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Compte-rendu de la soirée du 17 mai 1995. avec Jacques Robin (120
participants)
Aujourd'hui. on ne peut parler d'emploi, de travail, d'activité ou
d'exclusion sans faire une analyse plus générale de la situation. Depuis
une dizaine d'années nous entrons effectivement dans une période de
mutations considérables. (les grandes mutations qui s'entremêlent sont si
importantes que nous pouvons parler d'un changement d 'ère pour
l'Humanité. Depuis le néolithique jusqu'à aujourd'hui, c'est-à-dire 10000
ans d'Ère énergétique pendant laquelle l'Humanité sédentarisée a su
transformer la matière en utilisant des énergies de plus en plus
puissantes, aucun événement historique n'a eu une telle portée.
Changement d'Ère, les trois grandes mutations :
La mutation technologique
Jusqu'au milieu du XXème siècle, les humains ne sont capables de connaître
et de maîtriser que deux caractéristiques de la matière : sa masse et son
énergie. Avec cela ils font des armes. des vêtements. des machines
...bâtissent des empires.
Mais en 1942, des ingénieurs américains, avec à leur tête Shannon,
étudiant pour l'effort de guerre les signaux radioélectriques, font une
découverte considérable. Ils constatent l'existence d'une troisième
grandeur physique portée par la matière inanimée, qu'ils mesureront (en
BIT) et qu'ils appelleront malencontreusement « information » (celle-ci
n'a rien a voir et ne doit pas être confondue avec
l'information-communication, signifiante, du langage ou de l' écriture).
On se rend compte rapidement que cette caractéristique existe également
dans la matière vivante (ADN, protéines).
Par la suite> en une vingtaine d'années, quatre technologies majeures,
issues de cette découverte, vont brusquement se déployer et transformer le
monde : les technologies de l'information et de la commande :
-L'informatique, cette " information" qu'on a su stocker. organiser dans
des programmes et mettre dans des calculatrices se concrétise aujourd'hui
par une génération d'ordinateurs si puissants qu'on parle d'eux en termes
d'intelligence artificielle.
-La robotique, ces machines commandées par des programmes informatiques.
vont rapidement être capables de programmer leurs actions selon le type
d'environnement qu'elles auront elles-mêmes reconnu.
-Les télécommunications. Depuis 1970 on assiste à une grande commutation
électronique. Les télécommunications s'appuyant sur de nouveaux matériaux
et les satellites, permettront de mettre instantanément les hommes et
leurs connaissances en communication (; texte. son et image ensemble) sur
toute la planète. Ainsi les inforoutes et le multimédia n'ont pas fini de
révolutionner les mentalités.
- Les biotechnologies. On est capable aujourd'hui de faire dans ce domaine
des choses aussi fabuleuses que terriblement redoutables pour l'espèce
humaine : procréation artificielle, modifications génétiques etc...En
Agriculture, l'application de ces technologies aux semences et aux animaux
permet des productions fantastiques qui s'accompagnent d'ailleurs d'un
effondrement de l'emploi agricole. Dans l'industrie, la plupart des grands
produits chimiques peuvent maintenant être faits au moyen des
biotechnologies, etc.
Ainsi, pour la première fois depuis 10 000 ans (début de l'ère
énergétique) on assiste à un changement de la nature du progrès technique.
Car ce progrès transforme :
- notre rapport au temps, les vitesses en jeu sont de l'ordre du
milliardième de seconde:
- notre rapport a la diffusion et l'échange : si une information est mise
sur le terrain tout le monde repart avec elle. alors qu'un objet produit
par les technologies énergétiques doit être partagé:
- notre rapport au travail et à l'emploi. car ces technologies vont
remplacer le labeur humain dans tous les secteurs (agricoles, industriel,
services).
C'est donc cette mutation technologique, sans commune mesure avec les
progrès techniques antérieurs (mécanisation, automatisation)- qui explique
fondamentalement l'apparition dans les pays industrialisés d'un phénomène
de non-emploi chronique. Ainsi, depuis 1990. dans tous ces pays. 10%
environ de la population active ne trouve plus d'emploi (un rapport de
I'OCDE occulté par les grands médias a récemment prouvé que les
statistiques américaines et japonaises étaient fausses).
Dans le même temps une vague d*innovations a surgi dans les quatre
secteurs technologiques de l'information (banques de données géantes,
logiciels performants. capteurs multipliés, fax. cartes à puce sélectives
etc.). Le croisement de ces innovations dans l'entreprise est en train de
transformer l’organisation du travail et remettre en cause, y compris.
l'emploi des cadres et ingénieurs.
Le remplacement du travail répétitif par la machine dans tous les secteurs
devrait être considéré comme une libération. Mais dans nos sociétés
fondées sur le travail, l'état des mentalités, le discours des politiques
et des économistes. notamment sur la réduction du chômage par la
croissance, tournent le dos à cette perspective. On s'engage ainsi plus
avant dans une société où le non-travail va produire toujours plus
d'exclusions.
Au sein d'une économie mondialisée dominée par les lois du marché.
I'organisation de l'ensemble des entreprises est en train de se
transformer : production à flux tendus. reingeneering...Mais cette
réorganisation s'effectue de manière à ce que le chômage proprement dit
apparaisse dilué. sous peine d'explosion sociale. Ainsi on voit les
entreprises ne conserver qu’un petit noyau fixe de salariés et autour
d*elles un nombre considérable de gens qui travaillent temporairement,
saisonnièrement ou à temps partiel contraint. Dans le même but, des
politiques de retour de la femme au foyer resurgissent. Ces stratégies de
camouflage sont d'autant plus accentuées que les technologies
informationnelles (microprocesseurs. etc.) sont facilement produites par
les nouveaux pays industrialisés d'Asie. par exemple. dans des conditions
de concurrence insoutenables et dans des conditions sociales intolérables
pour les populations concernées.
La mutation économique
Ainsi. une formidable déflation salariale est en passe de déferler sur les
pays occidentaux. Avec la généralisation des technologies
informationnelles (l'immatériel)_ toutes les bases du calcul économique
classique (les ratio comme la productivité marginale, par exemple) perdent
leur sens. Récemment. le patronat allemand a constaté qu'en 1994, pour une
croissance entre 2 et 3%, il n'avait pas été nécessaire d'augmenter les
investissements.
Depuis un siècle l'idée désastreuse qu'il n'existe qu'une seule économie
«naturelle», l'économie de marché, s'est imposée. Ces lois dites
naturelles (la main invisible ») prouvent pourtant qu"elles sont toujours
plus inadéquates, dans la mesure où elles ne permettent plus de
solvabiliser la demande alors que les biens produits ont perdu leur
caractère de relative rareté pour devenir abondants ou semi-abondants (du
fait de la mise en oeuvre des technologies informationnelles).
Alors on assiste à une fuite en avant de l'économie marchande dans deux
directions :
- la première, c'est d'envahir des secteurs qui répondaient auparavant à
une autre logique comme le sport, la culture, l'art, la santé, le
patrimoine. L’environnement.
- la deuxième est de devenir une économie capitaliste mondialisée
monétaire et financière : ces «bulles financières» issues des trésoreries
des multinationales qui grâce au « temps réel » offert pan l'informatique
et les télécommunications jouent avec les cours sur toutes les places
boursières du monde, déstabilisent monnaies et économies nationales.
Au moment où la mondialisation de l'économie de marché est en train de
ruiner toutes les régulations existantes ( politiques keynésiennes, Etats
providence). le refus de reconnaître le bouleversement. par les
technologies informationnelles, des assises de la production, de
l'échange, de l'économie, a des conséquences dramatiques en plongeant dans
l’appauvrissement et la misère l'écrasante majorité de l'Humanité.
La mutation socioculturelle
(la fin du travail comme temps social dominant en Occident)
Jusqu'à la Renaissance, l'existence sur Terre avait comme mobile la
religion. Celle-ci considérait que la vie du chrétien devait être
principalement consacrée au salut de son âme (temps religieux = temps
social dominant).
A partir du XVIIème siècle, la Révolution industrielle et la modification
des conceptions religieuses (notamment grâce au protestantisme) mettent le
travail industrieux et l'enrichissement au centre de la vie. Il devient
alors 1e temps social dominant qui structure la vie individuelle
(matérielle. psychique) et sociale.
Mais depuis une trentaine d'années, un brusque changement est intervenu
dans ce domaine. A ce moment, le travail, c'est-à-dire essentiellement
l'emploi salarié à vie, pour lequel chacun reçoit une formation et qui
constitue la base de tous les acquis sociaux, est déstabilisé. Car grâce
aux grandes luttes ouvrières. notamment. le temps de travail annuel est
passé de 5000 heures par ans en 1850 à 1600 heures en 1980. Le temps ainsi
libéré sur le travail a fait découvrir aux hommes qu'ils pouvaient réussir
leur Vie. s'accomplir (dans le sport, la famille, l'art, etc.) en dehors
du travail. Ainsi aujourd'hui. pour 80 à 90% des gens, le travail n'est
vécu que pour les revenus qu'il procure. Il n'est plus le lien social
formidable qu'il a été effectivement pendant plus de deux siècles.
Nous vivons de ce point de vue une période de transition très difficile
car, malgré une réalité où le travail perd sa place centrale, toute la
reconnaissance sociale, les revenus. les acquis sociaux continuent d'en
découler.
Nous entrons dans une période de mutation où peu à peu le travail
(salarié) va disparaître de notre société. Malgré cela nous n'avons pas
inventé les systèmes de répartition des richesses et des services qui
permettraient aux gens de se prendre en main et d'avoir une vie à eux qui
ait du sens.
Deux formidables défis
En même temps que ces trois grandes mutations surgissent deux formidables
défis.
D'abord le défi écologique. Pour la première fois dans l'histoire de
l'humanité nous comprenons que la nature n'est pas à notre disposition et
que nous ne pouvons pas faire n'importe quoi avec elle. Nous apprenons
ainsi de plus en plus, le lien complexe que nous avons avec la nature
(l'homme est de la nature et dans la nature).
Le deuxième défi est démographique. D'ici 25 ans il y aura environ 10
milliards d'habitants sur la planète (6 aujourd'hui). Appliquée à une
aussi vaste humanité, la croissance quantitative qui caractérise
l'économisme de marché ne peut se développer sans provoquer des désastres.
La question est posée aux pays du nord de remettre en cause leur modèle de
développement basé sur le gaspillage ainsi que leur idéologie de la
compétition et du gagneur.
Quatre grands axes pour une alternative
En instaurant :
- une économie plurielle, c'est-à-dire une économie, non pas de marché,
mais avec marché qui ferait sa place à l'utilité sociale, au développement
durable, à une nouvelle distribution des biens et des services abondants
(avec une deuxième monnaie « distributive » par exemple).
- Des arbitrages politiques. Les pouvoirs publics actuels, basés sur la
démocratie représentative, sont opaques, trop délégataires, insuffisants.
Il faut les transformer en dynamisant la citoyenneté au moyen de la
démocratie participative. Cette dernière permettrait l'avènement d'une
citoyenneté active, source de pouvoirs publics nouveaux à la mesure des
défis de notre temps.
- des espaces géopolitiques cohérents. On ne parviendra pas à des
solutions si, sur le plan mondial, certaines limitations ne sont pas
apportées à l'hypercompétition économique destructrice qui se développe.
Pour ce faire, il s'agirait de délimiter des espaces géopolitiques
cohérents (ex: l'union européenne et les nouveaux pays industrialisés du
sud-est asiatique) qui observeraient entre eux un certain nombre de règles
pour leurs échanges afin de ne pas laisser les multinationales et l'OCM
(ex GATT) décider de tout (voir à ce sujet les travaux du groupe de
Lisbonne autour de Patrella sur les contrats mondiaux à la fois sociaux,
économiques et écologiques).
- Une éthique renouvelée. Les Droits de l'Homme, conquête ininterrompue
depuis deux siècles, doivent être prolongés par la responsabilité et la
solidarité : c'est à la fois à l'échelle locale, nationale, européenne.
planétaire et au plan citoyen et inter-générationnel que la responsabilité
et la solidarité, vécues, doivent s'exercer, si l'on veut faire face à
l'ampleur des problèmes posés.
Francis Juchereau
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