LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

Vers une civilisation de pairs
Le peer to peer (P2P)

un nouveau modèle de civilisation ?
avec Michel BAUWENS
 


Beaucoup d'entre nous sont familiers avec le concept de 'peer to peer' dans le domaine technologique, et spécifiquement, en tant que technologie de base pour le partage de fichiers, et connaissent les nombreuses controverses suscitées par l'échange (en fait : le 'partage') de contenus musicaux et audiovisuels. Notre propre conception du peer to peer, ou 'pair à pair' est bien plus large. Il s'agit en fait d'une dynamique intersubjective caractéristique des réseaux distribués (et non pas simplement: décentralisés). Le but de cette conférence est double, il faut montrer tout d'abord que le peer to peer est une véritable nouvelle forme d'organisation sociale, apte à produire et à échanger des biens, à créer de la valeur. Mais nous chercherons également à établir que le peer to peer a le potentiel pour devenir le pilier d'un nouveau mode d'économie politique, voire d'un nouveau type de civilisation. Pour cela, nous allons d'abord définir le P2P, décrire en bref ses manifestations, et le différencier d'autres modalités d'échange intersubjectif tels que le marché, la hiérarchie, l'économie du don."

Un réseau P2P, est une forme de réseau spécifique qui se caractérise par le fait que les ordinateurs sont organisés sans hiérarchie, sans serveur central. Il s'agit d'un réseau égalitaire, d'une forme d'intelligence distributive et coopérative. Le réseau Internet lui-même est un exemple de réseau P2P.
Ce modèle d'organisation est applicable - et déjà appliqué - dans de multiples domaines de la vie sociale. Est peer-to-peer tout réseau où les membres sont considérés comme égaux, peuvent agir selon leurs besoins et leurs capacités, et où il y a absence de représentation (chacun y garde son pouvoir).
Ce n'est pas la technologie qui change les relations humaines. En l'occurrence, ces technologies ont été socialement construites par des êtres humains qui commencent à démontrer une nouvelle façon de se sentir et de se définir (ontologie), correspondant à l'émergence d'une "civilisation de pairs". Ces nouvelles façons d'être sont exprimées entre autres dans la technologie. Il y a actuellement tout un mouvement de pensée philosophique et politique qui est tout à fait en phase avec ces changements : des auteurs comme Miguel Benasayag, Alain Badiou, Jean-Luc Nancy, Toni Negri et d'autres, les décrivent. Il s'agit donc d'une grande transformation culturelle qui conduit à un paradigme participatif.

Une nouvelle façon d'envisager la politique, les médias,
l'économie, etc. ?

Le P2P permet l'analyse des nouvelles formes d'organisation. Il est clair que le seul mouvement politique mondial à connaître une grande croissance est le mouvement altermondialiste, qui est lui-même organisé comme un réseau de réseaux et ne dispose d'aucun soutien médiatique. Il y a ensuite tout le mouvement des médias indépendants sur Internet, comme Indymedia, et les multiples autres possibilités qui permettent maintenant de créer sur la toile sa propre station deradio, sa propre chaîne de télévision, etc.
Plus important encore est le mouvement du logiciel libre et Open Source. Il s'agit là d'un processus coopératif mondial de production de logiciels (exemple : Linux) qui commence à surpasser en qualité les alternatives commerciales. Il s'agit donc véritablement d'un troisième mode de production (les deux autres étant celui motivé par le profit, et le centralisme hiérarchique du modèle Union soviétique). Il n'y a en fait aucune raison objective que cette forme de production ne puisse pas s'étendre vers d'autres secteurs de l'économie, même matérielle, notamment à travers l'extension de la "General Public License " (GPL) qui pose l'interdiction d'utiliser les ressources ainsi produites à des fins commerciales.
Un dernier exemple est l'émergence mondiale d'une spiritualité participative via les "peer circles" (1). Après l'ère de la critique des grandes traditions et de leurs éléments patriarcaux, féodaux, autoritaires, etc., on observe aujourd'hui un grand mouvement de reconstruction de la recherche de sens, qui s'effectue sur une base égalitaire entre les participants.
Là où le concept de peer-to-peer devient encore plus puissant, c'est quand il passe du statut d'outil descriptif à une utilisation normative. Comment le monde changerait-il, comment ma vie et mon éthique changent-elles, quand je commence à exiger des relations de pairs dans la totalité de mes actes ? Le peer-to-peer acquiert alors une véritable puissance révolutionnaire. C'est par exemple ce que le mouvement féministe a voulu et en partie réalisé. Il y a aujourd'hui un véritable exode vers les interstices du système : non seulement il y a les "downshifters" (2) comme moi-même, mais également des pans entiers de la jeunesse qui refusent la féodalité intrinsèque de la structure des entreprises.

Comment les milieux d'affaires vont-ils s'adapter
au peer-to-peer ?

Les milieux d'affaires se trouvent dans une situation paradoxale. Ils ont besoin de s'approprier le travail collectif réalisé en dehors de l'entreprise résultant de la coopération des cerveaux mis en réseau. Pour cela ils se sont engagés dans de grandes manoeuvres afin de capter à leur profit cette grande mutation sociale aujourd'hui à l'oeuvre. Mais en même temps, le peer-to-peer dépasse le cadre du capitalisme, et crée un grand mouvement de coopération qui coexiste avec lui, et le met en danger.
Le renforcement de la sphère coopérative au détriment de la sphère du profit n'est plus une hypothèse d'école. Un élément clé dans cette dernière stratégie est l'allocation universelle, qui garantirait une sécurité alimentaire et psychologique. Elle se trouve dans la même condition paradoxale que le peer-to-peer : elle est en même temps nécessaire à la survie du système capitaliste actuel, et le dépasse dans ses implications sociales.

Le P2P annonce-t-il
un renouveau de
l'écologie politique ?

Le peer-to-peer permet une interconnexion de tous les cerveaux au niveau planétaire, et rend donc possible une action globale afin de répondre aux énormes défis écologiques et autres.
Nous pouvons considérer l'éthique peer-to-peer comme le socialisme du capitalisme cognitif. Il exprime le besoin d'égalité et d'interconnexion du travailleur cognitif et permet de le relier à toute l'histoire de la lutte pour la liberté, l'égalité et la fraternité. Mais quand on généralise ces principes vers la nature et le spirituel, on en arrive à souhaiter créer des relations plus égalitaires et participatives avec la biosphère. Il s'agit ni plus ni moins de remplacer les notions aliénantes de séparation totale entre l'individu et la nature, qui sont à la base du capitalisme depuis les Lumières, par des notions d'interdépendance et d'inter-connectivité.

Vers une nouvelle forme
de civilisation

Dans le monde tribal, l'échange égalitaire et la propriété commune primaient sur le reste. Ensuite, dans les sociétés agricoles, le système d'autorité prévalait mais il était équilibré par la sphère communautaire représentée par l'Eglise ou la Sangha (3). Aujourd'hui, à l'heure où le marché risque de coloniser toute la sphère de la vie, le P2P permet de créer un contre-pouvoir qui combine l'échange égalitaire et la création d'une nouvelle sphère cognitive commune - ce que Lawrence Lessig appelle les "Creative Commons"(4).
Les pratiques sociales qui s'exercent dans la sphère P2P ne sont pas un exemple d'une économie d'échange, mais d'un vrai "communisme", car chacun y donne ce qu'il peut et veut, et prend ce dont il a besoin. Les pratiques coopératives ne sont plus du ressort de l'idéal : ce sont de vraies pratiques avec de vrais résultats bien concrets comme les logiciels libres. Cela est d'une importance historique considérable.
Bref, au sein d'un système en crise, nous avons les éléments émergents d'une nouvelle forme de civilisation, ce qui est porteur d'espoir. Le peer-to-peer est un nouveau langage qui permet d'exprimer ces espoirs, d'organiser des luttes et de construire des alternatives de vie. Le peer-to-peer nous enseigne que la solidarité des travailleurs, la lutte des mouvements indigènes pour préserver leur économie du don, et les pratiques de vie et de production de la "nouvelle gauche digitale" sont un seul et même mouvement.

Notes :
(1) Cercles de personnes qui explorent mutuellement la spiritualité sans idée préconçue par rapport au résultat à obtenir. C'est une forme de pratique spirituelle peer-to-peer où chacun contribue en témoignant de son expérience intérieure. On élabore ainsi graduellement une connaissance-conscience collective analogue au mouvement informatique open source, mais dans un tout autre registre.

(2) Un "downshifter" (de l'anglais "to downshift", rétrograder) est une personne qui quitte volontairement un boulot stressant dans le but de mener une vie plus simple. Elle pense que le temps est bien plus important que l'argent et qu'il vaut mieux travailler moins et être heureux. Si le terme est apparu en 1994, l'idée qu'il recouvre est loin d'être neuve et fait écho, par exemple, à la "simplicité volontaire" prônée par Gandhi dès les années 30.

(3) La Sangha est une communauté bouddhiste instituée par le Bouddha lui-même, qui regroupe moines et laïcs ayant atteint les diverses hautes étapes de la voie de la libération.

(4) Lawrence Lessig est professeur de droit à l'université de Stanford (Etats-Unis) et l'auteur de trois ouvrages qui font référence sur la question des droits de propriété intellectuelle.

Les buts de la Fondation P2P
La fondation pour les alternatives P2P se propose d'être un lieu de rencontre pour ceux qui se retrouvent plus ou moins dans les propositions suivantes (telles qu'elles sont formulées dans un ouvrage en cours, Le P2P et l'évolution humaine).

Voici les principes autour desquelles nous proposons d'entamer un travail de recherche et d'action :

- Les nouvelles technologies participatives reflètent une transformation de la conscience en direction d'un paradigme participatif, et les pratiques techno-sociales qui résultent de son emploi à leur tour renforcent ce changement de conscience.

- La structure en réseau, telle qu'elle s'exprime spécifiquement dans les relations " entre pairs " (c.a.d. peer-to-peer) est une nouvelle forme d'organisation politique et de subjectivité ainsi qu'une alternative à l'ordre politico-économique contemporain. Si elle n'offre pas nécessairement des solutions toutes prêtes, elle indique le chemin vers une grande variété de formes dialogiques ou auto-organisées ; autrement dit, elle est en mesure de générer différents processus susceptibles d'arriver à ces solutions. C'est l'amorce d'une " démocratie de non-représentation ", dans laquelle un nombre grandissant de personnes se montrent en mesure de gérer leur vie sociale et productive grâce à l'usage de réseaux ou de cercles de pairs différents et indépendants. Cette nouvelle zone d'autonomie complémentera et améliorera une démocratie représentative re-dynamisée.

- Cette dynamique " entre pairs " crée un nouveau domaine public, un bien commun informationnel, qu'il faudrait protéger et étendre, surtout dans les domaines de la création d'une connaissance commune. L'existence de ce domaine, dans lequel le coût de reproduction du savoir est quasi nul, implique des changements profonds du régime de propriété intellectuelle, tels qu'on peut les voir à l'œuvre dans des phénomènes comme le mouvement pour le logiciel libre.

- Les principes développés par ce dernier mouvement en particulier la “licence publique générale”, peuvent servir de modèles utilisables dans d'autres secteurs de la vie sociale et productive.

- Ces processus coopératifs " entre pairs " retrouvent les anciennes traditions dans leur tentatives pour créer un ordre social plus coopératif, mais en évitant le recours à l'autoritarisme ou à la centralisation. La nouvelle culture digitale et égalitaire est liée aux antiques pratiques de coopération entre travailleurs et paysans, et permet également de redonner un sens à la vie en faisant du travail l'expression de la créativité individuelle et collective, et non plus comme un moyen de survie par le biais du salariat.

-Ce modèle offre aux jeunes un espoir de renouveau, la possibilité de créer un monde en accord avec leurs valeurs ; le P2P est un langage que la " génération numérique " peut particulièrement bien comprendre. La théorie du peer to peer ne s'adresse donc pas uniquement aux travailleurs cognitifs et autres spécialistes du réseau, mais à l'ensemble de la société civile et à quiconque accepte l'idée que le centre de décision ne devrait pas être localisé dans le marché ou l'Etat, mais dans l'ensemble de cette société civile.

- La dynamique P2P combine subjectivité (nouvelles valeurs), intersubjectivité (nouvelles relations), objectivité (une technologie) et inter-objectivité (nouvelles formes d'organisation) : autant de modalités qui se renforcent mutuellement par un mécanisme de rétroaction positive. Un tel mouvement est de toute évidence en pleine croissance, mais manque de " conscience de soi politique ". C'est celle-ci que la fondation P2P cherche à promouvoir.

- La dynamique P2P résulte d'une combinaison particulière de trois nouveaux mouvements sociaux : ceux qui soutiennent les modes 'libres' et 'ouverts' tels qu'ils s'expriment en particulier dans le monde des logiciels et contenus libres et ouverts ; les divers mouvements participatifs ; et finalement les mouvements pour le commun (les 'Commons'), comme nouveau mode institutionnel différent du privé et de l'état. Ainsi se propage la circulation du common : il faut du matériel libre et ouvert pour pouvoir y travailler en mode participatif, qui engendre lui-même du nouveau matériel 'common', qui devient à son tour du contenu libre et ouvert pour un nouveau cycle.

La fondation pour les alternatives P2P cherche à approfondir les problématiques suivantes :
Le P2P se manifeste par des mouvements discrets et séparés, mais ces différents projets ignorent le plus souvent l'existence de l'ethos P2P commun qui les lie.
D'où la nécessité d'une initiative commune qui rassemble toutes les connaissances disponibles sur le sujet, connecte les gens entre eux et les informe, s'efforce d'intégrer les multiples intuitions en provenance des différents sous domaines, peut organiser des événements à des fins de réflexion ou d'action, peut éduquer les gens sur les outils fondamentaux de cette révolution.

Pour plus d'informations :
- Les pages francophones de la Fondation http://www.p2pfoundation.net/Category:French (wiki)
- L'essai de base explicatif, paru dans la Revue du Mauss n° 26 http://www.p2pfoundation.net/Le_peer_to_peer:_nouvelle_formation_sociale%2C_nouveau_model_civilisationnel.
- Le blog francophone de la Fondation : http://blogfr.p2pfoundation.net/
L'auteur peut être contacté à l'adresse suivante :
michelsub2003@yahoo.com

Notre intervenant

Michel Bauwens a été le fondateur de deux entreprises " dotcom " en Belgique ainsi que directeur de stratégie pour e-business chez Belgacom, la grande entreprise de télécom Belge. Il a enseigné l'Anthropologie de la Société Digitale pour l'ICHEC a Bruxelles, où il a co-dirige deux livres du même titre. Avec Frank Theys, il a co-produit le documentaire TechnoCalyps, the metaphysics of technology and the end of man (1998) dont une nouvelle version sortira en mai 2007. Depuis, 2004, il habite a Chiang Mai, Thailande, où il anime la " Foundation for P2P Alternatives ".