LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

POSSIBLE MAIS SORCIER !


Après les « douleurs » du 20ème siècle, l’accouchement néolibéral

La restructuration néo libérale du capital a fini par s’imposer à travers le monde. Cette gigantesque transformation - « la mondialisation » - a réussi à neutraliser, sinon à détruire les modèles de société issus des bouleversements du 20ème siècle : états socialistes, états providence des « acquis sociaux », états en développement du tiers-monde…
La croyance au progrès et l’établissement de la justice sociale firent donc fiasco, sapant les fondements mêmes des organisations qui s’en faisaient les hérauts.
Alors, fallait-il, comme beaucoup, renoncer ? Ou bien attendre des jours meilleurs sans réinterroger en profondeur des conceptions, des pratiques progressistes et anticapitalistes ayant montré leurs limites ou leurs dangers ?

Que font les anticapitalistes ?

Mais les impasses, les dégâts, les catastrophes, les excès permis et commis par la nouvelle donne capitaliste revinrent très rapidement à la surface, ainsi que des luttes y correspondant.
En décembre 1999, à peine dix ans après la chute du mur de Berlin, une nouvelle génération d’activistes nord américains contribuait, dans la rue, à mettre en échec les négociations de l’Organisation Mondiale du Commerce à Seattle au cri de « un autre monde est possible ».
Ces dernières années, les expressions multiples de « mouvements sociaux » très variés (écologistes, humanitaires, pacifistes, alternondialistes, indigènes..) accompagnés d’une renaissance de la contestation anticapitaliste, apparaissent comme les hirondelles d’un printemps dont on n’ose pas trop croire l’arrivée. Et avec juste raison, le capitalisme ayant tellement montré sa formidable puissance d’adaptation, d’insinuation, de neutralisation…
Et puis, quoi mettre « à la place » de « son » marché, de « sa » démocratie … ? Certainement pas « notre » administration, « notre » bureaucratie, « notre » socialisme à la mode de… !
La question de bâtir cet « autre monde possible », sur des bases assurées, vraies, vivantes, « pragmatiques » (*), tenant compte des leçons parfois terribles du passé, reste donc plus que jamais en suspens.
Là est la question (comme dirait William) politique, l’exigence d’invention posée par notre
temps, qu’abordent avec profondeur et précaution Isabelle STENGERS et Philippe PIGNARRE dans leur livre : La SORCELLERIE CAPITALISTE.
(*) Au sens de John Dewey. Voir J. Dewey Le Public et ses problèmes, Farango, 2003

Qui sont ces deux auteurs

Directeur des éditions Les Empêcheurs de penser en rond, ex militant trotskiste, Philippe Pignarre est un ancien cadre de l’industrie pharmaceutique, dont il est devenu un redoutable contempteur, signant des livres comme Le grand secret de l’industrie pharmaceutique, Comment la dépression est devenue une épidémie ou encore Comment sauver (vraiment) la Sécurité sociale (tous aux éditions La Découverte). Ajoutons que P. Pignarre est chargé de cours sur les psychotropes à l’université de Paris VIII.
Chimiste ayant bifurqué vers la philosophie des sciences, auteur de La Nouvelle alliance, en 1979, avec le Prix Nobel de chimie Iljya Prigogine, ou encore de L’invention des sciences modernes ou de Cosmopolitiques, la Belge Isabelle Stengers s’est toujours intéressée aux savoirs minoritaires et dominés : elle a travaillé sur l’hypnose, sur l’usage des drogues, sur la sorcellerie… Elle a aussi une activité militante (Collectif sans ticket de Bruxelles, groupes anti-OGM).
Tous deux partagent une même recherche de pratiques et de savoirs qui n’aboutissent pas à « écraser » ou à disqualifier les autres – que ce soit dans les relations interculturelles ou au sein d’un même mouvement politique.



Un livre original, annonciateur de ce que pourrait être l’intelligence collective

L’originalité de cette « recherche » réside en ce que les deux auteurs ne se sentent aucun droit de propriété intellectuelle sur les idées du texte. Ainsi, I ; Stengers et P. Pignarre avaient décidé de soumettre des versions préliminaires de ce texte à une mise à l’épreuve en les mettant en ligne sur le web (site www.anticapitalisme.net). Ainsi de nombreux internautes intéressés, prenant la balle au bond, ont mis « sous tension » l’écriture de ce texte, annonçant ce que pourrait être à l’avenir une production de l’intelligence collective propre au web.

Pourquoi la sorcellerie ?

Puisant dans leur connaissance de l’ethnopsychiatrie, P. Pigarre et I. Stengers décrivent le capitalisme comme un « système sorcier sans sorcier » : un système qui nous frappe de paralysie et d’impuissance en nous confrontant sans cesse à ce qu’ils appellent des « alternatives infernales » - par exemple : si vous voulez maintenir ou renforcer la protection sociale des salariés, vous accélérez les délocalisations et provoquez la hausse du chômage. Ainsi le capitalisme est « un dispositif que ses victimes activent malgré elles » ; cette définition dit Philippe Pignarre étant bien celle d’un système sorcier.
Ces alternatives infernales qui se présentent à tout moment et partout dans nos vies forment impasse. Il nous faut donc trouver les moyens de sortir de ces trajets désespérants (captures) et avoir prise sur l’Histoire en essayant d’envisager et d’habiter d’une autre manière les situations que tous, comme chacun, traversent.
Mais, pour nos deux auteurs, cette référence à la sorcellerie ne sert pas uniquement d’outil permettant de mieux pénétrer les mystères de la toute puissance capitaliste. Une partie du livre traite également des méthodes de protection idéologiques et militantes réinventées par les sorcières altermondialistes néo païennes, américaines et bien incarnées, elles. Notamment ce que propose une de leurs principales représentantes, Starhawk, dont Isabelle Stengers a traduit un texte de 1982 toujours d’actualité : Femmes, magie et politique (Les Empêcheurs de penser en rond).


La Sorcellerie capitaliste (pratiques de désenvoûtement) n’est pas le nième essai politique sur le monde d’aujourd’hui. Il propose une démarche, des postures susceptibles de délivrer des carcans et des réflexes empoisonnés qui pourraient étouffer la fragile contre-offensive politique apparue au cours de ces dernières années. Là réside son intérêt tout particulier.






AUTOUR DE « LA SORCELLERIE CAPITALISTE » ET DE SES AUTEURS :
APHORISMES et CITATIONS


- A propos de militantisme, de l’engagement, des usagers, des citoyens…

Nous avons à « créer un espace où faire exister le monde qu’on appelle de nos vœux »

« Qui milite limite ». Il s’agit au contraire de créer les conditions d’un engagement en rupture avec la militance sacrificielle : « on y participe non par devoir, mais parce qu’on a du plaisir à se retrouver ; on y veille à ce qu’aucune personnalité ou opinion ne soit écrasée par les autres » (note du rédacteur : c’est exactement la philosophie qui s’applique à l’activité du Cercle depuis qu’il existe)

On lutte à partir de ce qui nous « attache », à partir de notre « milieu » (malade et sa famille dans les associations de malades, par exemple). Les usages fabriquent les attaches. L’usager vaut mieux que le « citoyen » qui est construit à partir d’une fiction (étatique)
« Je crois que les attaches sont ce qui fait devenir. Pas de déterritorialisation sans territoire ».


Il faut opposer au mouvement de masse une multitude de trajets d’apprentissage auxquels on applique une intelligence locale, mais suscitant une dynamique de propagation. Nous croyons à la transmission, à la connexion plutôt qu’à la mobilisation qui est de nature belliciste.
Il s’agit de refuser « la séparation » (au sens de Miguel Benasayag, c’est à dire entre l’homme et la nature, le bien et le mal en nous et à l’extérieur de nous, etc.)




- Capitalisme, politique et besoin que les gens pensent

« Le capitalisme peut-être défini comme ce qui tue la politique, ce qui confisque un choix après l’autre. La politique a été remplacée par une pédagogie mensongère, celle d’« expliquer les contraintes inexorables auxquelles notre action est soumise. Il s’agit d’arracher aux experts les questions qui nous concernent, les remettre en circulation pour en refaire des questions politiques : s’obliger à penser, pas à dénoncer, en prenant garde aux conséquences de ses actes (pragmatisme) ; réussir un double processus de création d’expertise et de mise en politique ».



- Isabelle Stengers : son intérêt pour les « hérétiques » contre les autorités du savoir.

« J’ai été convaincue qu’on ne pouvait penser le rôle des savoirs scientifiques dans la société sans poser la question de l’événement démocratique par excellence que constitue la production active de savoirs par des groupes politiquement engagés. Ces groupes sont seuls capables aujourd’hui d’obliger les scientifiques (experts) à admettre qu’ils ont à prendre part à un problème au lieu de prétendre le définir »
« Je travaille à déconstruire des réflexes conditionnés liés à la notion générale de progrès et le type d’arrogance qui en résulte »
(Il faut) « refuser les destruction ‘bénéfiques’ qui simplifient la vie. Quand on pense, on doit se sentir héritier de toutes ces destructions, cela doit peser. Mais peser c’est obliger à penser, et obliger à penser contre la petite ritournelle du progrès »




Ces pages ont été réalisées par FJ en s’aidant d’extraits d’un article de Mona Cholet et d’une interview d’Isabelle Stengers sur les sites des revues Périphéries et Vacarme :
www.peripheries.net/g-pingsteng.html http://vacarme.eu.org/article 263.html