LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

ENTRETIEN AVEC GEORGES GUINGOUIN

L'ouvrage contenant cet entretien est désormais disponible


le 6 août 2002
A l’ancienne école de Saint-Gilles les Forêts 
(Haute-Vienne)

Cet extrait présente les six premières pages de cet entretien qui en compte vingt et unes.

L’enregistrement s’est déroulé dans la cuisine en la présence et avec la participation de :
Henriette Guingouin , Huguette Montagne, Jeannette Dussartre-Chartreux, Danièle Zygar, Francis Juchereau.



Georges Guingouin nous invite à prendre place autour de la table et introduit sur un ton familier notre entretien par ces mots :
- Nous sommes ici dans l’école où j’ai pris mon premier poste d’instituteur. Elle comprenait quatre salles chauffées : quatre “ pièces à feu ” selon les termes du règlement de l’Ecole laïque de cette époque. J’ai commencé ce métier à l’automne 1935 dans un établissement dont l’effectif total était de 40 élèves. Maintenant sur notre commune (Saint Gilles les Forêts) il ne reste que quatre écoliers, scolarisés à Sussac (commune à 7 kilomètres). Cet effondrement brutal de la population montre l’ampleur du désastre agricole qui frappe cette région. 

J’ai adhéré au Parti Communiste Français en 1935, au “ rayon ” d’Eymoutiers. Le rayon est une formation du Parti qui n’a plus fonctionné après guerre. A l’époque, ce rayon organisait localement les communistes sur cinq cantons ruraux de la Haute-Vienne : Eymoutiers, Châteauneuf, Saint Léonard, Pierre- Buffière, Saint-Germain les Belles. Dès ma première participation à l’assemblée de rayon, les communistes du secteur m’ont bombardé secrétaire. Etant tout juste adhérent, je ne vous cache pas que cette soudaine promotion me surprit tout en me gênant.


 Les gars m’ont dit alors : “ tu as été le seul normalien de Limoges à participer à la grève (du 12 février 1934), tu es quelqu’un de solide. C’est pour cela que nous te choisissons ”… 

Rappelons que le 12 février 1934 une grève nationale avait été appelée par l’ensemble des organisations de gauche en réponse aux émeutes parisiennes du 6, antiparlementaires et contre le régime, menées par l’extrême droite et certains groupes d’anciens combattants.
Georges Guingouin évoque la manifestation de Limoges, cortège auquel il participa, seul normalien. (à l’époque les élèves instituteurs, contrairement aux instituteurs n’avaient pas le droit de faire grève). Le cortège antifasciste unitaire de Limoges rassembla des milliers de manifestants à l’appel de la municipalité, des partis de gauche de la CGTU, de la CGT... Il prit son départ au Ciné Union pour se rendre à la gare des Bénédictins où furent prononcées diverses allocutions.
Aussitôt après l’événement, l’élève Guingouin fut convoqué par son Directeur qui l’avertit des sanctions encourues du fait de son “ indiscipline ”. Le directeur s’en tint à un avertissement. N’oublions pas que le régime à ce moment était franchement à droite, avec à sa tête des gens comme Tardieu. (1) 

… - Arrivent les élections législatives de 1936, première tâche d’envergure pour le jeune secrétaire de rayon que j’étais. 
Dès ce moment, dès le départ, j’ai rencontré des difficultés avec le Comité central du Parti.
En effet, localement, l’assemblée de rayon, après un vote, avait proposé le camarade Marcel Lenoble comme candidat des communistes sur la deuxième circonscription de la Haute-Vienne.
A l’Assemblée régionale, qui se tint fin décembre 1935 à Limoges, le Secrétaire régional, Citerne, me prit à part avant la séance et me dit : “ il nous arrive une tuile, vous avez proposé Marcel Lenoble mais la direction 



(1)Président du Conseil à plusieurs reprises entre 1929 et 1934



du Parti n’en veut pas ”. Je lui répondis qu’étant mandaté par les 
communistes du rayon il n’était absolument pas question pour moi d’adopter une autre position. Il y eut donc explications en pleine conférence où je défendis la candidature de Lenoble. Mon point de vue y prévalut largement . Après un vote, Lenoble fut entériné.
Il me reste des souvenirs de cette campagne électorale. Ainsi, avant une réunion à Bujaleuf, le secrétaire de la cellule nommé Ballet qui était receveur des Postes vint vers nous et demanda à Marcel de ne pas être trop long, déclarant qu’il nous réservait une surprise. La réunion terminée, nous nous rendîmes au domicile de Ballet où nous attendait dans le salon la fameuse surprise. Il s’agissait du curé de Bujaleuf qui nous déclara : “ moi je ne connais que le latin, je ne peux pas faire autre chose, mais je suis de tout cœur avec vous ”. Je me rappelle ensuite avoir eu avec lui une longue discussion à propos de l’Union Soviétique, notamment sur les kolkhozes et des sovkhozes(2). Sa préférence allait vers les sovkhozes, alors que la mienne se portait sur les kolkhozes, en tant qu’organisation communautaire. Je n’ai rencontré qu’une seule fois cet homme qui mourut peu de temps après. Il aurait certainement fait un résistant de premier ordre.

Après cette entrée en matière, Georges Guingouin sort d’une chemise une liasse de notes manuscrites (documents établis pour préparer cette rencontre) ainsi que le dernier numéro de la Lettre du cercle Gramsci. Cet entretien ayant été sollicité au titre du cercle Gramsci, il nous propose donc d’en venir au vif du sujet.
Georges Guingouin précise qu’il considère toujours utile, en dépit de son âge et de son éloignement fort ancien de la politique active, de transmettre aux gens de bonne foi des éléments permettant la connaissance : d’instruire, en quelque sorte. Il cite à ce sujet Romain Roland : “ L’Histoire est source d’expérience humaine dont la connaissance exacte éclaire non seulement le passé mais le présent et doit guider nos pas ”. Connaissance exacte, là est 



(2)formes d’organisation des exploitations agricoles après la collectivisation de l’agriculture


le point essentiel, souligne-t-il, mettant en relation ce propos avec la conviction, prégnante chez Gramsci, du caractère révolutionnaire de la vérité. 

Ceci posé, il demande de lui permettre une critique sur les débats de la soirée “ Limousin terre de gauche… ” transcrits dans La Lettre du Cercle.
En voici les termes :
- Je relève d’abord dans le texte de Georges Chatain la phrase suivante: “ En 1905, le mouvement a commencé non pas sur des revendications salariales ou de temps de travail, mais sur des problèmes de harcèlement sexuel à l’intérieur d’une usine où un certain nombre de contremaîtres s’étaient arrogés le droit de cuissage sur des ouvrières ”. 
Cette relation de l’événement, par son imprécision, ne permet pas de saisir ce qui est à la racine du phénomène. 
Les faits ont pris leur origine dans l’atelier de peinture à l’usine de porcelaine Haviland où exerçait un contremaître du nom de Penaud, soutenu par son patron, qui harcelait une ouvrière. Cette grève “ pour l’honneur d’une ouvrière ” était un phénomène unique en France.
Ce mouvement conduit par les peintres sur porcelaine montre la haute conscience qui les animait. Ces ouvriers, certainement à l’époque les mieux payés de France, avaient une double particularité, laquelle permet de comprendre le fond de cet événement.
D’une part, le niveau de salaire de ces travailleurs prouvait qu’ils menaient des luttes revendicatives et, contrairement au lumpen prolétariat
misérable, avaient été en mesure d’élever matériellement leur condition. Mais plus fondamentalement encore, ces ouvriers cherchaient en permanence à s’instruire, à s’emparer du facteur permettant l’élévation personnelle que constitue la culture. Ainsi payaient-ils avec leur propres deniers une personne pour leur faire la lecture, au sein de l’ atelier, pendant le travail.


A ce propos, je me rappelle que le Parti communiste vendait avant guerre des brochures servant à la formation culturelle de ses adhérents. Par la suite, j’ai constaté que ceux parmi les militants qui s’étaient procurés plusieurs de ces ouvrages étaient des éléments actifs dans la Résistance. 

Il poursuit :
- dans l’article suivant, Dominique Danthieu parle “ …du mouvement coopératif riche de plusieurs expériences au long du 19ème siècle : coopératives de production, coopératives de consommation ”. 
Si cette remarque est juste, elle estompe toutefois par sa généralité 
le point essentiel, l’acte historique fondateur qui est la création en 1845 par Pierre Leroux(3) à Boussac, en Creuse, de la première coopérative : une imprimerie. Karl Marx parlait d’ailleurs à cette époque du “ génial Leroux ” et Jean Jaurès le caractérisera comme “ le cerveau le plus fécond et l’âme la plus sociale ”. Leroux, pendant la révolution de 1848, était membre de la Société Populaire de Limoges et de la loge maçonnique Les Artistes Réunis. Il éditait une revue : la Revue Sociale. Et bien entendu tout cela a eu par la suite une influence déterminante.
Ainsi furent créées des coopératives de consommation et de production : en 1850, la Société fraternelle des ouvriers porcelainiers ; en 1865 une coopérative de boulangerie ; en 1905, une coopérative d’ouvriers du bâtiment qui existe encore, je crois, sous le nom de SOPCZ avec 142 sociétaires. 
Ce mouvement profond d’émancipation de la classe ouvrière avait amené Pauline Roland(4) à parler de Limoges comme “ La Rome du socialisme ”. 
Victor Hugo écrivait d’elle : 
“ Elle ne connaissait ni l’orgueil ni la haine. 
Elle était pauvre, simple et sereine. 
Elle disait : tendez la main aux travailleurs, 
La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs ”. 


(3)un des principaux théoriciens et expérimentateur français du socialisme en début du 19ème siècle, ami et conseiller de Georges Sand
(4)pionnière du féminisme et du syndicalisme qui séjourna à Boussac auprès de Pierre Leroux



C’était un mouvement associatif très puissant avant la deuxième guerre mondiale avec l’Union de Limoges(5), ses nombreuses succursales, ses centres de culture, notamment le Ciné Union d’où partit, le 12 février 1934, l’imposante manifestation antifasciste. 
Ce mouvement associatif gagna la campagne et nous vîmes se créer des syndicats de paysans pour la vente et la livraison d’engrais ainsi que pour l’organisation des battages. De sorte que, dans toutes les communes de la région, les battages s’effectuaient sous l’égide de ces syndicats. Il existe encore actuellement ici la boulangerie coopérative de Breuilh-Briance: une coopérative de base. Elle passe à Saint- Gilles chaque mardi, toutes les semaines. 

Alors attention ! Ces réalisations traduisent la grande ligne politique d’émancipation de l’homme par les travailleurs associés énoncée par Karl Marx. Nous y retrouvons aussi la marque du grand combat de Jean Jaurès pour la création de la coopérative ouvrière d’Albi. 
C’est cette idée d’émancipation que je repris, plus tard, quand, maire de Limoges, à la Libération, je mis en autogestion ouvrière l’imprimerie Lefort-Lavauzelle dont le patron était un ancien conseiller national de Pétain. C’est également dans le même esprit que le docteur Gagne(6), à mon exemple, mit en autogestion ouvrière neuf usines à Montluçon. Ce fut d’ailleurs un mouvement spontané qui se propagea dans toute la France. A Lyon, Berliet ; à Toulouse, à Sète, à Marseille où, attendez ! 18000 travailleurs accédèrent à l’ autogestion.
Notons que dans la région marseillaise le mouvement fut accueilli avec bienveillance par le commissaire de la République Raymond Aubrac qui était ni gaulliste ni membre du Parti communiste. Malheureusement Aubrac 
fut relevé de ses fonctions le 22 janvier 1945 par de Gaulle. Il ne fut pas soutenu par le PCF qui ne comprit rien à ce mouvement.


(5)la plus importante coopérative de France dès avant la première guerre mondiale
(6)Maire ( ?) de Montluçon à la Libération

 


Entretien recueilli par Francis Juchereau. Pour toute reproduction de ce document, veuillez vous adresser préalablement au Cercle Gramsci.