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Roland RIES : Oradour et Tambov
Les lieux de mémoire de la dernière guerre mondiale ont cette caractéristique
d'être à la fois des lieux de douleur et des lieux d'espérance : douleurs de
ceux qui ont vécu l'enfer et qui souvent en sont morts, douleurs des survivants
et des familles. Mais aussi espoir que ces horreurs ne se reproduisent pas.
Oradour, avec le massacre le 10 juin 1944 de la quasi-totalité des habitants du
village; Tambov, camp de déportation russe ou des milliers de Malgré-nous
alsaciens-mosellans sont morts dans des conditions inhumaines. Ces deux lieux
continuent de hanter la mémoire collective de l'Alsace-Moselle et ce n'est pas
un hasard si le groupe de jeunes alsaciens qui ont initié la réconciliation
entre le Limousin et l'Alsace, que Raymond FRUGIER et moi-même avons
officialisée le 10 juin 1998, ont tenu à faire le double pèlerinage d'Oradour et
de Tambov.
D'un côté comme de l'autre, des êtres humains sont devenus les victimes de la
même barbarie. Les principales victimes furent, bien sûr, ceux qui eurent à
subir de plein fouet les violences de l'occupation et les représailles sauvages
: les habitants d'Oradour, rassemblés dans l'église du village en ce 10 juin
1944 et massacrés presque jusqu'au dernier, en sont évidemment une illustration
effroyable.
Mais, comme le dit Monseigneur DORE, archevêque de Strasbourg, dans son homélie
pour la commémoration du 60° anniversaire du massacre : "Il faut convenir aussi
que beaucoup de ceux qui, contre leur gré, se trouvèrent momentanément liés au
déploiement de cette barbarie, en étaient eux-mêmes victimes, paralysés qu'ils
étaient par la peur non seulement de perdre la vie mais plus encore de
compromettre celle de leurs proches".
Ce sont donc bien la barbarie nazie et l'inhumanité d'une idéologie raciste et
xénophobe qui sont ici en accusation : le Limousin comme l'Alsace, chacun à sa
manière, ont payé un très lourd tribut et si on devait tirer de ces évènements
une leçon aujourd'hui, elle ne pourrait être que : "Plus jamais ça".
Hélas, l'actualité au quotidien nous montre que "le ventre de la bête immonde
est encore fécond"….
Strasbourg, le 22 Septembre 2004
Roland RIES
Jean-Jacques FOUCHE : Notes pour un débat
Oradour et les « malgré nous»
I - Deux données historiques :
1- Suite à l’annexion de l’Alsace, l’incorporation de force dans les armées
nazies y a fait des ravages. Elle est un crime de guerre. L’ordonnance du 28
août 1944 sur la répression des crimes de guerre le rappelle. Une décision de la
justice militaire à Limoges en février 1945 constitue la première application de
ce texte à un Français d’Alsace incorporé de force et déserteur de la division
SS Das Reich.
2 – Des Français d’Alsace ont participé au massacre à Oradour. Ils sont inclus
dans l’action criminelle. Ils ont dit avoir obéi aux ordres et n’ont manifesté
aucune solidarité avec la population, ni non plus avec les personnes qu’ils ont
su être originaire d’Alsace.
Inculpés dans l’information judiciaire, ces Français se sont trouvé parmi les
accusés aux procès des « Bourreaux d’Oradour » (un titre utilisé dans toute la
presse, y compris dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace). Ils se sont
montrés assez indifférents lors des audiences (janvier- février 1953), se
dissocient de leurs actes ; parlent des « SS » ou des « allemands » ; les
habitants d’Oradour sont « les civils »…
Ils n’ont pas formulé une demande de pardon aux victimes.
Le tribunal militaire de Bordeaux leur a imputé une part limitée de
responsabilité. Une partie de la classe politique, à l’exception des communistes
et d’élus des régions du Massif Central et du Sud-ouest, a rejeté le jugement en
votant une amnistie.
II - Les éléments d’une machination politique (complexe) :
1 -Les incorporés de force sont les acteurs consentants d’une
instrumentalisation politique conduite par les élus RPF d’Alsace dans la
perspective d’une élimination de l’influence communiste dans la région et en
prévision des élections municipales d’avril 1953.
Les élus RPF, en concurrence avec ceux du MRP, sont les animateurs de la
campagne en faveur des « malgré nous » ; ils président les associations d’E.I.D.F. ;
sont présents au procès – témoins à décharge et avocats - ; organisent les
manifestations publiques des élus et les grèves administratives en Alsace en
février 1953… Ils défendent leurs électeurs.
2 - L’anticommunisme en Alsace :
- D’anciens élus communistes alsaciens des années 20 et 30 ont adhéré au
nazisme ;
-
La propagande nazie durant la période d’annexion a été
envahissante sur le thème de l’antibolchevisme (la cruauté, la brutalité, la
bestialité…) ;
-
Le sort des prisonniers de guerre français, sous uniforme
allemands, retenus à Tambow (dans la patrie du socialisme !) a été déterminant
dans l’amorce du déclin de l’influence électorale du PCF en Alsace ; un ministre
communiste des Anciens combattants (Laurent Casanova) ne règle pas la situation…
3 - Le RPF parti d’opposition et anticommuniste véhément, (créé en 1947 à
Strasbourg au moment où Ramadier, SFIO, démet les ministres communistes) et dans
une moindre mesure le MRP (parti de gouvernement qui participe au pouvoir depuis
la Libération) ont contribué à la création d’une « histoire- fiction » de l’Alsace
durant la période de l’annexion nazie. Elle vise à la réintégration du groupe
des « malgré nous » dans la communauté régionale, un ensemble numériquement
supérieur à celui des réfractaires et donc électoralement plus attractif ! Le
parti qui tient le vote des « malgré nous » devient dominant en Alsace.
La résistance aurait été quasiment générale et toute la population aurait gardé
en secret des sentiments irréprochables du « point de vue national ».
(vocabulaire abondamment utilisé aux temps du régime de Vichy).
La direction nationale du PC renonce à son influence en Alsace pour accroître
son impact électoral en Limousin. Le PC réclame le « juste châtiment des
bourreaux d’Oradour » : la peine de mort pour les criminels assassins des
martyrs. La municipalité d’Oradour est dirigée par le PC de 1945 à 1953. La
réduction d’influence en Alsace est compensée par les gains espérés en Limousin
au détriment des socialistes.
4 - La formulation d’une histoire acceptable qui réinsère les « malgré nous » :
Les incorporés de force se sont « sacrifiés » pour leur famille afin de leur
éviter les représailles des nazis (déportation, détention au camp de Schirmeck,
prison, exécutions). C’est par ce sacrifice qu’ils peuvent retrouver les chemins
du patriotisme français… pour rejoindre la minorité des résistants et
« réfractaires » alsaciens.
La fiction du sacrifice et du patriotisme indéfectible permet de rendre
l’histoire acceptable ; elle apporte une valorisation qui compense la honte
d’avoir porté l’uniforme « allemand » nazi.
Conséquence : c’est une histoire qui déresponsabilise en mettant en avant :
-
L’incorporation sous la contrainte après l’abandon de l’Alsace
par les autorités françaises en 1940 (Vichy !) ; et
-
L’impossibilité d’une désobéissance du fait des représailles
nazies.
Si les « malgré nous » sont à ce point irresponsables qui
pourrait leur reprocher d’avoir obéi à leurs supérieurs qui les ont commandés
lors du massacre d’Oradour ?
Donc les « malgré nous » présents à Oradour sont de malheureuses victimes…
(Je résume les plaidoiries des défenseurs en 53, et les arguments politiques des
élus MRP et RPF alsaciens)
Les élus alsaciens, dont certains occupent des postes ministériels dès 1945,
n’ont pas su proposer, dans la dignité, une solution adaptée à la situation des
incorporés de force. Épisode de la loi du 15 septembre 1948 votée à l’unanimité
du Parlement, y compris les parlementaires alsaciens qui estimaient alors y
trouver des satisfactions pour leurs électeurs. Cette loi est modifiée en cours
de procès à la demande d’ élus alsaciens.
5 - L’idée d’une éventuelle « réconciliation » des victimes d’Oradour avec les
incorporés de force demande la formulation préalable d’un récit historique sans
complaisance, qui ne soit pas un arrangement dans un mythe ou une
histoire-fiction. Il n’y a pas eu de véritables recherches universitaires sur le
sujet de l’incorporation de force. L’histoire est contrôlée par les associations
: les chiffres les plus courants ont été donnés en décembre 1952 par un député
RPF, président en même temps du conseil général du Bas-Rhin et de l’association
départementale des évadés et incorporés de force. Ils ont été sacralisés, une
approche critique en est devenue impossible. Il n’y a pas de typologie des
« malgré nous » : pourquoi les fils de la bourgeoisie ont-ils été relativement
épargné, plus que ceux du prolétariat rural et ouvrier? Question de culture ? De
langue ?
Est-ce qu’une « réconciliation » pourrait arriver magiquement sans que « les
bourreaux d’Oradour » demandent un pardon aux victimes ? Elles sont les seules à
pouvoir, si elles l’estiment possible, prononcer un pardon qui peut être
refusé !
Le pardon serait la seule possibilité de mettre fin à un conflit de victimes.
Jusqu’à aujourd’hui on a assisté à un conflit pour la reconnaissance de la place
de « première victime » devant la communauté nationale.
Comment la fiction de l’irresponsabilité influe-t-elle aujourd’hui sur le vote FN en Alsace ? C’est une hypothèse de recherche formulée sans tenir compte des influences et des nombreuses tentations négationnistes !
Jean-Jacques FOUCHE