LE SITE DU CERCLE GRAMSCI

INCULTURE 1
 


" L'éducation populaire, Monsieur, ils n'en ont pas voulu... "
ou une autre histoire de la culture
Conférences « gesticulées »
le mardi 15 septembre 09 "Inculture 1" à Limoges à 19h
et le samedi 19 septembre « Incultures 2« à Cussac :
« Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les pauvres… » ou une autre histoire de l’éducation»

de Franck Lepage


2009 : la nov langue sarkozienne, parachevant le long et intensif travail de dépolitisation entrepris depuis trente ans à l'initiative d'une "gauche" au pouvoir fascinée par le "libéralisme", a entre autres pulvérisé et ringardisé le beau mot de "peuple". Comme Jacques Rancière l'a rappelé , "peuple", "demos", n'est pas une catégorie sociologique, celle qui désigne de nos jours avec des pincettes "les couches défavorisés", mais nomme ceux qui au contraire se lèvent, s'insurgent, pour faire valoir politiquement leur dignité, eux qui sont comptés pour rien dans le jeu de la politique instituée, qui sont sans voix, en particulier dans les médias hurleurs où ils sont réduits à la "grogne" animale de ces cochons de grévistes et à la "peur" animale de l'insécurité sociale, et qu'on sous-traite éventuellement à la démagogie populiste de l'extrême droite...
Franck Lepage, avec ses compères de la "scop Le Pavé" qui depuis 2005 travaillent dans leurs "ateliers de sculpture de la langue de bois" à redécouvrir la plage des mots encore vifs sous leur goudronnage consensuel, n'hésite pas à désensevelir l'idée force "d'éducation populaire", celle-là même dont Attac s'est instituée en 1998 comme "association nationale de jeunesse et d'éducation populaire"... Comme l'écrit F Lepage lui-même , c'est en 1944 que la formule en surgit, à la Libération, "les horreurs de la guerre ayant remis au goût du jour cette idée simple: la démocratie ne tombe pas du ciel, elle s'apprend et s'enseigne. L'instruction scolaire des enfants n'y suffit pas. Les années 30 en Allemagne ont démontré que l'on pouvait être parfaitement instruit et parfaitement nazi. Après Auschwitz, à cause d'Auschwitz, on envisage à nouveau l'éducation politique des jeunes adultes". Les conventionnels de 1792 l'avaient envisagé: "Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées", tonne Condorcet, qui propose une "éducation populaire pendant toute la durée de la vie"...Le ministère de l'éducation nationale en 1944, sous l'égide du résistant, ancien ouvrier, René Capitant, crée avec Jean Géhenno un "bureau de l'éducation populaire" confié à une femme, Mademoiselle Christiane Faure.
C'est cette vénérable dame, âgée de 84 ans, que rencontre F. Lepage en 1994, et qui, lui livrant son souvenir, lui transmet la force de son engagement qu'elle nomme d'un mot magnifique : "Mais Monsieur, l'ardeur ça compte? Non? Ca ne compte pas l'ardeur?"... Mais aussi sa tristesse que malgré son long combat, "ils n'en ait pas voulu, de l'éducation populaire". Car la petite administration de l'éducation populaire durera moins de quatre ans. En 1948, communistes et gaullistes en rivalité s'accordent, sous prétexte "d'économie publique"(déjà!) sur sa fusion avec la direction de l'éducation physique et des activités sportives dans une impayable "direction de la jeunesse et des sports": il n'y aura pas de service public d'éducation démocratique, critique ou politique des jeunes adultes en France, ils feront plutôt du kayak ! Géhenno démissionne et Melle Faure retourne en Algérie diriger un service d'éducation populaire non rattaché au sport...
Commence alors la longue histoire de la dilution et dénaturation de l'éducation populaire dans "La jeunesse et les sports" d'un côté, dans "La Culture" de l'autre, mais aussi de la tenace résistance de nombre de ses agents qui, dans les années 50 ont manqué de peu la recréation d'un ministère, et s'emploient de l'intérieur ou à l'extérieur à en maintenir l'ardeur. Mais en 1959 arrive Malraux à la tête du "ministère des affaires culturelles" au service de "la grandeur de la France": les instructeurs y sont d'abord hébergés puis très vite renvoyés définitivement à "la jeunesse et aux sports". La partie est perdue : la "Culture" se réduit aux Beaux Arts élitistes, et le peuple peut jouer au foot.
Mais le pire est à venir: on aurait attendu que la gauche en 1981 abolisse cette césure et reformule la question en termes progressistes : l'ineffable Jack Lang propulse la figure de l'artiste à des hauteurs jusque-là inconnues. La Culture majuscule réduite aux beaux arts devient l'étendard d'un parti qui se résigne à faire "le sale boulot " de la droite. Ce qui s'appelle désormais "action culturelle" se substitue à l'action politique, comme l'illustre la sinistre farce du bicentenaire de la Révolution mise en scène par le publiciste Jean Paul Goude. La fonction de ce "Culturel" est précisément de tuer la politique. La politique consiste à affirmer des valeurs et à en suivre les conséquences. Le culturel est son anéantissement par la mise en équivalence généralisée sous l'empire du signe, et contribue à domestiquer les classes moyennes "cultivées" en réaffirmant la frontière qui les sépare des classes populaires. Le bobo façonné par Libé depuis 80 a le champ libre, et le capitalisme se fabrique un look séduisant grâce à ce coup de pouce inespéré dix ans plus tôt d'une néo "gauche" "sans tabous" qui ouvrira la porte à la droite "décomplexée" qu'on connaît aujourd'hui.
Franck Lepage sait de quoi il parle: après un travail dans "l'animation" et un passage à l'université de Vincennes à la fin des années 70, et après une activité théâtrale, il s'est trouvé intégré à la Fédération Française des MJC dont il a été jusqu'en 2000 "directeur des programmes, chargé de la culture", et "chargé de recherche associé à l'institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire", où, comme il le dit ironiquement son "travail de prophète consistait à dire la vérité. C'est-à-dire à chercher la vérité - la vérité officielle- dans les ministères, les cercles de pouvoir, et puis à la délivrer à ce que chez nous on appelle la base". Il venait donc "donner les mots-clés de la subvention". Et puis, à partir de sa rencontre avec Christiane Faure, la prise de conscience de son rôle "intégrateur" l'a mis en décalage jusqu'à la rupture. Il n'a cessé depuis de faire œuvre d'éducation populaire c'est-à-dire critique, tant au sein de la "scop le pavé" dont le projet collectif (ils sont six complices acharnés) consiste à "instruire pour révolter", qu'en parcourant la France et la Navarre (en l'occurrence la Belgique) pour faire des "conférences".
Mais attention : ces conférences sont dites "gesticulées". Les habitués du cercle Gramsci auront droit à une soirée d'un style un peu différent de ce à quoi ils sont habitués : ça se présente comme un "spectacle", il y a un bonhomme sur scène avec un poireau à la main et quelques autres accessoires incongrus, mais ce n'est ni de la Kulture, ni du conte, ni du théâtre, c'est une vraie conférence, mais avec "beaucoup de gestes, des grands moulinets, et beaucoup de mauvaise foi, vous voyez?". Comme une intervention dans un "colloque" mais où on n'est pas obligé de dire "La Vérité".
Car l'éducation populaire n'est pas "politiquement correcte", n'est pas "sérieuse", contrairement à la Culture, cette religion contemporaine sans Dieu mais pas sans Culte et adeptes compassés du Vide. Leçon de démocratie réelle où il ne s'agit pas d'obtenir un consensus majoritaire mais de cultiver la pensée dissensuelle et de rendre visible aux yeux du plus grand nombre ce qui est insupportable, du leurre du parapente social au beurre du parachute doré...
La démocratie, c'est peut-être un peu, formellement, un système de représentation électoral (encore que les Grecs aient eu le toupet de substituer par avance à l'élection, le tirage au sort des représentants, pour un an seulement d'ailleurs!). Mais, réduite à cette mécanique comptable où les électeurs matraqués par un discours médiatique uniforme vont choisir leur représentant comme un téléphone portable en oubliant d'avoir en vue ce que Rousseau appelait "l'intérêt général", la démocratie n'est qu'une machine à dépolitiser, si elle ne se conjoint pas deux autres dimensions au moins dont faire trépied qui tienne. Le premier est cette "éducation populaire" si chère à Christiane Faure qui donne les moyens intellectuels de décider du sort de tous à ceux particulièrement qui en sont écartés socialement; d'abord assurés dans la société civile mais qu'on a pu rêver pris en charge par l'Etat comme un service public d'aide à la citoyenneté. Le deuxième, à ne pas oublier, c'est la rue, celle que Raffarin réfutait il y peu et que Sarkozy criminalise, le mouvement populaire qui dans ses temps féconds de soulèvement émancipe les individus de leur télé-enfermement.


La conférence gesticulée du mardi 15 septembre au cercle Gramsci, "Inculture 1", est la première d'une série qui en compte déjà 5 et prolonge sur d'autres sujets la critique "politiquement gesticulée" du "nouvel esprit" du capitalisme. Le débat amorcé à Limoges pourra rebondir la même semaine, puisque le samedi 19 septembre, F. Lepage présentera la deuxième , "Inculture 2" , une autre histoire de l'Education nationale, cette fois à Cussac, au Chapiteau de la Fontanelle (renseignements au 05.55.70.92.74). Les conférences durent presque 3h. Celle de Limoges débutera à 19h à la salle JP Timbaud avec un entracte « casse-croute ».