées, leurs résistances, sur le groupe Bourbaki et sur Kurt Gödel
-mathématiciens), sur la culture chinoise et ses idéogrammes, etc. Le texte
proposé par Armand Gatti était quotidiennement sujet à explications, débats
et modifications. Des rencontres et correspondances ont été effectuées
notamment avec des détenus du centre d'Uzerche où un atelier de sérigraphie
était organisé. Chaque stagiaire-acteur avait également été invité à écrire
un texte sur lui ou elle-même, textes " Qui-je-suis " qui seront incorporés
à la pièce de la même manière que les chants choisis par groupe de
stagiaires (chants internationaux de lutte et d'espérance pour la plupart).
Tout ceci permit d'aboutir à une œuvre remarquée17, forte et belle : œuvre
d'auteur, mais aussi commune à chacun des participants et acteurs.
La pièce fut présentée au public en entrée libre et gratuite dans les locaux
aménagés du gymnase du lycée agricole de Neuvic, lieu de travail et de
répétition du groupe. L'affluence, inespérée, étonna et ravit Armand Gatti.
Cette expérience a constitué un processus tout à fait original et majeur de
travail culturel. Dans un espace de temps resserré, elle a réussi à porter à
un haut degré l'intelligence collective du groupe de stagiaires, nourrie par
l'activité intense de leurs intelligences singulières, solidairement
polarisées par le travail de création exceptionnel proposé par Armand Gatti.
Ce fut une véritable et nouvelle Université, faite de découvertes,
d'acquisition et d'échanges de connaissances, de travail corporel, d'appels
à la créativité, à la solidarité, à la gratuité et à la fraternité. Ainsi la
représentation de cette œuvre traduisit toute autre chose que ce qu'il est
convenu d'appeler de la création théâtrale.
Sept semaines de travail acharné ont participé à la construction d'un "
texte " fort et très singulier incorporant sciences, poésies, chants,
langage corporel, philosophie, Histoire avec une majuscule et histoires des
acteurs et protagonistes (vivants ou morts) de la pièce, etc. Texte porteur
et fruit d'une praxis puissante et profonde, charriant toute l'expérience et
l'art d'un auteur majeur riche d'une vie insoumise, aventureuse et
créatrice. Evénement qui marquera assurément l'histoire (culturelle)
limousine, mais très certainement aussi celle du théâtre car
dépassant-outrepassant cette discipline, ses formes, ses objets, son champ
et ses classifications.
FJ
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