LE SITE DU CERCLE GRAMSCI


Le cercle Gramsci & Le M.R.A.P vous invitent à la soirée-débat Mémoire de Paix, Paix des Mémoires Limousin-Al sace-Moselle, chemins croisés avec Roland Ries ancien maire de Strasbourg et les interventions de Daniel Bernussou, de Jean-Jacques Fouché et de témoins
mardi 19 octobre 2004 à 20h30
salle d'Assemblée - Hôtel de Région, 27 boulevard de la Corderie, Limoges

 
Roland RIES : Oradour et Tambov


Les lieux de mémoire de la dernière guerre mondiale ont cette caractéristique d'être à la fois des lieux de douleur et des lieux d'espérance : douleurs de ceux qui ont vécu l'enfer et qui souvent en sont morts, douleurs des survivants et des familles. Mais aussi espoir que ces horreurs ne se reproduisent pas.

Oradour, avec le massacre le 10 juin 1944 de la quasi-totalité des habitants du village; Tambov, camp de déportation russe ou des milliers de Malgré-nous alsaciens-mosellans sont morts dans des conditions inhumaines. Ces deux lieux continuent de hanter la mémoire collective de l'Alsace-Moselle et ce n'est pas un hasard si le groupe de jeunes alsaciens qui ont initié la réconciliation entre le Limousin et l'Alsace, que Raymond FRUGIER et moi-même avons officialisée le 10 juin 1998, ont tenu à faire le double pèlerinage d'Oradour et de Tambov.

D'un côté comme de l'autre, des êtres humains sont devenus les victimes de la même barbarie. Les principales victimes furent, bien sûr, ceux qui eurent à subir de plein fouet les violences de l'occupation et les représailles sauvages : les habitants d'Oradour, rassemblés dans l'église du village en ce 10 juin 1944 et massacrés presque jusqu'au dernier, en sont évidemment une illustration effroyable.

Mais, comme le dit Monseigneur DORE, archevêque de Strasbourg, dans son homélie pour la commémoration du 60° anniversaire du massacre : "Il faut convenir aussi que beaucoup de ceux qui, contre leur gré, se trouvèrent momentanément liés au déploiement de cette barbarie, en étaient eux-mêmes victimes, paralysés qu'ils étaient par la peur non seulement de perdre la vie mais plus encore de compromettre celle de leurs proches".

Ce sont donc bien la barbarie nazie et l'inhumanité d'une idéologie raciste et xénophobe qui sont ici en accusation : le Limousin comme l'Alsace, chacun à sa manière, ont payé un très lourd tribut et si on devait tirer de ces évènements une leçon aujourd'hui, elle ne pourrait être que : "Plus jamais ça".

Hélas, l'actualité au quotidien nous montre que "le ventre de la bête immonde est encore fécond"….



Strasbourg, le 22 Septembre 2004


Roland RIES
 


Jean-Jacques FOUCHE : Notes pour un débat

Oradour et les « malgré nous»

I - Deux données historiques :
1- Suite à l’annexion de l’Alsace, l’incorporation de force dans les armées nazies y a fait des ravages. Elle est un crime de guerre. L’ordonnance du 28 août 1944 sur la répression des crimes de guerre le rappelle. Une décision de la justice militaire à Limoges en février 1945 constitue la première application de ce texte à un Français d’Alsace incorporé de force et déserteur de la division SS Das Reich.
2 – Des Français d’Alsace ont participé au massacre à Oradour. Ils sont inclus dans l’action criminelle. Ils ont dit avoir obéi aux ordres et n’ont manifesté aucune solidarité avec la population, ni non plus avec les personnes qu’ils ont su être originaire d’Alsace.
Inculpés dans l’information judiciaire, ces Français se sont trouvé parmi les accusés aux procès des « Bourreaux d’Oradour » (un titre utilisé dans toute la presse, y compris dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace). Ils se sont montrés assez indifférents lors des audiences (janvier- février 1953), se dissocient de leurs actes ; parlent des « SS » ou des « allemands » ; les habitants d’Oradour sont « les civils »…
Ils n’ont pas formulé une demande de pardon aux victimes.
Le tribunal militaire de Bordeaux leur a imputé une part limitée de responsabilité. Une partie de la classe politique, à l’exception des communistes et d’élus des régions du Massif Central et du Sud-ouest, a rejeté le jugement en votant une amnistie.

II - Les éléments d’une machination politique (complexe) :
1 -Les incorporés de force sont les acteurs consentants d’une instrumentalisation politique conduite par les élus RPF d’Alsace dans la perspective d’une élimination de l’influence communiste dans la région et en prévision des élections municipales d’avril 1953.
Les élus RPF, en concurrence avec ceux du MRP, sont les animateurs de la campagne en faveur des « malgré nous » ; ils président les associations d’E.I.D.F. ; sont présents au procès – témoins à décharge et avocats - ; organisent les manifestations publiques des élus et les grèves administratives en Alsace en février 1953… Ils défendent leurs électeurs.

2 - L’anticommunisme en Alsace :
- D’anciens élus communistes alsaciens des années 20 et 30 ont adhéré au nazisme ;
- La propagande nazie durant la période d’annexion a été envahissante sur le thème de l’antibolchevisme (la cruauté, la brutalité, la bestialité…) ;
- Le sort des prisonniers de guerre français, sous uniforme allemands, retenus à Tambow (dans la patrie du socialisme !) a été déterminant dans l’amorce du déclin de l’influence électorale du PCF en Alsace ; un ministre communiste des Anciens combattants (Laurent Casanova) ne règle pas la situation…

3 - Le RPF parti d’opposition et anticommuniste véhément, (créé en 1947 à Strasbourg au moment où Ramadier, SFIO, démet les ministres communistes) et dans une moindre mesure le MRP (parti de gouvernement qui participe au pouvoir depuis la Libération) ont contribué à la création d’une « histoire- fiction » de l’Alsace durant la période de l’annexion nazie. Elle vise à la réintégration du groupe des « malgré nous » dans la communauté régionale, un ensemble numériquement supérieur à celui des réfractaires et donc électoralement plus attractif ! Le parti qui tient le vote des « malgré nous » devient dominant en Alsace.
La résistance aurait été quasiment générale et toute la population aurait gardé en secret des sentiments irréprochables du « point de vue national ». (vocabulaire abondamment utilisé aux temps du régime de Vichy).
La direction nationale du PC renonce à son influence en Alsace pour accroître son impact électoral en Limousin. Le PC réclame le « juste châtiment des bourreaux d’Oradour » : la peine de mort pour les criminels assassins des martyrs. La municipalité d’Oradour est dirigée par le PC de 1945 à 1953. La réduction d’influence en Alsace est compensée par les gains espérés en Limousin au détriment des socialistes.

4 - La formulation d’une histoire acceptable qui réinsère les « malgré nous » :
Les incorporés de force se sont « sacrifiés » pour leur famille afin de leur éviter les représailles des nazis (déportation, détention au camp de Schirmeck, prison, exécutions). C’est par ce sacrifice qu’ils peuvent retrouver les chemins du patriotisme français… pour rejoindre la minorité des résistants et « réfractaires » alsaciens.
La fiction du sacrifice et du patriotisme indéfectible permet de rendre l’histoire acceptable ; elle apporte une valorisation qui compense la honte d’avoir porté l’uniforme « allemand » nazi.
Conséquence : c’est une histoire qui déresponsabilise en mettant en avant :
- L’incorporation sous la contrainte après l’abandon de l’Alsace par les autorités françaises en 1940 (Vichy !) ; et
- L’impossibilité d’une désobéissance du fait des représailles nazies.
Si les « malgré nous » sont à ce point irresponsables qui pourrait leur reprocher d’avoir obéi à leurs supérieurs qui les ont commandés lors du massacre d’Oradour ?
Donc les « malgré nous » présents à Oradour sont de malheureuses victimes…
(Je résume les plaidoiries des défenseurs en 53, et les arguments politiques des élus MRP et RPF alsaciens)
Les élus alsaciens, dont certains occupent des postes ministériels dès 1945, n’ont pas su proposer, dans la dignité, une solution adaptée à la situation des incorporés de force. Épisode de la loi du 15 septembre 1948 votée à l’unanimité du Parlement, y compris les parlementaires alsaciens qui estimaient alors y trouver des satisfactions pour leurs électeurs. Cette loi est modifiée en cours de procès à la demande d’ élus alsaciens.

5 - L’idée d’une éventuelle « réconciliation » des victimes d’Oradour avec les incorporés de force demande la formulation préalable d’un récit historique sans complaisance, qui ne soit pas un arrangement dans un mythe ou une histoire-fiction. Il n’y a pas eu de véritables recherches universitaires sur le sujet de l’incorporation de force. L’histoire est contrôlée par les associations : les chiffres les plus courants ont été donnés en décembre 1952 par un député RPF, président en même temps du conseil général du Bas-Rhin et de l’association départementale des évadés et incorporés de force. Ils ont été sacralisés, une approche critique en est devenue impossible. Il n’y a pas de typologie des « malgré nous » : pourquoi les fils de la bourgeoisie ont-ils été relativement épargné, plus que ceux du prolétariat rural et ouvrier? Question de culture ? De langue ?
Est-ce qu’une « réconciliation » pourrait arriver magiquement sans que « les bourreaux d’Oradour » demandent un pardon aux victimes ? Elles sont les seules à pouvoir, si elles l’estiment possible, prononcer un pardon qui peut être refusé !
Le pardon serait la seule possibilité de mettre fin à un conflit de victimes. Jusqu’à aujourd’hui on a assisté à un conflit pour la reconnaissance de la place de « première victime » devant la communauté nationale.
 

Comment la fiction de l’irresponsabilité influe-t-elle aujourd’hui sur le vote FN en Alsace ? C’est une hypothèse de recherche formulée sans tenir compte des influences et des nombreuses tentations négationnistes !

Jean-Jacques FOUCHE