L'auteur évanouissant ou les stratégies de la liberté
Brian Holmes
En fin de compte, ne serait-ce pas l'habitant l'élément incongru dans le projet
?
Pierre Sansot, Le goût de la conversation (1)
2koismelthon ? Cette question codée, de fabrication collective, donne son nom à
ce qu'il faudrait bien appeler, non pas une « procédure de concertation », mais
une pratique de contre-pouvoir – ou plus simplement, un jeu de société.
Le 2 février 2002, douze jeux de cartes sont battus, coupés, distribués, autour
de douze tables à la Cité des Territoires de Grenoble. Chaque table réunit une
bonne douzaine de joueurs. Les règles, comme on peut s'y attendre dans ce genre
de circonstance, sont un peu compliquées. Les premières cartes sont inscrites de
douze propositions, fabriquées au préalable par un groupe qui s'appelait les «
Acteurs impertinents » (une trentaine de personnes associées de près, de loin,
ou pas du tout à l'Agence d'urbanisme de la région grenobloise, et qui se sont
réunies une dizaine de fois dans différents lieux : chez une association locale,
dans un squat, dans l'atelier public et social d'Echirolles...). Un joueur, tiré
au sort, va dire ce qui lui vient à l'esprit à propos de la proposition en main
(« L'urbaniste, une femme comme les autres » – « Etre créatif et décalé au cœur
de la décision » – « L'intérêt collectif, une décision autoritaire » – « Les
habitants explorent la concertation pour mieux l'imposer »... (2)). Les autres
joueurs peuvent intervenir à tout moment, mais à condition de relier la
proposition qu'ils ont en main à celle qui est en discussion.
Propice aux rires – mais aussi à une certaine ouverture d'esprit qui vous vient
en exposant les idées d'un autre – cette première phase est suivie d'une
seconde, où chacun remplit une carte-questions. Là ça se corse : car aucune
question n'est innocente, même si toutes ont en commun ce signe curviligne à la
fin, qui ouvre chaque point de vue au débat, et remet tout en jeu. Même
procédure de tirage au sort, suivi d'improvisations sur la question de l'autre.
Il faut savoir qu'ici, l'adjoint au maire partage la table avec le squatteur, le
militant du skate, le libraire-philosophe, l'architecte de la Ville
propre-sur-lui, et son confrère qui trouve beaucoup à redire aux derniers
projets municipaux... (j'invente les cas de figure, mais vous voyez). La
discussion s'anime, de toutes sortes de feux. Il faut également savoir que le
but de tout ça, le défi essentiel de cet exercice ludique, c'est que les
habitants arrivent à exercer une influence concrète sur les programmes
urbanistiques de la ville. Phase ultime du jeu : sur la base des questions
débattues, de petits groupes de trois ou quatre personnes élaborent de nouvelles
propositions. On les soumet à la discussion générale, pour en valider certaines.
Quand on en arrive à douze propositions validées, le tour est joué.
Grenoble est célèbre pour ses expériences urbanistiques. Cela remonte aux années
soixante, à la construction de la Villeneuve, perçue souvent à l'époque comme
une sorte de « laboratoire social » – « même si élus et techniciens grenoblois
se défendaient de cette qualification qui ne répondait pas à leurs intentions »
(3). L'Agence d'urbanisme, créée en 1966 sous l'égide de la nouvelle mairie P.S.U.,
s'essaya en effet à des expériences de concertation, notamment à la suite de la
construction du Village Olympique en 1968. L'époque était, de toute façon, un
peu tumultueuse. Chacun avait, un peu plus qu'à l'habitude, son mot à dire. Il
paraît que certains avaient même des oreilles pour entendre. Bien sûr, cette
époque est révolue. Mais elle semble avoir marqué la ville, et surtout ses
habitants, y compris ceux qui sont nés après la période mythique : ils croient
pouvoir se mêler de tout ce qui les regarde, comme dans une démocratie.
C'est sur ce territoire, et avec ses habitants, que François Deck, enseignant et
artiste, a appris à lancer des expériences, comme on lance des pierres dans
l'eau, pour apprendre à viser et surtout pour rire. Il y invente les « banques
de questions », un dispositif pour recueillir et partager des formes
exploratoires du savoir. Cela se présente comme un chéquier (une monnaie
d'échange alternative), où les questions d'un group de participants son
consignées, avant d'être redistribuées pour de nouvelles mises en valeur. Chacun
jette ses pavés dans la mare, sans trop savoir comment ils pourraient remonter à
la surface, sans trop s'en soucier non plus. On joue d'abord pour le plaisir, la
curiosité. Et quand une expérience comme 2koismelthon, qui a été drôlement
réussie, qui a réuni dans l'enthousiasme un nombre inespéré de personnes, qui a
brassé toutes sortes d'idées émanant de toutes sortes de situations sociales,
professionnelles et culturelles, n'est pas reconduite malgré le désir général de
la poursuivre et de réaliser quelque chose de concret – eh bien, c'est embêtant,
mais cela n'efface pas le plaisir d'avoir fait le premier coup ! Un peu comme
les coups de pierres successifs n'effacent pas la mémoire de l'eau.
Au départ des expériences lancées par François Deck, il y a ce constat : que la
notion de l'auteur unique, telle qu'elle est maniée habituellement en art
contemporain, est devenue absurde. Chaque dispositif artistique réunit un
collectif d'auteurs, où des individualités apparaissent fortement à certains
moments, pour s'évanouir ensuite. Cela va du dispositif le plus élémentaire –
appareil photographique / opérateur / sujet – jusqu'aux mises-en-scène les plus
sophistiquées de la coopération sociale. Sous ces conditions, c'est déjà plus
intéressant de nommer tous les auteurs : la liste des individualités, se
déroulant dans l'espace comme la fin d'un film au cinéma, peut constituer un «
générique de l'espace public » (4). Mais il ne s'agit pas simplement de célébrer
la multiplicité ; on veut encore faire quelque chose. Comment des habitants
peuvent-ils contribuer à rebâtir la ville où ils vivent ? Et d'abord, comment
peuvent-ils se mettre d'accord sur un projet ? En thématisant la prise de
décision comme l'enjeu même du travail artistique, on met la question
démocratique au centre de l'activité créatrice ; mais simultanément, on livre
cette question à une expérimentation soutenue, où tout est possible. Aux yeux
d'un architecte municipal, ou encore plus, d'un entrepreneur privé, cela
n'aurait peut-être pas l'air très efficace comme système. En revanche, quand
cette approche est maintenue fidèlement, d'expérience en expérience, elle crée
un fonds de mémoire qui s'en va un peu partout, comme l'eau sous les ponts,
toujours différente et toujours la même. Et elle donne lieu en s'évanouissant à
cette proposition paradoxale : les « échecs » sont souvent plus efficaces que
les réussites.
« Friches à l'œuvre », en 2000, est l'un de ces premiers projets dans ce style.
Il se développe à partir d'un module d'enseignement aux Beaux-arts, pour se
dissoudre en fin de course parmi une constellation hétéroclite d'acteurs de la
ville. Son objet est clair : la décision urbanistique concernant les
affectations futures du site Bouchayer-Viallet, un gigantesque vide au cœur de
Grenoble, déjà investi par plusieurs groupes de squatteurs (Brise-Glace, Mandrak,
Tapavu). Mais comment s'approcher de cette décision ? « Le mot Friches est au
pluriel », lit-on dans un document de présentation, qui lui-même comporte
environ quatre-vingts noms d'auteurs. « Est ainsi désigné tout ce qui peut faire
l'objet d'un travail de repérage, de mise en relation, porté au regard, donné à
écouter. Les friches sont à observer depuis l'échelle planétaire jusqu'à celle
de la personne. Chacun porte en soi des friches qui méritent d'être révélées.
(5) » Au-delà de nombreuses enquêtes spécifiques, ce travail de révélation
cherchait à mettre en rapport les intentions, les désirs, les calculs et les
rêves concernant le potentiel de la friche, cet espace de vie possible dans la
ville : « La démarche vise la construction d'expertises réciproques entre
étudiants, enseignants, professionnels et habitants proches du site. (...) La
pratique du débat construit une urbanité réalisant une dimension fractale de la
cité au cœur du projet (citoyens-auteurs). » Après plusieurs mois de débats et
d'études, un groupe plus restreint de citoyens-auteurs se constitue en agence,
répond à différents appels d'offres en urbanisme, soumet des projets de
concertation aux élus. Rien de cela ne sera retenu.
Et pourtant on rebâtit la ville : Le Cargo, grandiose théâtre de l'époque
malrusienne, est promis à une « requalification architecturale » par Catherine
Trautmann, alors ministre de tous les espoirs de la culture. Dans le cadre d'un
programme de gestion ambitieux, imaginé par la directrice Yolande Padilla qui
cherche à étendre la requalification jusqu'aux usages sociaux de cet équipement
collectif, François Deck se retrouve pilote d'un projet appelé « Chantier public
», qui vise à exposer des œuvres d'art visuel sur les palissades entourant le
théâtre en travaux. Fidèle à des habitudes dont il ne peut apparemment pas se
défaire, Deck construit une procédure complexe, selon laquelle des habitants
débattent des enjeux du projet architectural, puis passent commande à un
artiste, qui interprétera leurs questionnements sur les palissades. Au mois de
mai 2001, l'artiste barcelonais Claudio Zulian réalise une première oeuvre de
photographies allégoriques, mises en scène avec des habitants. Jouant le jeu
jusqu'au bout, il propose comme titre La démocratie est-elle un art ?
Malheureusement cet art semble voué à l'inachèvement : le nouveau ministre de la
culture, Catherine Tasca, voyant venir la fin du gouvernement socialiste, a
toute hâte de replacer un de ses fidèles courtiers à la tête du Cargo, qui lui,
aura vite fait de saborder le projet « Chantier public ». Une fronde sociale et
intellectuelle, s'auto-organisant sous le nom « Nous parlerons », conteste de
long en large cette décision arbitraire, avec une série de rencontres, de
lettres, d'articles et de textes, sans que cela trouble pour autant l'ordre
gouvernemental grenoblois ou parisien... C'est dans le sillage de ce contexte
mouvementé que l'événement 2koismelthon se constitue, avec les succès et les
échecs que l'on sait. Comme si personne ne pouvait plus s'arrêter de se mêler au
jeu.
Il existe, en matière de projets artistiques volontaristes et spontanés, une
sorte de paradoxe logique et humain qu'Antonella Corsani, Maurizio Lazzarato,
Toni Negri et leurs multiples collaborateurs ont su incarner dans la figure de
l'entrepreneur politique (6). En effet, le mot « politique » désigne assez
précisément la capacité requise par cette figure, qui est celle de réunir, par
ses compétences et son charisme, un ensemble de subjectivités diverses et
libres, pour des processus de coopération qui se dérouleront sur le territoire
urbain. Cet art de conduire les conduites des autres ouvre, pour l'artiste, une
question éthique : va-t-il canaliser l'activité à son propre profit, ou
co-conduire le projet collectif de sorte que celui-ci s'autodissolve à son
terme, laissant à chacun un capital accru de compétences et de charisme ? On
assiste dans ce second cas à une démultiplication d'entrepreneurs qui, au lieu
d'être âpres au gain, mettent au contraire un point d'honneur ou de plaisir
social à partager la décision créatrice – au mépris, sans doute, de ce qu'on
appelle l'efficacité. Ce type d'entreprise à pure perte semble bien parti pour
gagner du terrain à Grenoble, comme ailleurs.
Etant d'un naturel contestataire, je vois cela comme la constitution d'un
contre-pouvoir : ce genre d'intelligence collective qui se rend compte que la
prise du pouvoir ne sert à rien (que la réussite électorale est un leurre, par
exemple) et qui se décide à jouer toujours du dehors, éventuellement dans un
rapport de négociation avec une situation de gestion, mais sans jamais compter
sur autre chose que ses propres forces constructives (7). François, lui, n'est
qu'à moitié d'accord. « Pour être autonome, dit-il, l'art a besoin de renvoyer à
des situations de conflit. Ce qui est déterminant, c'est comment on les
traverse. Ne jamais être la victime de l'échec. L'erreur, l'échec sont
transformés en ressources de libertés – à condition de les recycler dans de
nouvelles tentatives. Il faut penser en situation. Le contre-pouvoir, c'est
encore une indexation sur l'autorité, un défaut d'auteurité. Il faut créer des
effets de surprise. (8) » Ne pas prendre le pouvoir, mais le surprendre – le
déborder par un excès de vitalité et de liberté.
***
Un matin à Brest, après avoir participé à des ateliers de questionnement
collectif, on regardait ensemble l'un de ces chantiers à bateaux qui se trouvent
dans le port – une sorte de cale sèche, qui avec une écluse et quelques pompes
réussit à creuser un trou d'air, un réservoir de vide, dans le trop-plein de la
mer. Des fuites coulaient d'un peu partout, à vrai dire. Tout d'un coup, la
mémoire de l'eau me rappelle la situation à Grenoble. « Et les squats, lui
demandai-je – comment réagissent-ils à ces visites guidées qu'on leur propose ?
» François commence à rigoler. En effet, je ne sais quels politiques et
institutionnels de la DRAC Rhône-Alpes avaient imaginé de montrer les richesses
marginales de Grenoble à une délégation de Québecois, qu'on promènerait un peu
partout en bus, pour regarder, parler, déjeuner... Les squats et les
associations populaires de la ville, qui pourtant ont l'habitude n'être d'accord
sur rien, ont été tellement indignés à l'idée de faire le zoo humain qu'ils ont
organisé de nombreuses réunions transversales, au terme desquelles ils ont
imposé l'abandon de toutes les visites guidées. En échange, ils ont proposé un
débat réunissant la flore institutionnelle et la faune alternative dans un
ancien espace industriel qu'on appelle la Bifurk. Ce débat d'opinions
divergentes, propice au surgissement de différends démocratiques, avait lieu à
Grenoble au moment même où on en parlait à Brest. Pour structurer les prises de
parole, les auteurs sauvages et aléatoires de la ville reprenaient à leur compte
une sorte de trésor public, qui s'appelle la banque de questions... (9)
Contre-pouvoir donc, ou jeu de société ? Quels que soient les mots qu'on trouve
pour le dire, il y a une manière de faire jouer la démocratie qui passe par le
retrait, le repli tactique, l'évanouissement, la reprise à zéro – ou à puissance
dix, cent, mille... Quand on vise bien, cela marche – même si personne ne peut
mettre les doigts sur une réussite. Je ne dis pas que la République doit
fonctionner ainsi. Mais elle le fait, c'est avéré.
Notes
Ce texte a été publié dans Multitudes 15.
1. P. Sansot, Le goût de la conversation, Desclée de Brouwer, 2003, p. 92.
2. Pour la liste complète des douze propositions initiales, voir Territoires
impertinents, brochure éditée par l'Agence d'urbanisme de la région grenobloise,
p. 3, <www.aurg.org/actualites/act35.pdf>.
3. J. Joly et J.-F. Parent, Paysage et Politique de la Ville: Grenoble de 1965 à
1985, Presses Universitaires de Grenoble, 1988, p. 16.
4. Cf. F. Deck, « Vers un générique des auteurs de l'espace public ? », dans
Chantier public ]1[, brochure éditée par Le Cargo/Maison de la culture de la
ville de Grenoble, mai 2001.
5. Friches à l'oeuvre, recueil de textes et documents établi par F. Deck,
juillet-août 2000, p. 6 (idem pour la citation suivante).
6. Cf. A. Corsani, M. Lazzarato, A. Negri, Le Bassin de travail immatériel (BTI)
dans la métropole parisien, Paris, L'Harmattan, 1996.
7. Cf. M. Benasayag et D. Sztulwark, Du contre-pouvoir, Paris, La Decouverte,
2000.
8. Entretien avec l'artiste par l'auteur, dans le train Brest-Paris, printemps
2003. Lors du même entretien, F. Deck parle des « stratégies de la liberté ».
9. Un document photocopié, produit avec soin par le collectif des associatifs et
squatteurs sous le titre « Etat des lieux # 1 », rend compte des questionnements
produits pendant ce débat, tenu à la Bifurk le 10 décembre 2002. Les procédures
d'échange y apparaissent comme une appropriation/transformation de celles
initiées par les banques de questions.