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Mai 68 un mouvement politique toujours d'actualité
 


Mai 68 ouvre une période de divorce entre la classe politique, les médias, les intellectuels d'un côté et la société civile de l'autre. Eh bien tant mieux !
Réduit à une pure dimension culturelle (elle-même vidée de son contenu subversif) par ceux qui veulent éradiquer toute idée de révolution et de critique du capitalisme, Mai 68 ne fut pas un accident de l'histoire sans suite. Pour de nombreux ouvriers mai 68 commence dès 1966 avec les révoltes à Caen, en Lorraine, à Fougères, à Redon ou à St-Nazaire ; avec un mouvement paysan en pleine mutation qui redécouvre l'affrontement avec la police ; avec un mouvement lycéen qui émerge plus d'un an avant les fameux évènements. Sans en prévoir ni les formes ni le déroulement il fallait être aveugle pour ne pas voir que de grandes choses se préparaient. La France ne s'ennuyait pas, la lutte des classes n'était pas rangée au rayon des antiquités, la classe ouvrière n'avait pas fait ses adieux. Mai 68 ce furent aussi de nouvelles formes d'organisation que l'on retrouvera tout au long des 40 années qui suivront : les Comités d'action, avec la volonté d'autonomie et la défiance vis-à-vis des structures syndicales et politiques. Autant dire qu'aprés les luttes et les expériences de l'hiver 2007 cela est toujours d'actualité !
Les " Trente glorieuses " n'étaient pas glorieuses pour tout le monde. En fait, depuis plus d'un an, il s'était développé en France toute une série de conflits sociaux, tels que grèves, occupations, manifestations, heurts avec la police (Dassault-Bordeaux début 67 ; Renault-Le Mans, Rhodia, Berliet-Venissieux en automne 67, Caen, Fougères, Quimper, Redon, début 68) qui révélaient un profond mécontentement ouvrier.

Des affrontements avec la police

A Nantes, le 20 janvier 1968, l'installation du nouveau conseil d'administration de la Caisse primaire de sécurité sociale donne lieu à une manifestation des unions locales des syndicats ouvriers. Des C.R.S. viennent prêter main forte aux gardiens de la paix. Des projectiles divers sont lancés sur les forces de police.
A Redon, 20 janvier 1968, les ouvriers de l'usine Jean GARNIER, fabrique de machines agricoles, au nombre d'environ cinq cents, débrayent. Ils parcourent la ville. Ils jettent quelques pierres et boulons contre les fenêtres de l'appartement particulier du sous préfet et de la gendarmerie. ...
A Caen, le 24 janvier 1968, le climat se durcit. A proximité de l'hôpital, la police entend barrer la route aux ouvriers qui arrivent au coude à coude. Les heurts sont violents avec les manifestants armés de morceaux de bois... Une autre échauffourée avait eu lieu le matin sur la R.N. 13 à l'entrée de Caen, où les gardes mobiles ont dû dégager la route bloquée pendant trente minutes par les ouvriers en grève de la Sonormel.
A Angers, le 27 janvier 1968, plusieurs centaines de viticulteurs manifestent contre les conditions d'application de la TVA à leur profession.... C'est alors que quelques incidents éclatent, des manifestants lançant des pétards dans la cour de la préfecture. Ensuite une centaine de manifestants, malgré l'ordre de dispersion, se dirigent vers la gare et envahissent les voies. A 18 h 30, deux trains ont ainsi été bloqués.
A Caen, le 27 janvier 1968, la manifestation organisée pour appuyer les revendications des ouvriers métallurgistes en grève se prolonge dans la soirée par de véritables scènes d'émeutes. 18 blessés, 86 personnes, jeunes pour la plupart, sont appréhendées. Dès que le cortège s'était formé, il était apparu très rapidement que des manifestants, particulièrement des jeunes, étaient très échauffés. Ces manifestants ne dissimulaient guère leurs intentions : ils tenaient à la main des barres de fer et avaient les poches bourrées de projectiles. Les gardes mobiles lancent des grenades lacrymogènes. La nuit tombée, pendant trois heures, de violentes affrontements se multiplient au centre de la ville. En même temps, des vitrines, des feux de signalisation, des enseignes sont brisées, des voitures endommagées.
Voici le témoignage d'un "appréhendé" de cette manifestation : "On nous a parqué à quarante-cinq dans une "cabane" de 3 mètres de long sur 2,5 de large jusqu'à 4 ou 5 heures du matin. Nous assistions à des passages à tabac un peu sérieux : coups de crosse dans les reins, sur le crâne et le visage, coups de pied dans le ventre et les parties sexuelles. Un ouvrier portugais a été tabassé trois fois, avec grand renfort de seaux d'eau pour le ranimer."
Source CNT-AIT

Occupation de l'usine Rodhiaceta

En 1967, la Rhodiaceta, usine textile appartenant à un groupe international, emploie près de 3 000 salariés (2 561 hommes, 419 femmes au 1er janvier 1968). C'est le premier employeur de la ville de Besançon. Les conditions de travail y sont pénibles. Les conflits du travail y sont monnaie courante, impulsée par des sections syndicales fortement implantée, la CFDT y étant majoritaire. Ainsi, en 1964 ou en 1966, des grèves dures et longues s'y déroulent. Suite à des mesures de chômage partiel à la fin de l'année 1966, des grèves courtes sont organisées durant l'hiver. Ces grèves de deux heures ont lieu le dimanche matin, l'usine tournant en continu. Cette tactique n'affectant guère la production, les syndicats appellent finalement à la grève, le 25 février 1967. La grève durera jusqu'au 23 mars, soit cinq semaines, durée exceptionnelle pour des mouvements grévistes à cette période. Au-delà de cet aspect, ce mouvement pouvait apparaître assez classique dans ses formes à son démarrage. Il va rapidement offrir des aspects tout à fait novateurs.
Le premier est la décision d'occupation de l'usine. L'occupation s'accompagne d'une forte mobilisation des travailleurs, qui se succèdent aux piquets de grèves. Même si cette occupation ne mobilise pas l'ensemble des salariés, elle excède largement les sphères syndicales et militantes, associant une fraction importante des travailleurs du rang à cette action. L'exemple de Besançon inspire également les travailleurs des autres sites de Rhodia, en particulier l'usine de Vaise, dans la banlieue lyonnaise, qui se mettent également en grève dès le 28 février.
L'occupation des locaux entraîne un fort mouvement de solidarité, local et national. Un comité de soutien à la lutte des travailleurs de la Rhodiaceta est constitué.
Durant plusieurs semaines, l'arrêt du travail, la mobilisation sur place des travailleurs permettent le développement d'une véritable effervescence culturelle. L'usine se transforme en une maison de la culture. Selon le livre d'or de la grève tenu par le responsable du comité d'entreprise, pas moins de quatorze conférences ont été tenues durant ces quelques semaines. Des clubs de lecture sont proposés, la bibliothèque et la discothèque du comité d'entreprise sont ouvertes en permanence.
Autre aspect assez novateur, le soutien que la grève reçoit du milieu universitaire et étudiant. Un comité de soutien universitaire est constitué.
Une liaison étudiants-salariés se met en place. Des tracts réalisés par des étudiants, appelant à la solidarité, sont distribués dans toute la ville. Au-delà du milieu étudiant, la grève permet que se mettent en place des rassemblements unitaires et interprofessionnels, qui seront caractéristiques de Mai 68.

Source : http://www.lcr-rouge.org

Un an avant, des lycéens se sont regroupés dans des comités d'actions

Les Comités d'action lycéens (CAL) sont nés de la confluence de groupes de militants politisés, et de militants d'organisations confessionnelles, dans un contexte de mutations profondes du système scolaire. On est passé de presque deux millions de scolarisés de plus de 14 ans en 1962 à trois millions en 1968.
Du côté des mouvements confessionnels, les crises qui ont affecté tant la Jeunesse Étudiante Chrétienne que les protestants de l'Alliance des Équipes Unionistes à la même période concernent aussi les équipes lycéennes qui se tournent plutôt vers les conditions de vie des élèves. Par exemple, autour du journal Labyrinthe 606, les jeunes unionistes animent des groupes de discussion sur la pédagogie, le contenu des cours, la sexualité.
La convergence se fait d'abord sur le thème de la " liberté d'expression ", puisqu'elle concerne aussi bien l'activité politique, que la " condition lycéenne ".
En 1966-1967, les élèves d'une classe de Maths Sup au lycée Condorcet, à Paris, après l'envoi au service militaire d'un de leurs professeurs, envoient une lettre au Monde et sortent un tract. Une manifestation réunit 300 élèves. Le professeur est libéré de ses obligations militaires. Quelque temps plus tard, un tract dénonçant les sanctions menaçant des élèves aux cheveux trop longs lance le mot d'ordre : " Non au lycée caserne ". Le 13 décembre 1967, à Decour, Turgot, Lavoisier, Louis Le Grand, Camille See, Condorcet, lycées parisiens où existent des " Comités Vietnam Lycéens " (CVL), des militants arrivent à entraîner dans la grève une majorité des classes de terminale et participent dans les cortèges de l'UNEF aux manifestations intersyndicales. À la suite de cette journée, et des tensions avec l'administration naissent un, puis plusieurs CAL.
A la veille de mai 68, il y a une cinquantaine de CAL, dont une trentaine en Province.
En mai 1968, dans 400 lycées occupés, le sigle CAL est adopté partout, mais peut aussi bien correspondre à une assemblée générale, un comité de grève, qu'à un groupe plus restreint. Les CAL ont leur propre structure, et participent en tant que tels au mouvement de mai 1968. Des commissions se mettent en place dans les établissements pour, certes, organiser l'occupation (information, liaisons avec l'extérieur, service d'ordre, intendance….) mais aussi la discussion.
La rentrée 1968 est le début d'une deuxième phase d'extension de la contestation, qui démarre à propos de questions purement disciplinaires (refus de porter des blouses, revendication de l'accès à la gestion des lycées), et se radicalise. À partir de cette date, chaque rentrée scolaire sera marquée par des incidents et par l'intervention violente de la police dans les lycées en particulier lors des campagnes de " politisation " (luttes pour le droit aux débats politiques dans les lycées).

Source : Robi Morder, " Les Comites d'action lycéens ", Les cahiers du GERME, n°22-23-24, décembre 2002

Le refus de
devenir cadre
" Il est frappant de constater la similitude entre la réforme Fouchet et la loi Pécresse d'aujourd'hui : adaptation aux besoins du patronat, sélection et contradiction entre la réalité du système universitaire et le credo égalitariste politiquement correct. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas l'égalité des chances, mais l'égalité tout court. Nous considérions que plus quelqu'un avait fait d'études, plus il avait une activité qui lui plaisait. Donc moins il devait gagner : étudier devait être source de plaisir, pas de fric. C'était dit par provocation, mais nous le pensions réellement, et je le pense toujours. En attendant l'abolition du salariat, salaire unique pour tous et toutes (2 500 euros) et moins d'heures pour les activités les plus chiantes ! C'est vrai que tout s'accélère fin 1967, mais il n'y a pas que la réforme : il y a la critique du contenu des cours, les revendications de libre circulation dans les cités universitaires, la guerre du Vietnam et le sentiment partagé que tout était possible. Ce n'est pas l'inquiétude face au manque de débouchés qui a motivé les étudiants du 22 mars, mais au contraire le refus de devoir faire plus tard ce à quoi on les préparait : devenir des cadres. "
Interview de Jean Pierre Duteuil dans Libération, 21 mars 2008

L'intervenant

A l'inverse des quelques vedettes médiatiques qui prétendent incarner les évènements de mai 68, Jean-Pierre Duteuil reste dans la continuité de ses engagements passés. Animateur des éditions Acratie et militant de l'OCL (Organisation communiste libertaire) il n'a pas renoncé à poser concrètement l'hypothèse de la révolution.
Quelques années avant 1968, il était un des animateurs de la Liaison des Etudiants Anarchistes (LEA) de Nanterre qui regroupait à ses débuts une dizaine d'étudiants venant du groupe Noir et Rouge, de l'Union des Groupes Anarchistes Communistes (UGAC) et de la Fédération anarchiste.
La LEA se fixait comme objectif d'entreprendre une réflexion sur les problèmes de l'enseignement (publiée dans la brochure " Positions sur l'enseignement et le syndicalisme ") et de mener une action sur le plan étudiant. C'est à la rentrée universitaire de 1965-66 que le groupe de Nanterre allait s'étoffer avec l'arrivée à Nanterre de plusieurs autres camarades dont Daniel Cohn-Bendit. En 1967, Jean Pierre Duteuil devient membre du groupe Noir et Rouge qui publie la revue du même nom. Il participe ensuite à toutes les luttes menées sur le campus de l'université de Nanterre.
Le 22 mars 1968, il est l'un des protagonistes de l'occupation de la faculté de Nanterre puis de la fondation du Mouvement du 22 mars. Le 6 mai 1968, alors que le quartier latin est en effervescence après l'intervention de la police le 3 mai à la Sorbonne, il est l'un des huit étudiants (avec Cohn Bendit et René Vienet) à être traduit en conseil de discipline à la Sorbonne.
A partir de 1974, Duteuil a été le directeur de la revue La Lanterne Noire créée par d'anciens membres de Noir et Rouge et du bulletin Informations et correspondance Ouvrière (ICO).
Animateur des éditions Acratie fondées en 1982, il milite à l'OCL (Organisation communiste libertaire) et participe à la rédaction de Courant Alternatif.
Source : Encyclopédie anarchiste

Jean-Pierre Duteuil, Mai 68, un mouvement politique, 250 p. - 23 euros
ACRATIE, L'essart, 86310 La Bussière. editions.acratie@orange.fr