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Actualité de Socialisme ou Barbarie ? |
A l’occasion de la sortie d’une anthologie
de la revue Socialisme ou Barbarie, le Cercle a choisi de se pencher, au cours
de cette soirée du 12 juin, sur l’actualité de cette pensée qui a traversé les
années 50/60. Socialisme ou Barbarie, à la fois groupe et journal, réunissait de
fortes personnalités comme Castoriadis et Claude Lefort.
En ces temps où le capitalisme étend sur le monde une domination de plus en plus
délirante, déshumanisante et destructrice au nom d'une prétendue fatalité
économique, quand ce n'est pas d'une mission divine, il est urgent, si l'on veut
comprendre ce qui se passe et tenter de s'y opposer, de se souvenir que " ce
sont les hommes qui font leur propre histoire ", et que l'état du monde résulte
de leur action et non pas de forces économiques ou naturelles sur lesquelles ils
n'auraient aucune prise, et que seule leur action, encore, peut changer la
situation dans un sens désirable.
Cet axiome n'a cessé d'inspirer le groupe Socialisme ou Barbarie tout au long de
son parcours de 1949 à 1967, ainsi que chacun des quarante numéros de la revue
du même nom qu'il a publiée. Convaincu de la nécessité de comprendre la réalité
pour œuvrer à sa transformation, il a développé une critique radicale des
sociétés modernes. Par delà la division du monde en deux blocs qui prévalait
alors, il s'est efforcé de mettre en évidence les traits attestant de l'unité
profonde entre le capitalisme privé de l'Occident et les systèmes
bureaucratiques des " Pays de l'Est. "
Ces traits caractérisent toujours la société " mondialisée " d'aujourd'hui :
exploitation, division systématique entre dirigeants et exécutants, aliénation
dans la sphère politique comme dans le travail et la vie quotidienne.
La réflexion critique menée par Socialisme ou Barbarie, qui ne se réclamait pas
d'une science de l'histoire, de l'économie ou des sociétés, il fallait en
chercher la source dans la vie réelle. Aussi, la revue a-t-elle donné une large
place à des analyses concrètes portant sur les luttes sociales, sur les rapports
de travail - dues notamment à P. Romano et à D. Mothé - sur la condition
étudiante, sur la " consommation "… et celles-ci ont contribué à fonder les
élaborations théoriques d'un Castoriadis ou d'un Lefort.
C'est aussi en s'inspirant des créations pratiques - revendications, formes
d'organisation, modes de combat… - surgies dans les luttes autonomes du
mouvement ouvrier et particulièrement dans les crises révolutionnaires, que le
groupe a élaboré une conception du socialisme fondée sur l'autogestion effective
et généralisée, qui s'opposait en tous points à celle du stalinisme comme à
celle de la social-démocratie. Et ce sont les mêmes idées qui ont guidé les
interventions du groupe dans les mouvements politiques et sociaux de son époque.
Ces idées restent, pour l'essentiel, valables et peuvent apporter une
contribution éclairante aux débats qui ont cours actuellement parmi ceux qui se
préoccupent de trouver une issue à la désastreuse situation présente.
Hélène Arnold,
Daniel Blanchard
L'organisation en question
Même s'il est deux moments où il s'exacerbe et tourne à la crise ouverte,
entraînant une prise de distance puis une démission de Claude Lefort, le débat
sur l'organisation n'a cessé d'agiter le groupe Socialisme ou Barbarie tout au
long de son existence(1).
Il pouvait difficilement en être autrement pour des individus ayant rompu avec
la IVème Internationale en raison d'une divergence d'approche quant à la nature
de la bureaucratie entraînant une redéfinition du sens même de la révolution :
comment militer pour l'émancipation quand on pense celle-ci comme autonomie et
que l'on vise la mise en place d'une société non hiérarchisée en matière de
pouvoir ?
Marx assurait bien que l'émancipation des travailleurs devait être le fait des
travailleurs eux-mêmes. Mais comment cela est-il possible si toute prise de
conscience est empêchée par une idéologie sciemment entretenue ? On dira que
c'est justement ce qui donne sa raison d'être au militantisme devant conduire à
un changement de l'état des choses ; mais comment entreprendre une action
efficace sans organisation ni direction ? N'est-ce pas alors reproduire le type
de rapport social que l'on prétend détruire, un rapport de dirigeants à dirigés
?
Je voudrais rappeler les termes du débat sur l'organisation entre Castoriadis et
Lefort en tâchant de montrer qu'il renvoie à des questions de fond quant à la
réalité du pouvoir, à la légitimité du projet révolutionnaire et, in fine, à la
nature du social.
La question de la confrontation entre Lefort et Castoriadis reprend le débat
léninisme / spontanéisme, mais sur de nouvelles bases liées à leurs analyses de
la bureaucratie, laquelle conduit à une redéfinition du sens de la révolution
(qui doit viser l'abolition de l'opposition fixe entre dirigeants et dirigés, et
non pas seulement l'acquisition des moyens de production) : comment mettre à mal
un système de domination si on ne lutte pas de manière organisée, sans parti
révolutionnaire ? Comment s'organiser sans reproduire une relation de domination
en son sein (une relation dirigeants / dirigés) ?
Lefort pense que c'est impossible et est conduit à refuser l'idée de parti.
Castoriadis finit par percevoir que la question est plus complexe qu'il ne
l'avait imaginé et tente de penser une organisation non bureaucratique.
La position de Castoriadis se fonde sur une vision de la société comme totalité
(dont les différents sous-espaces ne sont pas complètement disjoints). Il y a
donc la nécessité d'envisager les problèmes perçus dans l'atelier à un niveau
politique ; ce que refuse de faire Lefort, assurant qu'envisager les choses de
cette manière, conduit à occuper une place de dirigeant parlant au nom des
autres.
Philippe Caumières
(1) " La discussion sur la question de l'organisation a été présente, sous des
formes plus ou moins aiguës, tout au long de l'histoire du groupe S. ou B. " (Castoriadis,
L'expérience du mouvement ouvrier, tome 1, p. 163).
Bibliographie :
Anthologie de Socialisme ou Barbarie, Editions Acratie, 2007
Une société à la dérive, Editions du Seuil, 2005
L'Institution Imaginaire de la Société, Editions du Seuil, 1975
C. Castoriadis. Le projet d'autonomie. Philippe Caumières, coll. Le bien commun,
Michalon, 2007.
Castoriadis naît à Istanbul en 1922. Il rejoint la France en 1946. Il devient
économiste .
À partir de 1964, Castoriadis est membre de l'École Freudienne de Paris (EFP),
fondée par Jacques Lacan auquel il s'oppose dès 1967...
Castoriadis s'intéresse également à la recherche philosophique. Il insiste sur
l'existence et la nécessité d'une démarche : le projet d'auto-émancipation
autonome. Selon lui, jusqu'à présent les sociétés ont été hétéronomes, elles ont
construit leurs imaginaires : institutions, lois, traditions, croyances et
conduites, en les attribuant à quelque autorité extra-sociale : Dieu, les
Ancêtres, la nécessité Historique, c'est-à-dire que les sociétés hétéronomes ne
se rendent pas compte que les institutions sont auto-construites. Castoriadis
pense que l'humanité ne pourra échapper à la catastrophe qu’en connaissant le
caractère autonome des institutions imaginaires et ayant la volonté explicite de
s'auto-instituer, de s'auto-émanciper.
En ce sens son alternative “socialisme ou barbarie” aurait bien pu s'appeler
émancipation-autonome ou barbarie.
Claude Lefort, né en 1924, est un philosophe français connu pour sa réflexion
sur la notion de totalitarisme, à partir de laquelle il a construit dans les
années 1960 et 1970 une philosophie de la démocratie comme le régime politique
où le pouvoir est un " lieu vide ", c'est-à-dire inachevé, sans cesse à
construire, et où alternent des opinions et des intérêts divergents
En 1947, il rompt avec le trotskisme et fonde avec Cornelius Castoriadis la
revue Socialisme ou barbarie.
Dans le groupe Socialisme ou barbarie, il participe à un mouvement de
démystification au sein du marxisme. Socialisme ou barbarie considère le système
de l'URSS comme un capitalisme d'État, et apporte son soutien aux révoltes
anti-bureaucratiques en Europe de l'Est - en particulier à l'insurrection de
Budapest en 1956. Des divergences amènent une scission au sein de Socialisme ou
barbarie, et Lefort fait partie des fondateurs de Informations et liaisons
ouvrières en 1958. Il quitte quelques anées plus tard le militantisme actif.
Nos intervenants
Hélène Arnold : Née à New York, découvre S ou B au cours d'un séjour d'études en
France, et adhère au groupe en 1961. Milite en mai 1968 aux côtés du Mouvement
du 22 mars. Retourne aux Etats-Unis (Vermont) en 1971-72 pour un séjour en
communauté avec, entre autres, Murray Bookchin.
Daniel Blanchard : Adhère à S ou B au lendemain de l'insurrection hongroise
(octobre 1956). Participe aux activités du groupe et à la revue sous le
pseudonyme de P. Canjuers. Ecrit avec G. Debord en 1960 un texte programmatique
intitulé " Préliminaires pour une définition de l'unité du programme
révolutionnaire. " Milite en mai 1968 aux côtés du Mouvement du 22 mars.
Séjourne aux Etats-Unis (Vermont) en 1971-72 en compagnie de Murray Bookchin. A
partir de 1973 et pour une dizaine d'années, participe aux travaux et aux
activités d'une petite imprimerie coopérative autogérée, l'Imprimerie
Quotidienne. A publié une dizaine de livres, essais, poésie et romans.
Philippe Caumières : Agrégé et docteur en philosophie (en poste au lycée Bernard
Palissy à Agen).
Sa thèse porte sur Le projet d'autonomie selon C. Castoriadis.
Il participe au " groupe de recherche Castoriadis " aux Facultés Saint-Louis de
Bruxelles, qui anime des journées annuelles et publie des Cahiers Castoriadis.
(Voir :
http://www.fusl.ac.be/publications/326.html)