Avec Pascale Pellerin, auteure de l’ouvrage
"Les Philosophes des Lumières dans la France des années noires :
1940-1944", L’Harmattan, 2009, 234
Cet essai pose plusieurs questions
majeures. On doit remarquer d’emblée qu’il ouvre une problématique peu
abordée par les historiens et les critiques littéraires. En effet,
qu’est-ce que les Lumières considérées comme une période d’émancipation
intellectuelle, de critique sociale, politique et religieuse peuvent
bien avoir à faire avec le nazisme ou même Vichy ? On connaît certes la
réputation d’antisémite accolée à Voltaire. On sait peu ou prou que
Rousseau a été accusé d’avoir inspiré le totalitarisme, celui de la
Terreur robespierriste en premier lieu. Mais il n’y a pas eu de
recherche approfondie sur cette question. De la gêne sans doute et une
crispation devant une réalité de la réception pour le moins dérangeante.
D’ailleurs, l’essai de Zeev Sterhnell, Les anti-Lumières, du XVIII°
siècle à la guerre froide, publié en 2006, ne dit étrangement pas un mot
de la période de l’Occupation. Pour une raison qui semble assez facile à
comprendre. Il aurait dû admettre que des collaborateurs qui se
réclament de la gauche anticapitaliste et socialiste se font les
défenseurs de Rousseau et de Voltaire.
Une première question se pose alors. Les textes des Lumières
permettent-ils une récupération des pro-nazis et des vichyssois, ce qui
n’est pas la même chose ? C’est ce que nous essaierons d’examiner sans
aucun préjugé idéologique. Les textes de Voltaire sont-ils d’ordre
antisémite ou sont-ils une attaque contre la religion chrétienne, ce
qu’il appelait l’Infâme ? Le Contrat social de Rousseau et la conception
de la volonté générale ont-elles pu aboutir à la dictature
robespierriste ? Les interprétations des textes, aussi tortueuses et
malhonnêtes fussent-elles, doivent nous interroger car elles permettent
également de saisir leurs pluralités et leurs contradictions.
Deuxièmement, de quelle façon s’opère cette récupération des
textes d’une époque jugée progressiste à l’intérieur d’une période très
sombre où sont pourchassés, assassinés tous ceux qui luttent contre la
barbarie nazie et ceux qui sont exterminés en fonction de leur ethnie ou
de leurs pratiques sexuelles, les Juifs, les Tsiganes et les
homosexuels. Cette histoire ne peut s’expliquer que par une logique
propre à la propagande nazie et entretenue par Otto Abetz, ambassadeur
de l’Allemagne nazie à Paris qui est sous les ordres de Ribbentrop.
Abetz constitue une figure centrale pour qui veut comprendre la
récupération idéologique des Lumières. Dès 1930, lors d’un voyage à
Paris, il rencontre un journaliste, Jean Luchaire, rédacteur du journal
Notre temps, de sensibilité radicale-socialiste. La revue de Luchaire
subventionnée par Briand, défend l’idée d’une fédération européenne
oeuvrant pour la paix. L’idée européenne imprègne fortement les
pacifistes de l’entre-deux guerres et ce n’est pas un hasard si elle
devient l’argument central d’Abetz et des collaborateurs durant
l’Occupation. Des rencontres entre Allemands et Français ont lieu en
Forêt-Noire où se retrouvent des adhérents du parti nazi, des membres de
l’Action française, des militants de la deuxième et de la Troisième
internationale. Ceci explique que des dreyfusards, des pacifistes aient
pu rejoindre le camp de l’Allemagne nazie. Nous essaierons d’expliquer
ces parcours souvent complexes et tortueux.
Troisièmement, on doit aussi se poser la question de la
politique européenne des démocraties occidentales avant-guerre, la
boucherie que fut la première guerre mondiale qui fut une guerre pour le
capital et qui fut légitimée par la deuxième internationale brisant
l’espoir du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Et bien évidemment la
guerre d’Espagne où la trahison du Front populaire à l’égard de la
république espagnole fut le début de la seconde guerre mondiale. Elle
donne également un avant-goût de ce que sera la politique de
collaboration de La France à l’égard des nazis. Pour certains, défendre
la démocratie parlementaire et aller se faire massacrer pour elle
n’avait aucun sens. Pourquoi rejoindre le camp nazi en se réclamant des
textes des Lumières ? Sans doute veulent-ils revenir aux sources, à
l’origine de la grande Révolution de 1789 ? C’est le cas pour Marcel
Déat, exclu de la SFIO en novembre 1933 et qui pense que l’Allemagne
nazie constitue un modèle révolutionnaire pour l’Europe.
Nous aborderons également la question de la Résistance qui elle aussi se
réclame des Lumières, les chrétiens de Rousseau, les communistes et
trotskystes de Voltaire et de Diderot. Rousseau avait en effet rompu
avec ses amis encyclopédistes, Voltaire, en premier qui lui avait
reproché d’avoir pris le parti de l’Eglise catholique, ce qui est
complètement faux. Rousseau, après la publication de l’Emile, en 1762,
fut chassé de France, de Suisse et dut de réfugier en Angleterre. Ces
débats internes aux Lumières sont passés sous silence par les
communistes, qui, dans une lutte de libération nationale tendant la main
à la résistance chrétienne.
Enfin on pourra se demander si des
détournements de textes sont encore possibles aujourd’hui, de quelle
manière ils se produisent, avec quel type d’outil de propagande ? Car
ces enjeux idéologiques nous semblent encore d’actualité. Qu’il s’agisse
de l’intégrisme religieux, des inégalités sociales, de la résurgence de
la question coloniale ou de l’écologie, les Lumières sont encore
appelées à la rescousse. On n’en aura donc jamais fini avec elles !