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le 26 mai 2005
Philippe Pignarre :
Dans ce livre nous employons des mots comme "sorcellerie", "envoûtement". On
peut croire que ces termes sont utilisés d'une manière symbolique, pour dire
des choses qui ne peuvent qu'être " sérieusement" décrites avec d'autres
mots. En fait, pas du tout. Nous pensons que ces mots là sont sérieux, et
les prenons dans leur sens réel.
La campagne du référendum sur la constitution européenne
Au moment où ce livre a été remis à l'éditeur (novembre 2004), il n'y avait
pas de débat sur la constitution européenne. L'expérience de ce référendum a
été pour nous (Isabelle Stengers et moi) une bonne surprise. Parce que
personne ne s'attendait à ce que les partisans du non soient les premiers à
instaurer le débat politique sur la question de l'Europe. Nous devons les
remercier de cette inauguration, de cette sortie d'envoûtement.
Avec les partisans du oui, nous sommes en présence d'une espèce d'"union
sucrée" (Hollande qui pose à côté de Sarkozy à la Une de Paris Match)
proclamant, avec un anti-libéralisme de circonstance, que voter pour la
constitution donnerait plus de poids à la France. Ainsi toute la France
serait contre le libéralisme. C'est tout de même une situation nouvelle !
Quand l'" union sucrée " parle de divergences, c'est simplement sur les
moyens de s'y opposer (au libéralisme).
Alors une théorie apparaît, celle "des gens qui se tirent une balle dans le
pied ".
Cette théorie n'est pas nouvelle, rappelons-nous les batailles contre l'OMC
à Seattle et Doha. On y entendait le même argument dans la bouche de ceux
qui disaient : "Bien sûr, l'OMC c'est pas terrible, mais sans elle ce serait
pire !"
Désormais, chaque fois qu'on n'est pas d'accord avec quelque chose, qu'on
veut faire de la politique, on nous signifie de ne plus rien faire, sinon
gare aux conséquences. Vous serez punis : " vous aurez les accords
bilatéraux ! le traité de Nice ! les délocalisations! "). Le comble c'est
que cette même alliance, entre droite et gauche, a rédigé successivement le
traité de Nice et la constitution!
L'industrie pharmaceutique fait la même chose en brandissant le chantage au
respect des brevets (par exemple, contre la fabrication des trithérapies à
bas prix contre le sida en Afrique), sinon plus de moyens pour la recherche
sur " vos " cancers ou maladies cardiovasculaires dans " nos " pays riches !
Cette théorie vise à empêcher que les questions politiques soient déployées,
examinées, discutées, prises en charge collectivement. Il y a là un
véritable mode d'envoûtement (paralysie, tétanisation) et une organisation
de destruction de la politique.
Avec cette campagne tout se décline d'une manière particulièrement obscène.
Car on nous dit que l'internationalisme passe en définitive par le
capitalisme. Ce serait lui seul qui définirait quel serait le monde commun
dans lequel nous devons vivre et réduirait tout opposant en vulgaire
nationaliste chauvin.
Dire NON, c'est dire : " Nous ne voulons plus de ces envoûtement là".
L'envoûtement brisé ou le retour de la politique
Le problème que nous avons essayé de saisir dans ce livre est que le
capitalisme est un mode d'organisation qui saisit toutes les forces de
créativité pour les retourner contre elles-mêmes. Chacun, dans ses diverses
expériences, vit aujourd'hui comme cela le capitalisme. On s'en rend compte
jusque dans nos collectifs de lutte où l'on est parfois tétanisé par les
alternatives infernales dans lesquelles on est placé.
Nous sommes amenés de plus en plus souvent à employer l'expression, et il ne
s'agit plus d'une métaphore : ce monde nous rend malade.
Depuis 20-30 ans, un horizon totalement nouveau de destruction de l'humanité
elle même nous est apparu. Autrefois, pour le mouvement socialiste ouvrier,
l'enjeu était au pire la barbarie. Cet enjeu de destruction peut se dessiner
dans des catastrophes écologiques entraînées par la façon dont les sociétés
capitalistes fonctionnent.
Ce monde nous rend malade par des biais très concrets (catastrophes
écologiques, mais aussi pollutions insidieuses). Prendre au sérieux " ce
monde qui nous rend malade ", nous oblige à réfléchir, d'une part, sur les
manières de se protéger contre lui. Et, d'autre part, aux manières d'agir
collectivement.
Le rapport maladie/capitalisme a été seulement posé deux fois en 30 ans.
D'abord dans le livre en deux volumes de Deleuze et Guattari
(vol.1L'Anti-Œdipe - attaque contre la psychanalyse- et vol.2 Mille plateaux
- examen du capitalisme-) dont le sous-titre général est Capitalisme et
schizophrénie. Quand à Isabelle et moi, nous parlons plutôt de " capitalisme
et dépression ", au sens où, aujourd'hui, tous les mécanismes de
fonctionnement du capitalisme fabriquent, pour l'individu comme au niveau
collectif, de la tristesse, de l'incapacité à agir. C'est une perte
d'énergie vitale : celle de faire des choix, de faire de la politique, celle
d'être joyeux dans la façon dont nous vivons ou exprimons de la créativité.
Faire de la politique est horriblement difficile dans la situation actuelle.
Nous sommes entourés de forces qui font de la politique pour détruire la
politique. Ceci a été illustré à Seattle par la formule ironique et pleine
de condescendance de Pascal Lamy disant aux pionniers de l'alter mondialisme
: " On n'arrête pas les horloges".
Cela veut dire : le monde va dans un certain sens et il est impossible de
s'y opposer. Il n'y a rien à discuter. Cette formule là remplace la
politique par la pédagogie. Ainsi de nombreux hommes politiques ne voient
dans leur rôle que celui de pédagogue. Ils considèrent, lorsque le peuple
n'est pas d'accord, qu'ils se sont mal expliqués sur les contraintes
auxquelles notre action est soumise. Cela revient à infantiliser les gens.
Mais trop infantiliser le public peut le retourner. Et celui-ci, devenant
trop turbulent, peut finir par voter Le Pen.
L'événement de Seattle
Là-bas, aux Etats-Unis même, face à cette infantilisation, quelque chose a
été inventé. Cela s'est traduit par le slogan "un autre monde est possible "
qui a fait florès et marqué toute une génération.
Ce slogan n'est pas un programme, une vision de la société qu'il faudrait
construire, c'est un cri. Il signifie : " Non ! Il n'y a pas de chose dont
on ne peut pas discuter ; quelque chose qui avance d'une manière inexorable
et contre lequel il n'y aurait rien à faire ". La revendication posée est
celle du droit à réinventer de l'espace politique, là où on essaye de
supprimer la discussion des problèmes. D'un coup, avec le cri de Seattle,
tous ces abandons qu'on nous demandait de faire sont entrés en crise.
Cela correspondait à une période où on a assisté à un retournement très
important. Peut-être pour la première fois depuis toujours, un sentiment
majoritaire s'est répandu, celui que nos enfants vivront moins bien que
nous. Une "torsion" de notre représentation commune est survenue, celle qui
consistait à croire au Progrès global.
Depuis les années 80, quand on demande aux gens de faire des sacrifices, sur
leur pouvoir d'achat, leur retraite, leur sécurité sociale…, ce n'est jamais
au nom d'un progrès à venir dont plus personne ne croit. C'est au nom d'une
guerre économique dont la singularité est, dit-on, qu'elle n'aura jamais de
fin. Elle sera en permanence alimentée par les différences, par les
décalages entre les différentes sociétés, entre les différents niveaux de
vie.
On ne pourra pas comprendre le non au référendum en France, son importance,
si on ne prend pas en compte tous ces mécanismes qui travaillent notre
société depuis un certain temps.
Marx et la fin des prophètes : le temps des jeteurs de sonde
Dans ce parcours avec Isabelle Stengers nous avons beaucoup discuté de
capitalisme, donc inévitablement nous avons dû nous situer par rapport à
l'héritage du marxisme.
La première chose a été de dire : " Qui sommes-nous pour raconter ça ?".
Isabelle Stengers est philosophe. Elle a beaucoup travaillé avec les
scientifiques (Prigogine), et sur la psychanalyse, l'hypnose, avec Léon
Chertok. Elle s'est toujours intéressée aux questions politiques, à travers
le rapport science et politique.
Pour ce qui me concerne, j'ai connu une expérience politique en tant que
militant à la LCR et fait un parcours au sein de l'industrie pharmaceutique.
Mais tous deux, nous nous trouvions, psychologiquement, émotionnellement,
embarqués sur ce bateau de l'alter mondialisme, tel qu'il avait été lancé à
Seattle. Bateau qui nous disait de rouvrir le champ des possibles, le
terrain de la discussion politique.
Dans cette situation, ce qui nous paraissait intéressant était que personne
ne possédait la carte du territoire permettant de dire : " Ce bateau doit
aller selon telle route ", comme Marx avait pu le croire.
Le monde tel qu'il se construit, nous rend malade, nous détruit de plus en
plus : écologiquement, physiquement, mentalement. Ne sachant pas où il va,
nous nous sommes dits, " nous ne serons pas des prophètes ". Le monde
commun, autre, ne découlera d'aucune théorie préexistante. Il ne dépendra
que des manières dont nous le fabriquerons, manières qui restent aussi en
partie à inventer. Il faut donc regarder toutes les expériences où se
fabriquent des choses qui donnent envie, tous les groupes qui dessinent des
parcours même très limités, souvent locaux, et qui disent : " Tiens ! C'est
par là que pourrait passer un monde commun différent ".
Nous nous sommes simplement, modestement, définis comme des " jeteurs de
sonde ". Des sondeurs disant : " Attention ! Là il y a des bancs de sable,
ici il y a de mauvais courants, le bateau pourrait se fracasser". Et cela
rejoignait une idée qui est une critique, de notre part, de Marx. L'idée que
faire de la politique c'est entrer dans un monde où il n'y a plus de
garantie, où la seule garantie qui existe est la discussion collective.
C'est-à-dire, penser qu'à la différence des religions, on ne peut jamais
faire appel à des textes sacrés, à une transcendance qui nous dicte ce qu'il
convient de faire.
Pour employer un langage philosophique: tout est immanent. On ne peut pas
faire appel à quelque chose venant d'au-dessus (transcendance) qui viendrait
régler le problème.
Autrefois, on pouvait confier toute une série de questions aux
scientifiques, aux experts. Le monde était finalement divisé en deux (Bruno
Latour appelle ceci le " grand partage "). Il y avait les questions qui
relèvent de la nature, dont les scientifiques discutaient entre eux et dont
ils étaient les porte-parole. De l'autre côté il y avait le monde politique,
celui des questions humaines.
Mais ces dernières années, nous avons appris que cette division-là avait
disparu et que faire de la politique aujourd'hui était s'intéresser à toutes
les questions.
On ne peut rien confier aux scientifiques. D'abord, chaque fois que se pose
une question scientifique intéressante, les experts sont en désaccord entre
eux (sur le nucléaire, les OGM, l'avenir des bancs de poissons, le prion et
la vache folle .. ).
Toutes ces questions " chaudes " doivent être intégrées dans le débat
politique et être discutées comme telles, parce que nous n'avons pas de
théorie pour les garantir. Les scientifiques font des expériences
différentes et s'en font chacun les porte-parole. Expériences qu'il faut
écouter, mais qui doivent être tranchées politiquement, au risque de se
tromper et de se corriger. Ce que d'ailleurs permet la politique.
La politique, c'est juger des choses que l'on fait, aux conséquences que
cela a. Et la question permanente reste : est-ce que ce que l'on fait permet
de déployer un bon ou un mauvais monde commun ?
Au contraire de Marx, qui avait pensé faire une théorie scientifique du
capitalisme, nous proposons simplement d'essayer de voir quelle expérience
nous faisons du capitalisme. Il nous semble en effet que la manière la plus
intelligente d'en parler c'est de se confronter à l'expérience de ce système
qui nous met en permanence devant des " alternatives infernales ".
Pourquoi Marx a-t-il construit son œuvre sur le capitalisme en tant que
théorie ? Très probablement parce qu'il avait conscience de la capacité de
ce système à nous saisir et à nous détruire. Ainsi, en se mettant dans une
position de scientifique, cela lui permettait de se mettre à distance, de se
protéger de cette réalité redoutable. Et ainsi de pouvoir l'étudier.
L'idée de Marx avec laquelle nous ne sommes pas d'accord est celle de
progrès. Marx pensait que le capitalisme fait avancer l'Humanité par le
mouvement même de destruction qu'il opère. Par là, il décille les yeux des
personnes concernées, tout en nous menant au bord du socialisme.
Mais l'expérience nous montre que les destructions opérées par le
capitalisme, des cultures populaires aux conditions du réchauffement de la
planète, ne sont pas positives et peuvent même rendre de plus en plus
improbable l'arrivée d'un monde meilleur.
Qu'est-ce qu'être de gauche aujourd'hui ?
Gilles Deleuze considérait que ce qui distingue la gauche de la droite,
c'est que " la gauche a besoin que les gens pensent ".
Cela signifie qu'il n'existe pas de solution toute faite, que la politique
est un monde sans garantie. Tout est fabrication collective, tout est
invention. Exemple : comment inventer quelque chose permettant de s'opposer
à une situation comme le chômage.
C'est seulement dans l'effort tendu vers la création de solutions qui
pourront répondre à une amélioration de ce monde, solutions qui souvent sont
locales mais donneront envie à d'autres (effet imitatif), que les
alternatives infernales qui se posent à nous seront déserrées.
Capitalisme, marché, biens communs : desserrer les alternatives infernales
Le libéralisme est une construction idéologique mensongère (la concurrence
loyale et non faussée). En effet, c'est quand il n'y a pas de marché que le
capitalisme fait le plus de profits. L'importance aujourd'hui des brevets,
du droit des marques et des copyrights est là pour le montrer.
L'Inde, qui ne respectait pas les brevets, avait fait baisser de 100 fois le
prix des trithérapies contre le sida, en utilisant les mécanismes du marché.
Mais les firmes pharmaceutiques ont fait appel à l'OMC et imposé leur loi
par le chantage : pas de brevet, pas de recherche !
Une association a pourtant relevé le défi et desserré une telle alternative
infernale. C'est l'Association Française contre la Myopathie. Sa décision
fut de collecter des fonds (Téléthon) et financer ses propres équipes de
recherche. Cet exemple a donné envie à Médecins sans Frontière qui a lancé
des équipes de chercheurs contre les principaux fléaux sanitaires dans les
pays pauvres qui sont le paludisme et les tuberculoses résistantes. Ce qui
n'intéresse ni la recherche privée, ni la recherche publique.
Ces associations ont créé une sorte de bien commun d'une nouvelle catégorie,
les anciennes étant les terres communales, puis les mutuelles au 19ème
siècle. Le système des mutuelles, chacun cotise en fonction des ses
ressources et bénéficie en fonction de ses besoins, fut d'ailleurs aussitôt
contré par les assurances capitalistes (on achète une garantie). En France
le système mutualiste s'est généralisé avec la Sécurité sociale.
Il y a en permanence une lutte entre ceux qui veulent fabriquer des biens
communs nouveaux, créant ainsi un autre monde, et ceux qui veulent les
détruire.
Ce livre, La Sorcellerie capitaliste veut donner du courage à tous ceux qui,
pris dans les alternatives infernales du capitalisme, montrent qu'on peut
s'en protéger et être source d'invention.
Le Débat
Un intervenant
Le capitalisme ne rend pas seulement les gens malades. Lui aussi traverse
des périodes de maladie, de crise. Dans ces périodes il ne peut plus
satisfaire le plus grand nombre et les injustices de ce système ressortent
avec vigueur. Cependant vous n'avez pas abordé cet aspect du " mal
capitaliste ".
Un intervenant
Je crois, pour ma part, que la crise économique de nos pays est de trop
produire, au risque de faire " crever " la planète. Cette richesse, par
ailleurs mal répartie et basée sur des besoins sans cesse créés et
renouvelés, rend malheureux par frustration.
Aujourd'hui le niveau de vie moyen d'un européen n'est pas " soutenable ".
Nous mangeons le capital de la planète.
Cet autre monde possible à inventer consiste à inventer les manières de se
décoloniser l'esprit de cette économie, afin de vivre autrement : réinventer
des valeurs simples, humaines.
Philippe Pignarre
Je partage vos propos sur l'injustice.
Par contre, nous ne parlons pas de crise du capitalisme.
Contrairement à aujourd'hui, en 1929, le capitalisme traversait bien une
crise. Nous ne sommes plus dans cette situation qui fait encore trop
référence à l'idée de progrès (après le crise, la reprise ou la révolution).
Aujourd'hui le capitalisme est entré pour une longue période dans une
restructuration permanente. Il se déterritorialise de plus en plus
rapidement, et en même temps se territorialise (se concentre) dans des
situations lui permettant d'échapper au marché (brevets, droit des marques,
copyrights, droits d'auteur). Par contre, les salariés sont mis en
concurrence mondialement. La crise existe, mais pour les pauvres ou pour le
salariat qui devient une condition de moins en moins enviable.
Un intervenant
Je considère que les partis écologistes ne se déterminent pas clairement sur
le mouvement de mondialisation conduit par le capitalisme.
Je pense que la Chine, pays non capitaliste, est paradoxalement le meilleur
soutien du système monétaire US en lui garantissant son déficit budgétaire
abyssal.
J'observe enfin une double et grave dégradation, celle de l'idéologie
socialiste qui a perdu tout contenu moral et celle du langage qui connaît
aujourd'hui une véritable falsification du sens des mots.
Un intervenant
Je suis intéressé par la volonté des deux auteurs de dénombrer,
d'identifier, de décrire l'archipel des tentatives qui, aujourd'hui,
permettent l'ouverture de brèches dans les interstices du dispositif social
et économique dominant. Je suis cependant préoccupé par l'émiettement de ces
alternatives, car le temps nous semble compté.
Un intervenant
Je considère qu'il ne faudrait pas laisser penser que le capitalisme est
seul à attenter à la vie sur la planète. Il y a eu le nucléaire soviétique ;
il y a aussi l'utilisation massive du charbon en Chine.
Philippe Pignarre
Pour moi, l'écologie n'est absolument pas synonyme de protection de la
nature. L'événement que constitue l'écologie politique consiste justement à
considérer qu'il ne faut pas laisser isolées la nature et ses questions, ou
les confier aux bons soins des experts (des scientifiques), mais au
contraire les réintégrer dans le débat politique. La politique ne relève
donc pas simplement des questions de la vie des hommes entre eux.
Parler du rapport Chine/USA me suggère une double question : Qu'est-ce que
l'Etat laisse faire au capitalisme et qu'est-ce que le capitalisme fait
faire à l'Etat. Contrairement à ce que prétendent faussement les théoriciens
libéraux du "tout marché", le capitalisme demande toujours plus d'Etat. Pour
imposer, par exemple, une législation mondiale sur les brevets, le
capitalisme réclame beaucoup d'interventions étatiques, sans cela il serait
dans une situation de chaos intolérable.
L'expérience que nous faisons du capitalisme montre que celui-ci est formé
d'une multitude de marchés différents, côte à côte, lesquels nécessitent une
multitude de lois et de règlements pour fonctionner.
Ce n'est donc pas le marché qui crée sa loi. C'est l'inverse. La loi fait
exister le marché. Par exemple pour le marché du médicament, il faut une loi
sur les brevets, sur le monopole de la prescription (par les médecins), de
la distribution (par les pharmaciens) ; une loi sur les essais cliniques,
pour l'autorisation de mise sur le marché, etc.
Il est donc possible de modifier en permanence ces règles. Du coup, cela
redonne des marges de manœuvre. Nous en disposons de plus que l'on voudrait
nous laisser croire.
Nous devons discuter de la structure de chaque marché, de ses lois et
règlements et comment agir sur ces marchés. Cela suppose déployer ces
questions et en devenir experts. C'est-à-dire fabriquer de l'expertise
collective.
Par exemple, aujourd'hui, l'angle d'attaque contre l'industrie
pharmaceutique n'est pas la nationalisation (les capitalistes laisseraient
bien à l'Etat ces usines qui les embarrassent), mais la question de brevets.
Cette question pollue maintenant jusqu'à la recherche publique, laquelle
renonce à sa vocation de publier (et d'enseigner), au profit de la
dissimulation de ses recherches, afin de pouvoir, elle aussi, déposer des
brevets.
Ainsi la politique ne consiste pas simplement à dénoncer, mais à déployez
des expertises et des expérimentations nouvelles.
Un intervenant
Le système capitaliste se situe dans une phase ultime qui ne consiste pas
seulement à surproduire et à détruire les biens naturels (la biosphère),
mais aussi à détruire, à force de surconsommation et de croissance
obsessionnelles, les forces du travail elles-mêmes.
Un intervenant
Je souhaite que vous reveniez sur le couple capitalisme/psychiatrie-psychanalyse.
Un intervenant
Je pense que le capitalisme est effectivement un colosse aux pieds d'argile
qui a pu faire croire qu'il offrait une chance de réussite à chacun, et plus
généralement à la classe ouvrière. Mais dorénavant Produit Intérieur Brut
(PIB) et bien-être vont en se séparant. Quand l'un monte, l'autre commence à
décroître.
Aujourd'hui, nous devons arrêter, individuellement et collectivement, de
suivre les règles du système, de jouer son jeu, y compris en cherchant à
l'affronter. Arrêtons de passer notre vie et notre énergie à le combattre :
créons autre chose !
Philippe Pignarre
Le capitalisme produit de l'incapacité à agir, de la tristesse, de la
destruction. Nous sommes habitués à séparer d'un côté ce qui dépend du
psychologique, de l'individuel et de l'autre côté ce qui relève de la
société, de la sociologie, des grands mécanismes. Il y a un chantier à
mettre en œuvre sur l'idée de cette séparation.
Nous relatons à la fin de notre livre une expérience de militantes
américaines qui nous a beaucoup intéressé. Ces collectifs féministes ont vu
venir et ont su affronter sans être écrasés cette énorme contre-offensive
néo-conservatrice et religieuse à l'œuvre depuis Reagan. Mieux ! elles ont
été capable de faire l'événement à Seattle, et plus récemment d'animer
d'immenses manifestation anti-guerre ou quasiment de paralyser la dernière
convention républicaine à New York.
Pour pouvoir tenir, leur idée a été de redonner une dimension spirituelle
aux batailles qu'elles menaient. Elles ont défini une identité assez forte
autour d'un certain nombre de valeurs et de pratiques relevant d'une
spiritualité.
Se définissant comme sorcières néo païennes, elles ont enseigné des
techniques de la non violence aux manifestants de Seattle. Elles ont fait un
lien entre thérapeutique et politique, comme Deleuze et Guattari avaient
essayé de le faire entre capitalisme et schizophrénie. Elles ont constitué
des groupes où la préoccupation permanente était : quelles techniques met-on
en œuvre pour que nos groupes militants soient vivables, non mortifères ;
pour qu'on y trouve plaisir et joie à créer ?
Nous avons à apprendre de ces groupes. Nous devons réfléchir aux poisons que
le capitalisme diffuse et que nous transposons nous-mêmes dans nos façons de
militer, nous faisant perdre en permanence du terrain.
Compte-rendu réalisé par
Francis Juchereau.
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