| Bibliographie de Patrick Mignard En dehors d’articles publiés dans la presse, comme Politis, notre intervenant a écrit : L’anti-Sisyphe, pour en finir avec la marchandise, AAEL, 2001. Manuel d’économie à l’usage de celles et ceux qui n’y comprennent rien, AAEL, 2000 Etat de peur, AAEL, 1997. Les Fables du Capitole, AAEL, 1996. |
Pourquoi en finir avec la marchandise ?
dépassement du salariat, de nos modes de vie
Voici deux textes pour alimenter le prochain débat avec notre invité, Patrick
Mignard.
Chacun aborde la question, avec des angles légèrements différents, mais fait un
constat identique : il faut changer nos modes de vie.
L’impérieuse nécessité d’inventer un autre monde
En décembre 2002, nous avons organisé une conférence sur le
changement climatique. Ce problème apparaît encore à beaucoup comme un problème
environnemental, certes sérieux, mais auquel on trouvera des solutions
techniques en temps et en heure. Malheureusement il n'en est rien. Pour la
première fois de son existence, l'humanité est confrontée à la finitude de la
planète, à l'épuisement de ses ressources et à la rupture de l'équilibre de son
écosystème.
Cette crise écologique impose une profonde mutation de nos
modes de vie, si nous voulons retrouver un équilibre avec la nature, qui reste
notre seule mère nourricière. Cette rupture pourrait paraître regrettable :
remettre en cause une société si développée techniquement, capable de tant de
prouesses technologiques. Mais à y regarder de plus près cette société
technicienne et " économicienne " n'existe plus que pour elle-même, son contrôle
échappe à ses créateurs. Beaucoup de nos grandes entreprises ont perdu le sens
de leur fonction première : rendre service à l'homme. Elles n'existent que pour
elles-mêmes. Et les hommes et les femmes qui les font fonctionner ne sont plus
que des charges. Cette rupture écologique est peut-être une aubaine pour
remettre en cause cette organisation sociale qui nous échappe et qui nous broie
un peu plus chaque jour.
Pour essayer de comprendre pourquoi nous en sommes là, il faut retracer
rapidement l'évolution de la démographie et du développement de l’agriculture et
de l’industrie.
Suivant le graphique ci-joint, nous voyons que l'essor de
l'humanité a commencé avec le développement de l'agriculture, puis s'est
accéléré à la fin du 18ème et au 19ème siècle avec la naissance de l'industrie
basée sur l'utilisation du charbon puis du pétrole. Depuis 1950, grâce à la
maîtrise des énergies fossiles, l'homme a fait plus de progrès que depuis son
apparition sur terre dans tous les domaines, et cela s'est accompagné de
l'explosion démographique : de 1,7 milliards en 1900 nous sommes passés à 6
milliards d'individus en 2000.
Cette force colossale que nous ont donnée les énergies fossiles, nous a apporté
un bien être incontestable, mais nous a fait croire que tout était possible, et
que le progrès était sans fin. Mais en regardant le graphique on constate que
ces énergies, qui sont un cadeau extraordinaire de la nature qui a stocké durant
des millions d'années l'énergie du soleil sous cette forme, l'humanité en fera
un feu de paille en 2 ou 300 ans. Et après ? Il n'existe aucune autre forme
d'énergie équivalente, aussi facile à utiliser. Ce n'est pas un problème de
connaissance et de technique, ce sont les lois de la physique qui nous
l'imposent.
Cette force colossale récemment acquise nous a fait oublier que nous vivions
dans un écosystème à l'équilibre fragile et que l’homme était capable de le
rompre. Le monde a des limites, mais nous n'avons pas intégré cette idée à notre
quotidien.
Comme un malheur n'arrive jamais seul, même si nous attendons la fin des
énergies fossiles pour réagir, nous aurons injecté dans l'atmosphère tant de gaz
à effet de serre que nous irons vers un changement d'ère climatique en moins
d'un siècle, ce que la Terre n'a jamais connu et bien sûr l'homme non plus :
nous fonçons vers l'inconnu.
Nous devons donc réagir vite et fort. Mais l'humanité n'aime pas les ruptures.
Nous avons peur d'y laisser une partie de notre confort matériel. Travailler
c'est fatiguant, et aujourd'hui, pour subvenir à nos besoins matériels très
développés, nous avons, nous Occidentaux, l'équivalent de 150 à 200 esclaves par
le biais des énergies fossiles que nous consommons. Même un Indien moyen
aujourd'hui dispose de l'équivalent de 10 à 15 esclaves.
On le voit, la fin des énergies fossiles, mêlée au changement climatique au
cours de ce siècle, va conduire, si l'on ne fait rien, à un effondrement de nos
sociétés, et si nous voulons rester maîtres de la situation, nous devons opérer
une profonde mutation de notre mode de vie.
Contents ou pas, nous devons admettre que nous "Occidentaux de base", vivons
au-dessus des moyens de la planète. Nous vivons sur le capital planétaire, et si
nous avons encore un peu d'amour pour nos enfants et petits enfants, c'est à
notre génération de réagir. Nous ne devons pas attendre une solution technique
miracle, qui serait encore une fois une fuite en avant comme on sait déjà le
faire. C'est un changement de paradigme que nous devons opérer : sachant que
nous avons déjà dépassé les limites du possible, nous devons choisir ce que nous
voulons préserver.
A problème inconnu, solution à inventer. On ne peut plus s'appuyer sur les
recettes du passé, on ne peut éternellement rejeter la responsabilité sur tel ou
tel. Nous ne sommes coupables de rien, puisque nous sommes nés dans ce monde-là,
mais aujourd'hui nous savons et nous sommes collectivement et individuellement
responsables. Nous devons changer nos comportements individuels et organiser la
société différemment. L'un ne se fera pas sans l'autre.
" Nous sommes en crise, nous attendons la relance, vivement la croissance "
Un Martien qui débarquerait, en nous entendant, penserait que nous manquons de
tout, que nous n'arrivons pas à satisfaire nos besoins ; que nenni ! au
contraire, nous produisons trop de biens qui ont une valeur d'usage discutable
et leur production, au passage, entame gravement notre écosystème ; et le tout
en accroissant les inégalités dans ce monde.
C'est toute cette organisation économique que nous devons repenser : nos besoins
tout d'abord en n'oubliant pas que nous sommes 6 milliards et dans 50 ans 9 ou
10.
Nous sommes dans un système "production, consommation" qui a pu avoir des
avantages à un moment (surtout pour certains), mais qui atteint ses limites
autant d'un point de vue environnemental qu'humain. Ce système qui transforme
l'homme en marchandise quantifiable par le biais du salariat n'est plus piloté
par personne, c'est une machine infernale qui s'auto-alimente. Notre vision du
monde est conditionnée par toute notre existence, par notre éducation, par la
publicité. Nous avons beaucoup de mal à imaginer qu'il pourrait être très
différent. Nous avons l'impérieuse nécessité d'inventer un autre monde car si
nous ne sommes pas capables de retrouver l'état d'équilibre avec notre
environnement, c'est la nature qui s'en chargera tôt ou tard, mais sans nous.
Nous sommes passés de l'esclavage au servage, du servage au salariat, ce système
atteint aujourd'hui ses limites. Patrick Mignard prend la distance nécessaire,
comme nous essayons de le faire au Cercle Gramsci, pour analyser ce système
économique basé sur la marchandise et sur le salariat. Il nous en montre les
limites, les contradictions et vers quoi nous pourrions évoluer.
C'est de cela qu'il sera question au cours de cette soirée.
Freddy Le Saux
Janvier 2004
En finir avec la marchandise
La marchandise est incompatible avec la citoyenneté. Cette affirmation peut
paraître surprenante… pourtant à y regarder de très près, elle est exacte.
Comment cela se peut-il ? La marchandise n'est pas simplement une
caractéristique de "ce qui est produit", elle est l'expression d'un "rapport
social", autrement dit elle structure nos rapports, elle spécifie la manière
dont nous nous organisons socialement pour produire mais aussi pour répartir les
richesses produites. Elle est donc à la base de la structure de notre société.
Les lois de fonctionnement du système marchand spécifient clairement, et
disons-le simplement, que ce qui est produit n'a de sens que s'il rencontre une
demande solvable, autrement dit si "on peut le vendre"… a contrario s'il ne
trouve pas une demande solvable il est inutile. Or, ce qui détermine la
solvabilité de la demande, c'est-à-dire le fait que l'on détienne de l'argent,
que l'on ait un revenu, c'est l'utilité que l'on représente par rapport à
l'appareil de production, autrement dit le fait que l'on a un emploi. Avoir un
emploi ne dépend donc qu'en partie de la volonté de celui qui le cherche, la
partie essentielle dépend du calcul économique effectué par l'entreprise, pour
savoir s'il est rentable ou non d'embaucher. Quand on aura dit que la
rémunération du salarié est un coût pour l'entreprise, et que sa réduction
s'opère de la même manière que tous les autres coûts, on comprendra en quoi le
système marchand n'est qu'une entreprise d'instrumentalisation des individus,
les salariés.
Si l'on considère maintenant la citoyenneté, comme une manière, une conception
de considérer l'être humain comme un sujet souverain de son histoire, de la
pratique sociale, on voit tout de suite, non seulement le décalage, mais la
contradiction entre ces deux conceptions. C'est cette contradiction qui
s'exprime aujourd'hui, au point de déstabiliser l'ensemble de l'édifice social.
Cette contradiction ne s'exprime-t-elle qu'aujourd'hui ? Non ! évidemment. Elle
s'exprime depuis le 19ème siècle mais jusqu'à présent elle a pris des formes
particulières, essentiellement l'opposition ouvrière. Et surtout, les marges de
manœuvres du capital (dans les pays industriels développés) étaient bien plus
importantes qu'elles ne le sont aujourd'hui. En effet, la mondialisation de
l'économie tend à relativiser de plus en plus, dans les "pays développés"
l'importance de la force de travail dans le processus de production. Autrement
dit, ce qui constituait l'essence du lien social (avoir un emploi, disposer d'un
revenu, consommer…) est entrain de se déliter. Ce lien social était
contradictoire, plein de conflits, mais il constituait cependant une cohérence
sociale… ce n'est plus le cas aujourd'hui. Ceci explique le décalage de plus en
plus important entre un système économique de plus en plus inégalitaire et
source d'exclusion, et le discours politique sur la citoyenneté.
C'est à partir de cette problématique qu'il s'agit de poser le problème du
changement. On est en droit de se poser légitimement la question, sur le plan
historique, de savoir si le système marchand, à l'instar de tous les autres
systèmes dans l'Histoire, n'est pas parvenu à un degré de contradiction qui rend
incompatible l'organisation économique et les aspirations politiques et
sociales. Et ce d'autant plus que le degré de développement des capacités de
production pourrait satisfaire l'ensemble des besoins des êtres humains sur
cette planète. Les inégalités sociales, économiques, l'exclusion, la destruction
de l'environnement, la liquidation des acquis sont les sociaux conséquences
logiques du fonctionnement du système marchand…. ce ne sont pas des "fatalités
naturelles" comme on essaye de nous le faire croire.
Une telle problématique rend obsolètes la forme des luttes qui se mènent
aujourd'hui, et bien entendu la stratégie de l'action politique qui prime dans
notre société. C'est à un réexamen complet, radical et sans complaisance de nos
"certitudes" de l'action politique et sociale à laquelle nous devons procéder
aujourd'hui.
Nous sentons l'émergence, timidement, avec des réticences et des tentatives de
contrôle par les vieux appareils politiques, du réveil de cette conscience
nouvelle, porteuse d'un "monde nouveau"… Il y va peut-être de l'avenir de
l'Humanité et même de la vie sur cette planète.
Patrick MIGNARD
Universitaire
Professeur d'Economie