La sexualité et les jeunes
Résumé
et extraits de la conférence de DL :
Il sagit de ces émissions de
radio où les gens viennent déverser une part de leur désespoir et les problèmes
quils ne peuvent faire entendre ailleurs.
Il sy agit essentiellement de
jeunes, de sexualité, et de femmes.
Lenquête et son contexte
Je vais situer cette enquête, entamée début 94, inachevée : circonstances
liées au fond du problème.
La demande dun membre du CSA
(Comité Supérieur de lAudiovisuel), sinquiétant de la dérive
de radios interactives orientées vers un public jeune sur les grands réseaux nationaux,
au succès considérable alors, démissions semblant correspondre à un besoin
apparent du public. On me demandait un petit rapport vite fait, à partir de
lécoute, sur ce que je pouvais en penser : fallait-il condamner, interdire, laisser
faire, encadrer ?...
Jai démarré banalement : entretiens avec ceux qui fabriquaient les
émissions, ceux qui écoutaient, ceux qui téléphonaient, ainsi quune
analyse assez serrée du courrier reçu. Sur Fun Radio (FR), 400 lettres par jour, 6 à 10
pages où les gens racontent leur expérience sexuelle ou tout autre problème, courrier
que la radio ne peut traiter. 15 jours après, décision du CSA de censurer
lémission LovinFun sur laccusation de pornographie. Réaction de FR, appel à
lopinion publique, le directeur me demande comment on peut défendre son émission.
Je rédige un texte de 2 feuillets sur pourquoi cette émission nest pas de la
pornographie. Le directeur publie cela comme un rapport de chercheurs du CNRS
justifiant pleinement ce type démissions. Cela permettait de dire que le CSA
ne tenait aucun compte des conclusions dun rapport par lui-même demandé parce
quelles ne confirmaient pas son approche. A partir de cette publication
lenquête est perturbée et complètement faussée. Nous la recentrons
sur linteractivité : pourquoi les gens
se confient aussi facilement sur une radio alors quils ne peuvent pas le faire dans
le privé. Létonnant : leur refus de reconnaître leur propres propos
lorsquun des chercheurs les appelait individuellement au téléphone, alors
quils avaient pu parler de leur propre sexualité devant ou pour un million
dauditeurs...
Nous avons pu, sur une radio parisienne pendant un mois parler de la question très
politique : qui a le droit de parler de sexualité, et de le faire publiquement et
qui a le droit de définir ce que doit être et ce quest la sexualité ?
La réponse du CSA était institutionnelle : que lémission ne soit
plus interactive, que les propos sur la sexualité soient tenus exclusivement par un -pas
une- médecin. La parole des jeunes eux-mêmes était renvoyée à de la pure
provocation, et comme du non-sens ou relevant de lobscénité.
Lobsession du président du CSA
: empêcher que les jeunes parlent de ça et comme ça, avec des mots insupportables. Ce
qui a fait éclater cette affaire qui a éclairé les rapports de pouvoirs de classes ou
de genres qui structurent notre société, ce qui a créé et appelé la censure : les
paroles dune jeune fille appelant FR et se plaignant de la volonté incessante
des mecs denculer les femmes (dit au premier degré et crûment); elle posait
un problème social très clair : qui définit la
sexualité? Pourquoi les jeunes filles sont-elles soumises à une sexualité définie
et construite essentiellement par les hommes? Et pourquoi auraient-elles à se soumettre
à des pratiques, des normes, une vision des choses qui sont celles des hommes? Paroles
dune femme, et, dans ce type démissions sexprime très fortement, et
très directement, une parole féminine quon nentend pas ailleurs : Demande de
vocabulaire, demande technique. Nous navons pas les mots nécessaires pour
dire notre expérience. Idem dans le courrier (40 lettres par jour, la moitié sur
la sexualité, 70% provenant de femmes dont 25% font état dagressions sexuelles
subies allant jusquà linceste ou au viol caractérisé). Dans ce cas elles
font toujours état dabord dun problème dordre technique dans les
relations actuelles puis évoquent, à part, lagression subie dans lenfance.
Pour moi, une des raisons de
défendre avec force, au moins publiquement et malgré ses défauts cette
émission, cest quelle a permis lexpression de cette parole-là, de la
violence subie par les femmes, physique mais surtout plus diffuse portant sur la
définition même de ce quest la sexualité et de ce que sont les pratiques
sexuelles légitimes ou non.
Question : pourquoi cette émission
favorise-t-elle une expression de la sexualité qui
soit plutôt féminine ?
Ce serait par son fonctionnement même et les propos qui y sont tenus par les
animateurs : ils disent toujours la même chose et non un message pour chaque
individu. Propos extrêmement rodés et de deux ordres :
Dire à tout le monde : la sexualité nest pas un problème technique,
cest un problème relationnel. ... et
donc elle doit sinscrire dans le cadre dune relation
A partir de cela : Vous pouvez vous éclater, pratiquer ce que vous
voulez, à condition de respecter votre propre intégrité et celle de votre
partenaire. Sans cesse le même message.
Lhypothèse que nous,
chercheurs, avons défendue : si ce nest pas de la pornographie, cest que le
message recontextualise toujours la
sexualité, et, ainsi, permet lexpression des
catégories dominées : les femmes, les
homosexuels...
De ce point de vue-là, les questions
de sexualité sont des questions sociales et socio-politiques.
Et il y a dans notre société une difficulté très grande à parler de ça et à
admettre la violence subie par les catégories dominées.
Ces émissions offrent un forum, un espace
dexpression, alors que ces espaces sont très réduits et très faibles. Plus
brutalement : le développement de ce genre démissions sexplique par la faiblesse de notre système politique et sa
fermeture.
Notre définition de ce qui est
politique, public, est très étroite et très positive, cela va de pair avec
labsence des femmes dans cet espace. En contrepartie : dévalorisation des questions
privées.(...)
Or elles sont de moins en moins
acceptées comme des questions privées et envahissent de plus en plus tout notre espace
et notre espace politique. (...)
Sauf que notre espace politique, institutionnel, système masculin, a beaucoup de
mal à traiter et prendre en charge ce type de questions. (...) Alors, la catégorie
sociale qui sait faire ça, les marchands,
les médiateurs ont su saisir lair du temps et ont su offrir les espaces nécessaires à
lexpression de ces problèmes, à leur reconnaissance comme problèmes publics, mais
pas forcément à leur traitement.
Leur logique est évidente :
renforcer leur entreprise, faire des bénéfices, donc être efficace : doù
recherche du spectaculaire, du vendable, du choc émotionnel plus que de la réflexion. La
radio permet plus que la télé débat et ouverture. Sils sont là pour faire de
largent ils ont une conscience de classe assez forte de leur rôle social, des
conséquences de ce quils font.