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De 1971 à 1974 une série de révoltes se sont développées dans les prisons
françaises. Parallèlement à cette émergence spectaculaire, s'en opérait
une autre : celle d'un discours original qui a pris sa forme la plus
structurée au niveau du Comité d'Action des Prisonniers (CAP). C'est par
le biais de l'écoute attentive de cette parole que notre ami Christophe
SOULIÉ a entrepris de s'interroger sur le rapport que la société
entretient avec ses prisons. Son ouvrage, Liberté
sur paroles, approfondissement d'un mémoire de journalisme soutenu
en 1986, retrace la naissance d'une véritable conscience en-deçà et
au-delà des barreaux.
La prison sans questions
Face à cette révolte des prisons, les gestionnaires ne virent qu'un banal
problème de surpopulation, et la réponse résida dans l'augmentation de
l'espace carcéral. Le plan Chalandon entérina la construction de 13000
places supplémentaires. Cette logique n'a pas été remise en cause depuis
lors. Tout au plus quelques voix autorisées firent-elles remarquer qu'il
s'agissait peut-être là d'argent mal placé, dans la mesure où il existe
une relation exponentielle entre le nombre de cellules mises en service et
le nombre de mises en détention. Or la question ouverte à partir de 1972
était précisément celle de la légitimité du système carcéral, question
posée d'abord de "l'extérieur" par un certain nombre d'intellectuels
regroupés autour de Michel FOUCAULT, puis de "l'intérieur" par les membres
du CAP.
La prison sans histoires
La prison est un monde clos, le domaine de l'administration pénitentiaire
qui entend que rien ne lui échappe de la gestion des choses et des hommes,
surveillants, prisonniers, visiteurs. Ce monde ne peut exister que par la
soumission de tous à un ensemble de règles qui doivent être parfaitement
intériorisées 'et ne souffrent pas de remise en cause. Le rapport au
milieu extérieur doit donc être parfaitement contrôlé et limité au strict
nécessaire, la prison tendant vers l'autarcie, reflet inversé de la
société qui l'abrite, avec sa propre justice (le prétoire), sa propre
prison (le mitard), ses propres moyens de fonctionnement (administration,
entretien, imprimés). La prison peut d'autant moins supporter le regard
extérieur qu'elle s'avère être le lieu de tous les échecs et d'abord du
sien propre. La prison n'est en mesure d'atteindre aucun des objectifs qui
semblaient la légitimer : elle ne répare aucun dommage, elle n'amende pas
le détenu, elle ne protège même pas la société contre "les éléments
dangereux" puisque tout détenu finit toujours par sortir.
Quelle est la vraie raison qui fait perdurer cette institution ?
Après 68, de nombreux militants proche de la Gauche Prolétarienne ont été
incarcérés et ont ainsi découvert la réalité de la prison. Michel Foucault
assisté de Pierre VIDAL-NAQUET et de JeanMarie DOMENACH a alors lancé le
Groupe Information Prison (GIP) qui a produit un certain nombre de
documents. Fin 71 le GIP s'est dissous et le journal du CAP est apparu.
Foucault a alors commencé une recherche plus théorique sur la constitution
de l'idée de prison.
En historien il a pu mettre à jour que l'idée de lier la durée
d'incarcération à un délit ou à un crime n'est née qu'à la fin du XVIIIème
siècle et que son présupposé théorique -la prison est en mesure d'amender
le criminel- a été démenti quasi immédiatement. Mais si la prison en tant
que réponse sociale au problème de délinquance était mort-née, certains de
ses effets de bord intéressèrent au plus haut point la bourgeoisie
industrielle naissante : la prison pouvait utilement servir "à briser la
continuité des illégalismes populaires en isolant un petit nombre de gens
que l'on pouvait contrôler, surveiller, connaître de bout en bout et qui
sont en but à l'hostilité et à la méfiance des milieux populaires dont ils
sont issus". Par là on crée d'un côté un milieu que l'on va pouvoir
contrôler et utiliser à diverses fins, de l'autre on isole une partie de
la classe ouvrière à qui l'on pourra confier la manipulation des
instruments de production en toute confiance.
Le mouvement des prisonniers des années 70 a précisément essayé de
rappeler cette genèse de la prison pour dire que tout incarcéré l'est
d'abord à des fins politiques, indépendamment de la nature de ses actes.
Serge LIVROZET, un des fondateur du CAP, nous dit que la délinquance n'est
pas le fruit d'un hasard, d'un quelconque gène de la violence, mais bien
le résultat d'une production sociale au même titre que les accidents du
travail, les retraites dérisoires ou l'augmentation des prix. En
conséquence, si les revendications du CAP visaient par certains aspects
des objectifs relevant du respect de l'individu, par nombre d'autres il
revendiquait des droits de base du citoyen et notamment le droit
d'association. L'Observatoire international des Prisons (OIP) L'OIP,
représenté lors de cette séance par sa présidente Christine DAURE-SERFATY,
préfacière de l'ouvrage de Christophe Soulié, se préoccupe des conditions
de détention de tout individu (à la différence d' Amnesty), quel que soit
le motif avoué ou avouable de son incarcération. "Les politiques"
représentent souvent dans les dispositifs carcéraux une sorte
d"`aristocratie" qui se bat pour la reconnaissance de son statut, ce qui
est parfaitement légitime, dans la mesure ou la reconnaissance d'un tel
statut entraîne celle, symétrique, des insuffisances du régime
d'incarcération. Mais l'OIP estime que chaque individu a droit à sa
dignité et tente d'identifier et de dénoncer toute violation des droits de
l'Homme, notamment grâce à la mise en place d'un réseau d'observateurs
attaché chacun à une prison proche de son domicile. Ce n'est évidemment
pas par hasard que Christine DAURE-SERFATY a préfacé le livre de
Christophe, la démarche de celui-ci faisant écho aux pratique de 1'01P et
à la reconnaissance de chaque incarcéré dans l'objet d'une stratégie plus
globale qu'il convient d'analyser et de dénoncer.
DEBAT
Q : Aux USA, l'aggravation des peines et le nombre d'incarcérations vont
croissant. La condamnation à perpétuité est appliquée à la troisième
incarcération. Par ailleurs les prisons deviennent de véritables
entreprises dont certaines sont cotées en bourse. D'énormes projets
de construction de lieux d'incarcération sont en cours. Doit-on craindre
ce genre d'évolution en Europe?
C.Soulié : Aux USA on envisage de rétablir dans certains états
l'enchaînement des prisonniers et la bastonnade. Cette société est très
inégalitaire. Le secteur privé est entré dans le monde pénitentiaire en
France sous l'impulsion d'A.CHALANDON, lequel avait été très séduit, en ce
domaine, par le modéle américain (programme des '13000') , mais en fait,
que la prison soit privée ou publique ne change pas la nature du problème.
( cf. Chair Prison ouvrage publié par L'O.LP. sur le coût des prisons. )
Q : Quel est "l'état des lieux" en ce qui concerne les détenus politiques
en France?
C.D.Serfaty : Il n'y a pas de statut de prisonnier politique en France.
D'ailleurs très peu d'Etats
reconnaissent un tel statut à des détenus. On peut dire qu'en France les
condamnés pour raisons politiques sont essentiellement des Basques.
Ceux-qui sont incarcérés dans des lieux extrêmement dispersés du point de
vue géographique, ce qui rend les visites des familles très
difficiles.
C.Soulié. : G.CIPRIANNI, incarcéré depuis six ans, vient d'être placé en
psychiatrie et se trouve coupé de tout lien avec sa famille. Dans quel but?
Q : L'existence de la prison est-elle une mise en cause des Droits de L'Homme,
et - si oui - comment repenser ces Droits? L'existence de la prison
n'est-elle pas une insulte à l'intelligence et à la conscience humaine?.
Comment les pays occidentaux - se revendiquant de ces Droits - peuvent-ils
être cohérents alors qu'ils ont si souvent bafoué le droit international
par des actions colonialistes?
C.D.Serfaty - Il faut effectivement être d'une extrême modestie et
pratiquer un véritable "travail de fourmi".
C.Soulié - Il faut ranger le droit d'association en prison dans les droits
fondamentaux qu'il est nécessaire de promouvoir.
Q : Faut il vraiment supprimer les prisons? N'est ce pas manichéen de voir
d'un côté des prisonniers 'bons' et une société "mauvaise"? Les
prisonniers politiques et de droit commun ne peuvent être assimilés sur le
plan de leurs motivations. Par ailleurs, au sein de ces derniers, il faut
distinguer petits délinquants et "gros bonnets".
C.Soulié - Combien y a t'il de "gros bonnets" en prison? La prison n'est
pas une réponse en ce sens qu'elle ne fait que reproduire les tares de
l'extérieur. Elle ne fait que masquer les problèmes et empêche de les
dépasser.
C.Soulié cite à ce propos A.Jacquard : "Une société sans prisons est une
société qui n'a pas besoin de prisons". Une société fondée sur la
compétition et la violence ne peut
générer que celles-ci. Comment la prison pourrait-elle modifier cette
situation?
Il s'agit avant tout de toujours ramener la prison à son contexte
économique. Des catégories entières de population peuvent se voir
criminalisées du jour au lendemain ( cf. Interdiction de partis, lois
anti-squatts etc. ) .
Q : Quand et comment changer la prison ? La prison est liée de façon
étroite au capitalisme ou à son symétrique soviétique. On ne peut donc
penser l'abolition de la prison que dans le cadre d'une autre société.
N'est ce pas reporter aux calendes grecques la résolution du problème que
d'attendre le dépassement du capitalisme? Ne faut-il pas s'attacher à
résoudre le problème aujourd'hui?
Q : La prison peut-elle être considérée comme un baromètre de la
démocratie? Y a t'il des pays plus "avancés" que d'autres dans le domaine
de la prison?
C.D.Serfaty - les prisons au Danemark répondent à un certain nombre de
critères mais il y a également dans le tiers-monde des exemples
intéressants, à côte d'ailleurs de prisons affreuses. Par ailleurs les
conditions de détention sont effectivement un reflet de la situation du
point de vue de la démocratie : au Sénégal l'état alloue une somme de
quatre ou cinq francs par jour et par personne pour l'entretien des
prisonniers alors que celle-ci n'atteint qu'un quart de franc au Togo.
De nombreuses questions ont été posées au sujet de la condition des femmes
en prison et de la prise en charge des problèmes de santé. II y avait, en
1994, 2107 femmes pour 48133 hommes incarcérés en France. L'accès aux
soins peut être problématique car dépendant parfois du bon vouloir des
gardiens. La prévention à l'égard du Sida pose également des questions :
dans certaines prisons, les préservatifs ne sont distribués que lors des
sorties en permission, l'homosexualité n'y étant pas prise en compte.
Q : Quel intérêt les citoyens portent-ils à leurs prisons. Comment
peuvent-ils intervenir ? Quelle est le population pénale. le type de
peines, la nature des problèmes ayant entrainé les incarcérations? Quels
sont les lieux d'incarcération et de transit (Notamment en ce qui concerne
les étrangers en situation irrégulière)? Les droits des détenus y sont-ils
respectés? A Limoges des groupes de visiteurs de prison existent ainsi
qu'une aumônerie.
Toutefois C.D.Serfaty souligne la nécessité de la création de groupes
totalement externes à la prison ,ceux-ci pouvant être plus libres de
parole à l'égard de l'administration.
C.Soulié : La nature des peines évolue. Il n'y a pas plus de condamnations
actuellement mais la durée d'incarcération augmente, et - par voie de
conséquence - la population pénale.
C.D.Serfaty : Le droit de visite, et ses conditions est un grand sujet de
préoccupation pour l'O.LP. : Quelle
image du père l'enfant peut-il retirer de ces visites?
L'usage des peines de substitution a également été évoqué par l'assistance
: Il semblerait que les condamnations a des Travaux d'Intérèt Général,
créées pour se substituer à l'incarcération, prennent en fait la place qui
était antérieurement celle des peines avec sursis.
Par ailleurs, on été soulignés la nécessité du "travail de fourmi" et de
la nécessaire réflexion sur les aides à
apporter aux sortants de prison afin de permettre leur réinsertion.
Philippe NANEIX
Observatoire Internationale des Prisons : Durcissement des régimes
de détention dans le monde (1994)
L'OIP vient de publier son troisième rapport, portant sur la situation des
prisons de quarante pays, pour 1994.
Partout, l'OIP constate d'une part un durcissement des politiques et des
régimes de détention et d'autre part une surpopulation carcérale quasi
générale.
L'OIP constate qu'aussi bien au Nord qu'au Sud, les Etats répriment et
punissent par l'enfermement plutôt que de rechercher des solutions
alternatives à la prison. En 1994, le Rwanda est le pays qui compte le
plus de prisonniers pour 100 000 habitants (720) devant la Russie (586) et
les Etats-Unis (557). Par ailleurs, les Etats Unis sont montrés du doigt
pour les discriminations raciales : les prisonniers noirs étant 6 fois
plus nombreux que les blancs, 6% des hommes de couleur noire, agés de 18 à
44 ans sont détenus dans ce pays.
En Europe, le taux d'incarcération se situe entre 80 et 120 pour 100 000
habitants.
L'OIP s'est également intéressé au sort des demandeurs d'asile ou des
étrangers en général. Les violences ou les discrimination à leur sont
particulièrement marquées en Allemangne, en France, au Portugal, en
Hongrie. en Russie et en Suisse.
Pour ce qui est des étrangers en situation irrégulière. l'OIP constate que
les centre de détention
spécifiques qui leur sont attribués connaissent souvent des conditions
matérielles exécrables. L'Allemagne utilise des containers comme lieux de
détention. Les Hongrois, d'anciens camps construits par les nazis. La
France est aussi épinglée pour le mauvais état de ses centre de rétention
administrative.
C.S
OIP. Rapport annuel, 16 av Berthelot,
BP 7083, 6931 Lyon cedex 07.
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