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Vers une civilisation de pairs
un nouveau modèle de civilisation ? |
Beaucoup d'entre nous sont familiers avec le concept de 'peer to peer' dans le
domaine technologique, et spécifiquement, en tant que technologie de base pour
le partage de fichiers, et connaissent les nombreuses controverses suscitées par
l'échange (en fait : le 'partage') de contenus musicaux et audiovisuels. Notre
propre conception du peer to peer, ou 'pair à pair' est bien plus large. Il
s'agit en fait d'une dynamique intersubjective caractéristique des réseaux
distribués (et non pas simplement: décentralisés). Le but de cette conférence
est double, il faut montrer tout d'abord que le peer to peer est une véritable
nouvelle forme d'organisation sociale, apte à produire et à échanger des biens,
à créer de la valeur. Mais nous chercherons également à établir que le peer to
peer a le potentiel pour devenir le pilier d'un nouveau mode d'économie
politique, voire d'un nouveau type de civilisation. Pour cela, nous allons
d'abord définir le P2P, décrire en bref ses manifestations, et le différencier
d'autres modalités d'échange intersubjectif tels que le marché, la hiérarchie,
l'économie du don."
Un réseau P2P, est une forme de réseau spécifique qui se caractérise par le fait
que les ordinateurs sont organisés sans hiérarchie, sans serveur central. Il
s'agit d'un réseau égalitaire, d'une forme d'intelligence distributive et
coopérative. Le réseau Internet lui-même est un exemple de réseau P2P.
Ce modèle d'organisation est applicable - et déjà appliqué - dans de multiples
domaines de la vie sociale. Est peer-to-peer tout réseau où les membres sont
considérés comme égaux, peuvent agir selon leurs besoins et leurs capacités, et
où il y a absence de représentation (chacun y garde son pouvoir).
Ce n'est pas la technologie qui change les relations humaines. En l'occurrence,
ces technologies ont été socialement construites par des êtres humains qui
commencent à démontrer une nouvelle façon de se sentir et de se définir
(ontologie), correspondant à l'émergence d'une "civilisation de pairs". Ces
nouvelles façons d'être sont exprimées entre autres dans la technologie. Il y a
actuellement tout un mouvement de pensée philosophique et politique qui est tout
à fait en phase avec ces changements : des auteurs comme Miguel Benasayag, Alain
Badiou, Jean-Luc Nancy, Toni Negri et d'autres, les décrivent. Il s'agit donc
d'une grande transformation culturelle qui conduit à un paradigme participatif.
Une nouvelle façon d'envisager la politique, les médias,
l'économie, etc. ?
Le P2P permet l'analyse des nouvelles formes d'organisation. Il est clair que le
seul mouvement politique mondial à connaître une grande croissance est le
mouvement altermondialiste, qui est lui-même organisé comme un réseau de réseaux
et ne dispose d'aucun soutien médiatique. Il y a ensuite tout le mouvement des
médias indépendants sur Internet, comme Indymedia, et les multiples autres
possibilités qui permettent maintenant de créer sur la toile sa propre station
deradio, sa propre chaîne de télévision, etc.
Plus important encore est le mouvement du logiciel libre et Open Source. Il
s'agit là d'un processus coopératif mondial de production de logiciels (exemple
: Linux) qui commence à surpasser en qualité les alternatives commerciales. Il
s'agit donc véritablement d'un troisième mode de production (les deux autres
étant celui motivé par le profit, et le centralisme hiérarchique du modèle Union
soviétique). Il n'y a en fait aucune raison objective que cette forme de
production ne puisse pas s'étendre vers d'autres secteurs de l'économie, même
matérielle, notamment à travers l'extension de la "General Public License "
(GPL) qui pose l'interdiction d'utiliser les ressources ainsi produites à des
fins commerciales.
Un dernier exemple est l'émergence mondiale d'une spiritualité participative via
les "peer circles" (1). Après l'ère de la critique des grandes traditions et de
leurs éléments patriarcaux, féodaux, autoritaires, etc., on observe aujourd'hui
un grand mouvement de reconstruction de la recherche de sens, qui s'effectue sur
une base égalitaire entre les participants.
Là où le concept de peer-to-peer devient encore plus puissant, c'est quand il
passe du statut d'outil descriptif à une utilisation normative. Comment le monde
changerait-il, comment ma vie et mon éthique changent-elles, quand je commence à
exiger des relations de pairs dans la totalité de mes actes ? Le peer-to-peer
acquiert alors une véritable puissance révolutionnaire. C'est par exemple ce que
le mouvement féministe a voulu et en partie réalisé. Il y a aujourd'hui un
véritable exode vers les interstices du système : non seulement il y a les "downshifters"
(2) comme moi-même, mais également des pans entiers de la jeunesse qui refusent
la féodalité intrinsèque de la structure des entreprises.
Comment les milieux d'affaires vont-ils s'adapter
au peer-to-peer ?
Les milieux d'affaires se trouvent dans une situation paradoxale. Ils ont besoin
de s'approprier le travail collectif réalisé en dehors de l'entreprise résultant
de la coopération des cerveaux mis en réseau. Pour cela ils se sont engagés dans
de grandes manoeuvres afin de capter à leur profit cette grande mutation sociale
aujourd'hui à l'oeuvre. Mais en même temps, le peer-to-peer dépasse le cadre du
capitalisme, et crée un grand mouvement de coopération qui coexiste avec lui, et
le met en danger.
Le renforcement de la sphère coopérative au détriment de la sphère du profit
n'est plus une hypothèse d'école. Un élément clé dans cette dernière stratégie
est l'allocation universelle, qui garantirait une sécurité alimentaire et
psychologique. Elle se trouve dans la même condition paradoxale que le
peer-to-peer : elle est en même temps nécessaire à la survie du système
capitaliste actuel, et le dépasse dans ses implications sociales.
Le P2P annonce-t-il
un renouveau de
l'écologie politique ?
Le peer-to-peer permet une interconnexion de tous les cerveaux au niveau
planétaire, et rend donc possible une action globale afin de répondre aux
énormes défis écologiques et autres.
Nous pouvons considérer l'éthique peer-to-peer comme le socialisme du
capitalisme cognitif. Il exprime le besoin d'égalité et d'interconnexion du
travailleur cognitif et permet de le relier à toute l'histoire de la lutte pour
la liberté, l'égalité et la fraternité. Mais quand on généralise ces principes
vers la nature et le spirituel, on en arrive à souhaiter créer des relations
plus égalitaires et participatives avec la biosphère. Il s'agit ni plus ni moins
de remplacer les notions aliénantes de séparation totale entre l'individu et la
nature, qui sont à la base du capitalisme depuis les Lumières, par des notions
d'interdépendance et d'inter-connectivité.
Vers une nouvelle forme
de civilisation
Dans le monde tribal, l'échange égalitaire et la propriété commune primaient sur
le reste. Ensuite, dans les sociétés agricoles, le système d'autorité prévalait
mais il était équilibré par la sphère communautaire représentée par l'Eglise ou
la Sangha (3). Aujourd'hui, à l'heure où le marché risque de coloniser toute la
sphère de la vie, le P2P permet de créer un contre-pouvoir qui combine l'échange
égalitaire et la création d'une nouvelle sphère cognitive commune - ce que
Lawrence Lessig appelle les "Creative Commons"(4).
Les pratiques sociales qui s'exercent dans la sphère P2P ne sont pas un exemple
d'une économie d'échange, mais d'un vrai "communisme", car chacun y donne ce
qu'il peut et veut, et prend ce dont il a besoin. Les pratiques coopératives ne
sont plus du ressort de l'idéal : ce sont de vraies pratiques avec de vrais
résultats bien concrets comme les logiciels libres. Cela est d'une importance
historique considérable.
Bref, au sein d'un système en crise, nous avons les éléments émergents d'une
nouvelle forme de civilisation, ce qui est porteur d'espoir. Le peer-to-peer est
un nouveau langage qui permet d'exprimer ces espoirs, d'organiser des luttes et
de construire des alternatives de vie. Le peer-to-peer nous enseigne que la
solidarité des travailleurs, la lutte des mouvements indigènes pour préserver
leur économie du don, et les pratiques de vie et de production de la "nouvelle
gauche digitale" sont un seul et même mouvement.
Notes :
(1) Cercles de personnes qui explorent mutuellement la spiritualité sans idée
préconçue par rapport au résultat à obtenir. C'est une forme de pratique
spirituelle peer-to-peer où chacun contribue en témoignant de son expérience
intérieure. On élabore ainsi graduellement une connaissance-conscience
collective analogue au mouvement informatique open source, mais dans un tout
autre registre.
(2) Un "downshifter" (de l'anglais "to downshift", rétrograder) est une personne
qui quitte volontairement un boulot stressant dans le but de mener une vie plus
simple. Elle pense que le temps est bien plus important que l'argent et qu'il
vaut mieux travailler moins et être heureux. Si le terme est apparu en 1994,
l'idée qu'il recouvre est loin d'être neuve et fait écho, par exemple, à la
"simplicité volontaire" prônée par Gandhi dès les années 30.
(3) La Sangha est une communauté bouddhiste instituée par le Bouddha lui-même,
qui regroupe moines et laïcs ayant atteint les diverses hautes étapes de la voie
de la libération.
(4) Lawrence Lessig est professeur de droit à l'université de Stanford (Etats-Unis)
et l'auteur de trois ouvrages qui font référence sur la question des droits de
propriété intellectuelle.
Les buts de la Fondation P2P
La fondation pour les alternatives P2P se propose d'être un lieu de rencontre
pour ceux qui se retrouvent plus ou moins dans les propositions suivantes
(telles qu'elles sont formulées dans un ouvrage en cours, Le P2P et l'évolution
humaine).
Voici les principes autour desquelles nous proposons d'entamer un travail de
recherche et d'action :
- Les nouvelles technologies participatives reflètent une transformation de la
conscience en direction d'un paradigme participatif, et les pratiques
techno-sociales qui résultent de son emploi à leur tour renforcent ce changement
de conscience.
- La structure en réseau, telle qu'elle s'exprime spécifiquement dans les
relations " entre pairs " (c.a.d. peer-to-peer) est une nouvelle forme
d'organisation politique et de subjectivité ainsi qu'une alternative à l'ordre
politico-économique contemporain. Si elle n'offre pas nécessairement des
solutions toutes prêtes, elle indique le chemin vers une grande variété de
formes dialogiques ou auto-organisées ; autrement dit, elle est en mesure de
générer différents processus susceptibles d'arriver à ces solutions. C'est
l'amorce d'une " démocratie de non-représentation ", dans laquelle un nombre
grandissant de personnes se montrent en mesure de gérer leur vie sociale et
productive grâce à l'usage de réseaux ou de cercles de pairs différents et
indépendants. Cette nouvelle zone d'autonomie complémentera et améliorera une
démocratie représentative re-dynamisée.
- Cette dynamique " entre pairs " crée un nouveau domaine public, un bien commun
informationnel, qu'il faudrait protéger et étendre, surtout dans les domaines de
la création d'une connaissance commune. L'existence de ce domaine, dans lequel
le coût de reproduction du savoir est quasi nul, implique des changements
profonds du régime de propriété intellectuelle, tels qu'on peut les voir à
l'œuvre dans des phénomènes comme le mouvement pour le logiciel libre.
- Les principes développés par ce dernier mouvement en particulier la “licence
publique générale”, peuvent servir de modèles utilisables dans d'autres secteurs
de la vie sociale et productive.
- Ces processus coopératifs " entre pairs " retrouvent les anciennes traditions
dans leur tentatives pour créer un ordre social plus coopératif, mais en évitant
le recours à l'autoritarisme ou à la centralisation. La nouvelle culture
digitale et égalitaire est liée aux antiques pratiques de coopération entre
travailleurs et paysans, et permet également de redonner un sens à la vie en
faisant du travail l'expression de la créativité individuelle et collective, et
non plus comme un moyen de survie par le biais du salariat.
-Ce modèle offre aux jeunes un espoir de renouveau, la possibilité de créer un
monde en accord avec leurs valeurs ; le P2P est un langage que la " génération
numérique " peut particulièrement bien comprendre. La théorie du peer to peer ne
s'adresse donc pas uniquement aux travailleurs cognitifs et autres spécialistes
du réseau, mais à l'ensemble de la société civile et à quiconque accepte l'idée
que le centre de décision ne devrait pas être localisé dans le marché ou l'Etat,
mais dans l'ensemble de cette société civile.
- La dynamique P2P combine subjectivité (nouvelles valeurs), intersubjectivité
(nouvelles relations), objectivité (une technologie) et inter-objectivité
(nouvelles formes d'organisation) : autant de modalités qui se renforcent
mutuellement par un mécanisme de rétroaction positive. Un tel mouvement est de
toute évidence en pleine croissance, mais manque de " conscience de soi
politique ". C'est celle-ci que la fondation P2P cherche à promouvoir.
- La dynamique P2P résulte d'une combinaison particulière de trois nouveaux
mouvements sociaux : ceux qui soutiennent les modes 'libres' et 'ouverts' tels
qu'ils s'expriment en particulier dans le monde des logiciels et contenus libres
et ouverts ; les divers mouvements participatifs ; et finalement les mouvements
pour le commun (les 'Commons'), comme nouveau mode institutionnel différent du
privé et de l'état. Ainsi se propage la circulation du common : il faut du
matériel libre et ouvert pour pouvoir y travailler en mode participatif, qui
engendre lui-même du nouveau matériel 'common', qui devient à son tour du
contenu libre et ouvert pour un nouveau cycle.
La fondation pour les alternatives P2P cherche à approfondir les problématiques
suivantes :
Le P2P se manifeste par des mouvements discrets et séparés, mais ces différents
projets ignorent le plus souvent l'existence de l'ethos P2P commun qui les lie.
D'où la nécessité d'une initiative commune qui rassemble toutes les
connaissances disponibles sur le sujet, connecte les gens entre eux et les
informe, s'efforce d'intégrer les multiples intuitions en provenance des
différents sous domaines, peut organiser des événements à des fins de réflexion
ou d'action, peut éduquer les gens sur les outils fondamentaux de cette
révolution.
Pour plus d'informations :
- Les pages francophones de la Fondation http://www.p2pfoundation.net/Category:French
(wiki)
- L'essai de base explicatif, paru dans la Revue du Mauss n° 26
http://www.p2pfoundation.net/Le_peer_to_peer:_nouvelle_formation_sociale%2C_nouveau_model_civilisationnel.
- Le blog francophone de la Fondation : http://blogfr.p2pfoundation.net/
L'auteur peut être contacté à l'adresse suivante :
michelsub2003@yahoo.com
Notre intervenant
Michel Bauwens a été le fondateur de deux entreprises " dotcom " en Belgique
ainsi que directeur de stratégie pour e-business chez Belgacom, la grande
entreprise de télécom Belge. Il a enseigné l'Anthropologie de la Société
Digitale pour l'ICHEC a Bruxelles, où il a co-dirige deux livres du même titre.
Avec Frank Theys, il a co-produit le documentaire TechnoCalyps, the metaphysics
of technology and the end of man (1998) dont une nouvelle version sortira en mai
2007. Depuis, 2004, il habite a Chiang Mai, Thailande, où il anime la "
Foundation for P2P Alternatives ".