LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

 

Vian, déserteur des idées toutes faites

 

 

La prochaine soirée du Cercle sera une soirée spectacle avec le groupe Les ExAgacés, suivi d’un débat introduit par  René Burget.

 

Et Vian déserte

(1920 - 1959)

Il y a tant de facettes dans le génie créateur de Boris Vian, si distrait et élégant, que chacun peut y trouver chaussure à son pied. L'aspect le moins mis en valeur et qui gêne le plus ses encenseurs post mortem reste celui de son engagement de citoyen libertaire. Son Traité du civisme, ouvrage inachevé de 1954, est épuisé depuis plusieurs années. Il y a pourtant beaucoup à glaner dans sa démarche allergique à tous les préjugés. Aujourd'hui il mérite un triple A cerclé d'anarchie, assorti d'un triple " I " (Ironie, Irrévérence et Imagination) ! 

Pour Vian, la poésie nourrit le monde. Cet homme de lettres, de mots et de " l'être " a un courage inoxydable, trempé dans ses problèmes de cœur trop gros : l'aorte a une malformation, il se sait condamné à mourir jeune d'une attaque cardiaque. Il frôlera la camarde à plusieurs reprises.

Il nous apprend que l'enthousiasme, la passion et la joie font reculer la mort.

C'est un individualiste, une conscience insoumise, rebelle à tous les engagements dans les partis politiques : ces chapelles et leurs appareils ne peuvent que nuire à l'humanisme généreux.

Il cherchera toujours la meilleure façon de contourner les systèmes, de diffuser d'autres interprétations du réel et de l'histoire que celles avancées par les marxismes, stalinismes, existentialismes, conservatismes, et autres sectarismes ou œcuménismes, racoleurs, urneurs et partisans.

Cette attitude de dilettante non suiviste nécessite beaucoup de labeur, de lucidité et d'esprit critique : ses idées émancipatrices portent sur le travail (deux heures par jour lui paraissent un maximum, ce qui est corroboré de nos jours par les ergothérapeutes), la liberté (je dirais comme Bakounine que ma liberté commence là où commence celle des autres et se nourrit et ne peut exister que par celle des autres, et n'en est pas du tout limitée par celle des autres), les femmes (pas de misogynie et une profonde et respectueuse égalité, souvent exprimée au deuxième degré, comme le reste d'ailleurs), la vie parlementaire (sa morale mathématique s'oppose au chèque en blanc électoral)…

Son insurrection permanente et solitaire devient au fil des ans de plus en plus rageuse, utopique (au meilleur sens du mot) et radicale.

Toute son œuvre peut se résumer à une série d'aphorismes tranchants et à un anarchisme pur et dur.

 

Cracher sur la connerie électorale

 Être un citoyen responsable, c'est d'abord lutter contre la guerre : à force de la préparer, sûr qu'elle va nous tomber sur la gueule, comme une bombe atomique.

Depuis 1939, il a fait le tour complet de la connerie militariste : l'occupation allemande et le racisme nazi (pour pouvoir tuer un humain, il faut pouvoir l'assimiler à un animal) qu'il trompe à grand coup de trompette de jazz négro-américain, de surprises-parties et de flirts ; l'assassinat de son père par de faux-vrais FFI venus piller la villa familiale de Ville d'Avray (1944) ; les absurdes guerres de Corée, d'Indochine et d'Algérie, tout concourt à en faire un parfait " pro-civil ".

Les rapports de forces, le port des armes et le patriotisme (la seule religion qui exige encore des sacrifices humains), tout est à jeter dans le même sac-poubelle avec les hommes politiques, les juges, les curés et les généraux.

Ce manichéisme salivateur et libertaire lui servira de boussole tout au long de sa vie. Équarisseur de première classe au collège de Pataphysique, il est entouré d'autres réfractaires à l'armée : Raymond Queneau, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp, Jacques Prévert, Eugène Ionesco, René Clair, Pascal Pia, Max Ernst, Miró, François Caradec ou Noël Arnaud, tous sont des inconditionnels du Goûter des généraux.

D'ailleurs, son ami le pacifiste intégral Yves Gibeau (auteur d'Allons z'enfants) ne lui sert-il pas de conseiller pour maintenir vive sa colère contre les gâteux de la chanson ? En écrivant, chantant et faisant interpréter plus de 400 petites bombes, il atteint la quintessence de la véritable responsabilité politique.

Pas un jeune du contingent pour la guerre : si les politiques ne veulent pas éviter les conflits sanglants, qu'ils aillent se faire massacrer avec leurs professionnels du crime !

Mouloudji, pacifiste intégral, a convaincu Boris de changer le dernier couplet du Déserteur, chanson longtemps interdite. " Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que j'emporte des armes / Et que je sais tirer " devient avec plus de logique :

          " Que je n'aurai pas d'armes / Et qu'ils pourront tirer. "

En 1954, à la demande de Michel de Ré (petit-fils du maréchal Gallieni), il compose des chansons émouvantes pour le spectacle sur La Bande à Bonnot, qui se jouera dans un minuscule théâtre de la rue Champollion, à Paris.

Enfin La Java des bombes atomiques (générique de l'émission pacifiste du jeudi sur Radio libertaire depuis bientôt trente ans) conte l'histoire d'un fameux bricoleur qui tue tous les chefs d'État d'un seul coup. Le Canard Enchaîné la publie en " une ", Georges Brassens en redemande, Léo Ferré boit du petit lait, Serge Gainsbourg est à genoux.

Savoir vivre, c'est aussi savoir rire : son pote Henri Salvador sera un poumon de secours en répandant l'optimisme autour de lui. Ultime leçon d'un Boris Vian décontracté : ne jamais désespérer !

René Burge

 

 Repères chronologiques :

Juillet 1939, après une enfance dorée avec pour voisin le savantissime Jean Rostand et le musicien virtuose Yehudi Menuhin, malgré une malformation cardiaque et les ennuis financiers de son père, il est reçu à Centrale. Pour cause de guerre, son école s'installe à Angoulême.

Dans sa biographie (Le livre de poche n° 13 871), Philippe Boggio signale qu'il y perd ses dernières illusions sur les militaires qu'il chahute vigoureusement. Il traite la guerre en cérébral et par l'absurde. Il est le seul parmi ses camarades et professeurs à parier sur un échec rapide des armées françaises. Non par défaitisme ni par sympathie pro-allemande. Simplement par bon sens. Il est tellement facile de contourner la ligne Maginot !

Juin 1940, alors que tout le monde commençait à foutre le camp, il comprend grâce à un de ses amis juifs italiens que quelque chose cassait.

Il rejoint en vélo sa famille réfugiée à Capbreton (Landes). Sur la plage, il fait la connaissance du " Major " (personnage principal de ses romans, Jacques Loustalot est un tout jeune borgne grand alcoolique et débordant d'imagination) et de Michelle Léglise (qu'il épouse en juillet 1941).

Son beau-père, ingénieur en aéronautique, est arrêté par la Gestapo en août 1941. Il ne sauve sa vie que grâce à son carnet d'adresses, où figurent des noms de techniciens de l'ancienne brigade Azul, qui avaient fait la guerre d'Espagne au service de Franco.

Alors qu'un colonel à Londres et un maréchal à Vichy gâtifient sur le redressement moral de la jeunesse, Boris anime des surprises-parties, colle des affiches pour des concerts de jazz de zazous swing ou hot, qui se moquent bien des songes creux des militaristes.

Ingénieur en 1942, pour ce pionnier de l'Équivalence, la physique, la géométrie et la résistance des métaux, méritent plus d'inventivité que n'en ont ses professeurs et condisciples.

Il est engagé à l'AFNOR(Association Française pour la Normalisation), où il éprouve concrètement le caractère ubuesque des bureaucraties. Il devient le père d'un petit Patrick, commence à écrire une gamme d'injures normalisées et entre comme trompette dans l'orchestre Nouvelle-Orléans de son ami Claude Abadie, avec ses deux frères à la batterie et à la guitare.

Ils joueront beaucoup à la Libération, mais la plupart des soldats des Uhessa ne connaissent pas encore le hot jazz.

 23 novembre 1944, son père est assassiné par de faux-vrais FFI qui voulaient piller la maison de Ville-d'Avray. Cette tragédie accroît encore sa phobie envers tous les gens d'armes.

 18 juillet 1945, Jean Rostand avait confié à Raymond Queneau, secrétaire général de l'éditeur Gallimard, Vercoquin et le plancton, premier roman de Boris. Son contrat est signé. 

En 1946, il sort l'Écume des jours où apparaît le ridicule philosophe Jean-Sol Partre. Sartre avait été bluffé par ce bel ingénieur à la lucidité cinglante et drôle. Afin de contrebalancer le sérieux pontifiant de sa revue existentialiste Les Temps Modernes, il sollicitera Vian pour une rubrique provisoire mais désopilante d'humour : les Chroniques du Menteur. Les tristes critiques en prennent plein la poire : " Quand admettrez-vous qu'on puisse écrire aux Temps Modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? "

  

Nos invités :

Les “ExAgacé(e)s ?!”

Martine Conte et Jacky Lagrois à la lecture

Alain Duval au chant et à la guitare.

René Burget :membre de l’Union Pacifiste, délègué de la section française de l’Internationale des Résistants à la Guerre

 

Je voudrais pas crever

Avant d' avoir connu

Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu

Dévoreurs de tropiques

Les araignées d'argent

Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un côté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé

De porter une robe

Sur les grands boulevards

Sans avoir regardé

Dans un regard d'égout

Sans avoir mis mon zobe

Dans les coinstots bizarres

Je voudrais pas finir

Sans connaître la lèpre

Ou les sept maladies

Qu'on attrape là-bas

Le bon, ni le mauvais

Ne me feraient de peine

Si si si je savais

que j' en aurais l' étrenne

Et il y a z' aussi

Tout ce que je connais

Tout ce que j' apprécie

Que je sais qui me plaît

le fond vert de la mer

Où valsent les brins d'algue

Sur le sable ondulé

L'herbe grillée de juin

La terre qui craquelle

L'odeur des conifères

Et les baisers de celle

Que ceci que cela

La belle que voilà

Mon ourson, l'Ursula

Je voudrais pas crever

Avant d' avoir usé

Sa bouche avec ma bouche

Son corps avec mes mains

Le reste avec mes yeux

J'en dis pas plus faut bien

Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir

Sans qu'on ait inventé

Les roses éternelles

La journée de deux heures

La mer à la montagne

La montagne à la mer

La fin de la douleur

Les journaux en couleur

Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore

Qui dorment dans les crânes

Des géniaux ingénieurs

Des jardiniers joviaux

Des soucieux socialistes

Des urbains urbanistes

Et des pensifs penseurs

Tant de choses à voir

A voir et à z'entendre

Tant de temps à attendre

A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin

Qui grouille et qui s'amène

Avec sa gueule moche

Et qui m'ouvre ses bras

De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever

Non monsieur non madame

Avant d'avoir tâté

Le goût qui me tourmente

Le goût qu'est le plus fort

Je voudrais pas crever

Avant d' avoir goûté

La saveur de la mort...

 

Boris Vian