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Busqueda piquetera

En juillet 2003, un an et demi après les fameux événements de décembre 2001 appelés couramment là-bas le “ 19-20 ”, nous arrivons en Argentine sans idée très précise de ce que nous y découvrirons. Comme tout le monde, auparavant, nous avons entendu parler des assemblées populaires, du troc, des piqueteros, etc.
Très vite, nous nous apercevons que les seules expériences sociales qui résistent dans le temps sont celles qui ont commencé quelques années avant le “ 19-20 ”. C’est le cas des usines récupérées, des mouvements de piqueteros ou des paysans qui luttent pour ne pas être expulsés de leurs terres.
De ces expériences se dégagent différentes pratiques et formes d’organisation.
Celle des piqueteros nous a intéressés, et plus particulièrement celle du MTD Solano (mouvement des travailleurs au chômage) à qui le film Busqueda piquetera donne la parole.
Le texte qui suit revient sur l’histoire du mouvement des piqueteros, petit préambule avant la diffusion du film.

PIQUETEROS

En Argentine le soulèvement massif de décembre 2001 fait trente morts et projette sur le devant de la scène les mouvements de chômeurs appelés “ piqueteros ”, lui donnant de fait une sorte de légitimité, un “ droit de révolte ” relayé par la quasi-totalité de la société, qui jusque-là, les considérait comme des fainéants fouteurs de merde.

Les piqueteros apparaissent en pleine période Menen. Ce mouvement est directement lié aux privatisations de l'industrie argentine, accompagnées de leur lot de licenciements massifs.
Dès 1996, des populations entières de petites villes construites autour de grosses entreprises, du genre pétrochimique, se retrouvent au chômage, réduites à l'indigence.
Les gens s'organisent, sans syndicats ni partis politiques, et commencent à faire les premiers "piquetes", c’est-à-dire des barrages routiers, d'où le nom de piqueteros. Ce mode d'action est particulièrement efficace, le système ferroviaire argentin ayant quasi disparu. Les coupures de route permettent de bloquer la circulation de toutes les marchandises. Les piquetes se multiplient un peu partout, du nord au sud du pays. Les piqueteros exigent de la bouffe, de la thune et l’arrêt des coupures d'eau ou d'électricité.
Les blocages se font cagoulés à l'aide de pneus enflammés, ils rassemblent parfois des centaines voire des milliers de personnes et peuvent être l’occasion de se réapproprier de la nourriture directement déchargée des camions. Surtout, les piquetes durent plusieurs jours, parfois plusieurs semaines et deviennent des espaces où le quotidien s’organise ensemble. C’est à partir de ces expériences communes que divers groupes se sont définis et constitués.

Rapidement, les piqueteros créent des coordinations qui permettent d’accroître la solidarité et d’organiser des actions simultanées dans différentes provinces.
Avec le temps, la réalité des piqueteros s’institutionnalise. D’une part avec l’arrivée des partis politiques au sein du mouvement, mais aussi par une nouvelle stratégie de l’État.
En effet, le gouvernement argentin à l’époque ne répond plus seulement par une forte répression. Pour calmer le jeu et sur demande du FMI, il crée les "planes trabajar", une sorte d'allocation de 150 pesos mensuels (le salaire moyen étant d’environ 400 pesos) plus un peu de bouffe, soit 2 paniers de légumes par famille et un carton de denrées non périssables par mois attribué au "chef de famille" contre vingt heures de travaux d’intérêt général hebdomadaire.
La corruption, totalement généralisée en Argentine, a rendu impossible la gestion de ces allocations par les autorités.
Les mouvements piqueteros (y compris ceux issus des partis) ont réussi après une longue lutte à obtenir la gestion des plans de travail. Les heures de travail sont maintenant censées être effectuées au sein des mouvements. C’est la même chose pour la bouffe, elle est versée directement à chaque mouvement qui se charge de la redistribuer. Cette victoire a pu avoir des effets positifs sur la vie des gens selon la SIEMPRO (système d’information et d’évaluation des programmes sociaux). 8,4 millions d’Argentins connaissent actuellement la faim. Mais elle est aussi l’illustration de la nouvelle stratégie que l’État entend mener pour instrumentaliser le mouvement social. Puisque l’ensemble des mouvements comptent dorénavant avec les aides et les allocations, ils sont donc plus dépendants de l’État .
Les attributions de plans de travail et de cartons de bouffe sont aujourd’hui un enjeu majeur lors des négociations avec les pouvoirs publics et deviennent aussi l’objet de marchandages en période électorale.

Différentes conceptions de l’horizontalité
Dans les faits les différents mouvements développent le même type d’activités. Ce sont en général des cantines populaires, des boulangeries, des distributions de goûters pour les gamins du quartier, parfois des potagers et quelques ateliers de production.
Tous prônent l’ “ horizontalité ”, expression très en vogue dans le mouvement social argentin.
Nous avons surtout été en contact avec deux de ces mouvements : le MTL (Movimiento Teritorial de Liberación) création du parti communiste, et le MTD Solano (Movimiento de Trabajadores Desocupados), autonome, directement émergé d’un quartier populaire de la banlieue de Buenos Aires .
Ces deux mouvements comme les autres se revendiquent horizontalistes et basistes ; cependant leurs pratiques de l’horizontalité sont radicalement différentes.
Le MTL membre de la CTA, est un mouvement qui, à partir de quelques militants du PC argentin, hyper-actifs sur le terrain, a réussi en seulement deux ans à rassembler 5000 familles pour la province de Buenos Aires. Si, pour une question de survie, ces familles très pauvres, souvent immigrées, s’investissent activement dans le mouvement, leur participation se limite aux problèmes d’organisation quotidienne comme de cuisiner pour les cantines populaires, décharger les camions de bouffe, faire le pain, ou encore se mobiliser pour empêcher les flics d’expulser certains d’entre eux de leurs logements.
Avec les dirigeants du MTL, nous avons fait le tour de quelques-unes de leurs assemblées de quartiers. Il y avait beaucoup de monde. Ces réunions ont lieu dans des friches ou des hangars précaires occupés par le mouvement. C’est là que se gère localement la redistribution de bouffe et certaines activités.

Suite à des tensions internes liées à la redistribution de la bouffe au sein d’une de ces assemblées, l’intervention d’un leader du mouvement montre bien la conception que se fait le MTL de l’horizontalité. Il l’explique ainsi aux participants :
“ Nous ne sommes pas venus pour arbitrer un problème donné, mais pour installer des idées basiques qui devraient enrichir le mouvement… C’est un mouvement dont la base est de développer l’autonomie horizontale mais centralisée, ça veut dire que tout le monde ne fait pas ce qu’il veut … Si vous me demandez à moi, personnellement comment organiser la distribution de nourriture… je n’en sais rien ! Moi, Pablo, David, Sebastian, excepté Carmen, on ne participe pas à l’administration de la nourriture. Nous, les délégués, on participe uniquement quand il faut aller négocier avec le gouvernement… La question de fond de notre mouvement, c’est que tous les camarades aient la possibilité de participer. Les commissions de ce mouvement sont ouvertes : il existe une commission d’alimentation, d’urgence au logement, de santé et une pour préparer les actions. Les commissions ne sont pas fermées, chacun peut y participer. Ici, il n’y a pas de chef, chacun de vous est l’égal de l’autre. Si vous avez des délégués qui ne vous conviennent pas, changez-les ! Vous avez un responsable de telles choses qui ne vous plait pas, changez le !… Si nous n’étions pas autant que nous sommes, nous ne pourrions pas administrer ce que nous administrons… Ce que nous administrons n’est pas un cadeau, nous sommes les gestionnaires du gouvernement. On veut utiliser la nourriture pour plus d’organisation, parce qu’ici, ce qu’il faut résoudre c’est le problème de fond : qui tient le pouvoir dans ce pays ? Qui gouverne ? Et pour qui ils gouvernent ? Nous n’avons pas besoin de nourriture, nous avons besoin de travail. Du travail, pour pouvoir acheter ce que l’on veut, pour décider de ce que l’on mange et de quand on le mange. Ici, le gouvernement nous dit ce que l’on mange et quand on doit manger. C’est pas ça, la vie. ”

Le MTD Solano, quant à lui, sans lien avec les partis ou les syndicats, est radicalement différent du MTL.
Il a commencé autour de l’occupation de l’église de Solano, où avec le curé plusieurs familles ont vécu pendant deux ans. Une des leurs nous raconte : “ Je me souviens de la première assemblée. On s’est rassemblés entre voisins… On a commencé à discuter de comment faire face au chômage… On était environ 300, beaucoup de femmes, 90% de femmes environ. ”
L’ancien curé de Solano (qui depuis a été exclu par sa hiérarchie) ajoute : “ C’est comme ça qu’on s’est construit, dans l’action directe, au travers d’occupations, de campements, etc ”.
Alors que le MTL, comme les autres grosses organisations nationales, a la volonté d’élargir sa base et cherche donc à créer des antennes pour s’implanter dans les quartiers, le MTD Solano lui, a été initié par les gens du quartier eux-mêmes. Il n’a pas la vocation de s’étendre et reste dans la démarche d’origine du mouvement des piqueteros dans lequel des groupes locaux choisissent de s’unir avec d’autres par le biais des coordinations.
Ce mouvement a un fonctionnement très communautaire, le but étant d’être le plus autonome et horizontal possible.
Comme les autres mouvements piqueteros, le MTD Solano bénéficie des plans de travail. Pour eux, ces allocations doivent servir à construire et à assurer l’autosubsistance des habitants du quartier. Ils ne sont pas une fin en soi, mais un moyen de créer les bases matérielles de leur autonomie. Leur obtention n’est donc qu’un des aspects de la lutte, puisqu’il s’agit de développer de nouvelles formes de vie en commun.
Dans sa volonté d’horizontalité, le mouvement est en perpétuelle recherche des meilleurs moyens pour que chacun parvienne à exprimer librement son opinion. Entre autre, on évite de passer par le vote, l’idée étant de trouver la réponse dans laquelle chacun se reconnaîtra.
Alors que dans une grande partie du mouvement social argentin, on parle de conscientisation des masses, le MTD Solano expérimente des moyens pour que chacun puisse participer réellement à la réflexion collective en partant d’expériences très locales, très concrètes, qui permettent à ce mouvement d’aboutir a une critique globale du système. Le slogan initial de nombreux mouvements piqueteros (“ Travail, dignité et changement social ”) a été largement dépassé par le MTD Solano et les autres groupes qui lui sont proches. Ils remettent aujourd’hui en question de nombreuses valeurs comme celle du travail.
Le MTD Solano partage ces réflexions et ces pratiques avec d’autres mouvements piqueteros, des mouvements de paysans comme le MOCASE (nord de l’Argentine) ou avec certaines communautés Mapuches .
Mais le MTD Solano par sa radicalité et la rupture qu’elle entraîne se retrouve de plus en plus isolé du reste du mouvement social qui lui, s’institutionnalise chaque jour un peu plus.

Si nous avons choisi dans Busqueda Piquetera de nous focaliser sur l’expérience du MTD Solano, c’est que la démarche de ce mouvement nous a semblé intéressante à partager.
Leur approche de l’autonomie et de l’horizontalité n’est pas figée, c’est une recherche permanente et à long terme. Dans Busqueda Piquetera, “ busqueda ” peut se traduire par “ recherche”.
Nous n’avons pas conçu ce film comme un document d’information sur l’Argentine, même s’il revient sur le contexte historique, mais plutôt comme un outil de réflexion sur les formes d’organisation collective dans les luttes.

Jeanne Gaggini et David Planque, réalisateurs de Busqueda piquetera, (autoproduction, 2005, durée : 62 minutes).