Les
formes
de
l'engagement
Pratiques
artistiques et luttes sociales
Le 11 juin 1999, avait lieu la conférence-diapos-débat du Cercle
sur les formes de l'engagement, autour du rapport entre pratiques artistiques et luttes
sociales. L'école nationale des arts décoratifs de Limoges avait mis gracieusement à
notre disposition un amphi. Soixante-dix personnes environ ont participé à cette
soirée.
Brian
Holmes, critique d'art et militant, a introduit le débat par un exposé théorique. Marc
Pataut, photographe, et Gérard Paris-Clavel, graphiste, tous les deux membres du
collectif Ne
pas plier, ont projeté et commenté, l'un des
diapos, l'autre des vidéos, rendant compte de leur pratique, autour des formes de
l'engagement. Toutes les illustrations de ce numéro de la Lettre sont des productions de Ne pas plier. Compte-rendu...
Comment les formes artistiques peuvent-elles contribuer à un développement d'un réseau socialement utile inducteur de changement sociaux ? |
En partant du sujet qu'il estime central, à
savoir les formes de l'engagement (intitulé de la soirée-débat), Brian Holmes aborde
cette question en précisant le champ d'intervention : la production et la diffusion des
formes visuelles, circulant de mains en mains, portées physiquement dans l'espace public
et interprétées de vives voix à travers cette circulation. Il s'agit aussi de ce que BH
nomme un engagement de proximité où la forme
visuelle est désignée comme un objet médiateur,
un objet reliant ou un objet de controverse.
D'où l'hypothèse qu'il formule : "La forme même de nos productions, plus leur
support matériel et leur qualité artistique conditionne le type de rapport politique que
nous pouvons engager individuellement et collectivement avec les autres (...). Or, ce
parti-pris de la proximité dans les relations politiques est discutable dans une
société de masse, parce qu'on a toujours pensé (...) que l'engagement politique y
passait par des mécanismes de propagande ou du moins de diffusion de masse". Aussi,
pour produire des effets sensibles sur la société française et à terme européenne, l'engagement de proximité suppose un travail en
réseau. Celui-ci se définit comme un ensemble de liens de nature très diverse, capable
de traverser les barrières de classes et de castes professionnelles. Pour grandir de
proche en proche, pour s'auto-organiser, l'organisation en réseau suppose un travail
d'éducation populaire qui redonne aux gens le goût de la complexité.
"Notre travail sur les formes d'un
engagement de proximité, explique B.Holmes, nous a amené à travailler à la fois sur la
pratique des réseaux et l'éducation populaire."
L'éducation
populaire
L'éducation populaire ou l'auto-école doit
être surtout une pratique de débat informé
qui se développe à partir de situations concrètes. Ce qui amène des questions :
comment les formes artistiques peuvent-elles faire réseau ? De quelle manière ?
Comment peuvent-elles contribuer à un développement d'un réseau socialement utile,
inducteur de changements sociaux ?
D'où la nécessité de considérer les
formes produites par rapport à leur contexte de production et de diffusion. Le plus
simple, c'est de produire avec ses propres ressources pour éviter tout compromis mais
cela limite très vite la diffusion, faute de moyens et faute de partenaires pour diffuser
les productions. Or l'intérêt, c'est d'élargir la diffusion pour que ça puisse
toucher, de proche en proche, un nombre toujours plus grand de personnes. Pour ce faire,
la co-production s'impose, avec tous les processus que cela implique, dans une relation
triangulaire, créateurs, gens en situation de lutte sociale et institutions publiques. Ce
cas de figure est très intéressant parce qu'il met en contact une association militante
ou une mouvance marginale avec une institution qui a vocation à répondre aux
revendications sociales mais qui est souvent incapable de les identifier, de les
comprendre et de les représenter d'une manière appropriée. Par un travail indépendant
sur la forme : l'objet médiateur, le lien
peut se faire entre les institutions et le mouvement social, tout en préservant la
nécessaire distance entre ces deux pôles, notamment pour qu'une institution n'écrase
pas le mouvement, par exemple en utilisant son service de communication (ce qui arrive
très fréquemment). Mais la proximité par rapport aux conflits sociaux empêche
l'intermédiaire militant de se faire absorber par l'institution, de se faire récupérer.
Chaque pôle doit conserver une autonomie relative.
Dans cette société qui se désagrège sous la pression des rapports marchands, l'art reste une manière d'exprimer une solidarité proprement sociale. |
La
pratique des réseaux
Ce qui pose de nouvelles questions, tournant
autour de la circulation, de la diffusion par la mise en réseau. A quelle distance ce
type d'artiste doit-il se situer par rapport aux luttes sociales, aux conflits les plus
violents ? Est-ce qu'il peut investir d'autres sites sociaux, par exemple celui imparti à
la création artistique ? Est-ce qu'il peut s'engager dans le contexte social de la
pratique artistique sans tomber soit dans l'automatisme de la consommation de l'image,
soit dans la contemplation béate de la belle forme, les deux grands pièges qu'on trouve
dans les circuits artistiques ?
Cette question est sérieuse parce qu'il
risque de perdre l'intérêt premier de l'activité qui est d'aller un peu plus loin dans
le désir de transformation sociale. Ce danger est illustré par tous ces artistes
engagés qui réussissent et dont l'engagement disparaît.
Il y a un intérêt certain à réinvestir la
sphère artistique avec des pratiques militantes et à l'intégrer autant que possible
dans un réseau élargi. Pourquoi ? Parce que dans cette société qui se désagrège sous
la pression des rapports marchands, l'art reste une manière d'exprimer une solidarité
proprement sociale. Celle-ci s'oppose à l'atomisation des rapports qu'instaure la
marchandise, la professionalisation de la vie et la consommation. Mais il importe que
cette solidarité soit effective. Pour cela, il faut créer une intensité affective
comparable à celle qu'on peut ressentir dans une lutte sociale. Il faut donc transformer
l'espace de l'art pour y faire rentrer les expériences de confrontation et de débats
pour que les formes de changement social s'installent dans la durée institutionnelle.
Ceci est vrai pour les institutions artistiques mais pas seulement. L'idée, c'est de
surmonter toutes ces partitions sociales qui font qu'on est toujours renvoyé ailleurs
quand on demande quel est le sens de ce qui se passe. On est renvoyé à des experts qui
vont donner un avis ponctuel qui ne considérera pas le problème dans sa globalité. Il
faut retrouver ce sens du tout qui évolue dans le temps. Les pratiques artistiques
peuvent s'en rapprocher commes elles peuvent s'ouvrir à la complexité du monde et à la
richesse des rapports entre les personnes. Elles peuvent contribuer aussi à élargir la
pratique militante.
Dans un réseau, chaque élément a son
importance propre, y compris les choses et les formes. Le tout ne peut fonctionner que si
chaque élément est traductible quelque part dans les termes d'un autre qui peut lui
servir de relais. Ce qui amène à considérer les articulations possibles entre les
éléments de la société afin d'élargir le réseau au point d'influer sur les
institutions publiques, les partis politiques et même les marchés. Il faut reconnaître
que l'autonomie de chacun est nécessaire pour empêcher que le système se bloque mais
que la transmissibilité entre chaque élément est nécessaire pour que les choses
évoluent et que l'on puisse arriver à des résultats collectifs. Il s'agit, par les
expériences menées, de voir quels sont les processus qui donnent des résultats et qui
contribuent aussi à l'expérience de chaque participant. A partir de là, on peut poser
la question de l'efficacité politique de ces pratiques. Et c'est ce qui fait débat.
Quand on
s'engage dans une action militante, l'efficacité qu'on vise, c'est le changement.
Et même si le travail qu'on fait est un travail de proximité, de proche en proche, c'est un changement gobal qui
est visé. Celui-ci doit nécessairement trouver les manières de s'articuler à d'autres
forces sociales et de faire partie de quelque chose de beaucoup plus vaste que les idées
que chacun peut se faire de sa propre pratique et de ses propres ambitions.
"Ne
pas faire de l'art politique mais avoir une
pratique politique de l'art". |
Après cet exposé théorique de Brian
Holmes, Gérard Paris-Clavel a projeté des diapositives sur des interventions du
collectif Ne pas plier pour illustrer les
procédures mises en oeuvres, chaque image renvoyant à des pratiques. Il est difficile de
rendre compte de ce moment, avec nos moyens, tant l'image et le commentaire qu'en faisait
G.P-C sont indissociables. On peut juste resituer des terrains d'intervention : les
sans-papiers, les mouvements de chômeurs, la guerre du Golfe, le tiers-monde, l'Algérie,
la mondialisation du capital,... Comme leur contexte : des manifestations, des actions,
des rassemblements... Et des mots collés à ces images, ceux de Gérard Paris-Clavel les
commentant, les resituant : "Les images nous intéressent en terme de production mais
surtout à travers le mode de diffusion qui leur redonnent du sens" ; "Trop
souvent, l'image est abandonnée à la fin de sa production alors que sa dimension
politique intervient dans sa diffusion" ; "Ne pas faire de l'art politique mais
avoir une pratique politique de l'art" ; "Il ne faut pas qu'aux signes de la
misère s'ajoute la misère des signes" ; "Ce qui compte pour nous, ça n'est
pas seulement le résultat mais aussi la qualité du parcours qui l'a conduit",....
Il a aussi montré les procédures mises en
oeuvre par Ne pas plier pour recueillir des
éléments d'expression, in situ, comme ces
rouleaux de sctoch (existence, résistance)
dévidés et collés dans des espaces publics, pour créer un espace d'exposition facile,
rapide à mettre en oeuvre (entre des arbres, des poteaux, d'un mur à l'autre, etc.). De
même, la mise en mouvement de photos prises lors d'actions dans des Assedic, portées par
des manifestants permet de "créer de la mémoire immédiate et directe alors que les
médias plus classiques, par l'inflation d'images qu'il vont faire avant et après, sont
plutôt des machines à effacer la mémoire". Tout comme le dessin de camemberts
statistiques, à la craie, sur le sol, permet de rendre attractif quelque chose de très
ingrat, surtout quand ça concerne directement de multiples vécus comme la dégressivité
des allocations chômage ou encore le nombre de visas accordés aux Algériens.
Autre outil ayant été utilisé dans des
actions : l'engueuloir, un journal protestataire d'un texte qui se roule et se plie pour
se transformer en chapeau ou en mégaphone : "Ca permet de déconner et de
manifester".
Ensuite, Marc Pataut a projeté deux vidéo,
éléments d'un travail qu'il mène avec Peuple et Culture, sur la notion de pays. D'abord
une vue très large de Tulle, prise depuis les hauteurs de la ville, vision d'une cité
coincée dans sa vallée et, ensuite, le témoignage d'un ancien ouvrier de la manufacture
d'armes devenu paysan éleveur de chèvres et de pigeons (dont des extraits sont publiés
dans ces pages).
"Ce qui m'a vraiment intéressé dans cet acte très simple, des femmes qui s'interposent, c'est que, du coup, cette célébration, de commémoration devenait une action." |
Marc Pataut a expliqué, à ce propos, qu'il
s'agit de montrer qu'il y a des formes d'engagement fort mais moins spectaculaire. Il a
fait état des problèmes rencontrés avec la mairie de Tulle qui ont modifié sa
procédure habituelle de travail et l'évolution qui en a suivi. Un travail sur l'idée de
pays, notion complexe pensée par des institutions mais aussi revisitée par un mouvement
d'éducation populaire, PEC, et par un photographe, Marc Pataut : "Travailler sur
l'idée de pays, explique-t-il avec beaucoup d'émotion, à la fois sur l'idée
technocratique pondue par les lois Voynet, par les directives européennes et aussi sur
une idée un peu plus poétique du pays, sur des idées d'identité, sur l'idée que le
pays, ça peut être la meilleure ou la pire des choses, ça peut être un enfermement
comme ça peut être une ouverture. Idée aussi de rencontrer des gens qui, à Tulle, font
des choses, y vivent et ont des propositions et comment essayer de mettre en réseau ces
propositions. Comment amener à lire eux-mêmes ce qu'ils font ? Comment leur montrer que
ça a un intérêt, une valeur, une signification ? Et comment le montrer, le qualifier,
le dire ?"
Pour moi l'engagement, ça serait comment jouer cette intimité, comment jouer ce risque. |
Pour illustrer son propos, Marc Pataut a
raconté un acte qui s'est passé cette année pour la commémoration des pendus de Tulle,
du 9 juin 44 : "Il se trouve qu'il y a un élu du Front national qui, l'année
dernière déjà, s'était pointé à cette manifestation et qui s'est repointé cette
année. Et il y a eu un mouvement de femmes, autour de Ras l'Front, de femmes qui se sont
interposées entre cet élu du Front national et les officiels de façon à ce qu'il ne
participe pas à cette cérémonie. Moi, ce qui m'a vraiment intéressé dans cet acte
très simple, des femmes qui s'interposent, c'est que, du coup, cette célébration, de
commémoration devenait une action. Ca devenait quelque chose qui avait une valeur pour
aujourd'hui et qui n'avait pas seulement une valeur pour hier. C'est des choses comme ça
que j'ai envie d'essayer de qualifier, de produire, de faire sentir, de faire passer... A
la fois cette proximité, cette intimité, cette relation très proche. On la vit à Tulle
mais j'ai aussi le sentiment de la vivre avec les chômeurs de l'APEIS[1]
ou avec les gens du Grand stade. Pour moi l'engagement, ça serait comment jouer cette
intimité, comment jouer ce risque. A la fois comment prendre ce risque de l'intimité
avec l'autre et en même temps, comment en tirer une forme qui aurait une valeur pour les
autres". Ceci demande beaucoup de temps, d'énergie et de disponibilité. Ce qui
entraîne des choix de vie : "Mais l'engagement, il n'est pas que de notre côté à
nous. Ce qui m'intéresse, c'est de prendre des images mais aussi d'essayer de qualifier
chez l'autre ce que je lui prend, essayer de faire en sorte que le travail qu'on va faire
ensemble ça lui permette à lui aussi de travailler."
Compte-rendu réalisé par Christophe
Soulié.
"Fabriquer
des armes, ça m'a toujours tiraillé"
Voici de larges extraits tirés de la bande
vidéo qu'a projeté Marc Pataud au cours de la soirée-débat du Cercle. Ces paroles
illustrent bien tout ce travail sensible, à la lisière de l'intime que mènent Peuple et
Culture et Marc Pataud sur la notion de Pays, à Tulle, en Corrèze.
Fils d'un ouvrier de l'usine de la Marque à
Tulle, Dominique est devenu agriculteur après avoir quitté sa profession d'ouvrier
d'Etat à la manufacture d'armes où il était entré à l'âge de 15 ans, comme beaucoup
de jeunes tullistes. A présent il élève des chèvres angora et des pigeons. Dominique
évoque le "déclic" qui l'a amené à
cette rupture[2].
Marc Pataut le filme et écoute. Récit.
Ca ne correspondait pas trop à l'idée que
je me faisais de la vie : ouvrier d'Etat de la défense. Ca n'était pas ma tasse de thé,
du tout, du tout. J'ai très rapidement compris qu'il fallait essayer de trouver une autre
voie. (...)
Fabriquer des
armes, ça m'a toujours tiraillé, ça m'a toujours fait mal aux tripes, quoi. (...).
Au départ, les
gens se voilent la face, peut-être un peu. Et il faut bien faire quelque chose, quoi. Aux
yeux de la population tulliste c'était déjà un gamin qui était casé, avec plus de
soucis d'emploi, une rémunération intéressante, une carrière à faire sans
difficulté. Voilà, la vie était tracée au départ. Hop, à 15 ans, le souci en moins
pour les parents. (...)
Je suis rentré à
la manufacture en 71. (...) C'était encore les trente glorieuses, le boulot, le
plein-emploi (...). Moi, ce qui me gênait de par mon activité, c'était déjà cette
raison, le travail sur l'armement et, d'autre part, c'était aussi le taylorisme : les
tâches répétitives, un encadrement serré, (...) un manque d'espace pour se réaliser
(...). Je me suis tout de suite vu là-dedans, pris, quoi, avec pas beaucoup de solutions
pour me réaliser. (...).
Dans mon quartier,
il y avait une forte proportion de gamins qui étaient dans le même cas que moi : aller
à la manu, voilà. (...).
Après le travail,
je faisais du sport et j'évoluais dans un petit milieu assez fermé (...). Disons, c'est
peut-être ridicule à dire, c'est paradoxal, c'est au cours de mon service militaire
(...) que le déclic s'est fait dans ma tête. C'est-à-dire que, pour tout dire, c'est
l'année de mon armée que j'ai eu l'occasion de rencontrer, pour la première fois de ma
vie, des étudiants. L'exemple, c'est incroyable. Des gens qui avaient fait des études,
qui avaient fait la fac', qui avaient un savoir, qui avaient une culture. Je n'avais
jamais rencontré des gens comme ça, jamais! C'est fou, quoi. (...) C'est là que le
déclic s'est fait. (...).
Ca veut dire que
quand tu as 15 ans, que tu es dans un milieu industriel, tu fréquentes des gens de ton
milieu. Tu ne sors pas de ta bulle. Tu vas au boulot. Ensuite, le soir, tu vas au bar. Tu
ne rencontres que des gens de ton milieu. Donc, aucune ouverture. Aucun échange. (...).
Un exemple : jamais on ne parlait littérature, jamais on ne parlait théâtre (...) parce
qu'on était un milieu que la culture ne touchait pas (...). Donc en vieillissant, le jour
où on a l'occasion de rencontrer les gens qui ont cette ouverture d'esprit (...) si on
est quelque part un peu sensible (...), ça fait réfléchir. (...).
.
Ils
ont dit ou écrit |
"Nous
n'apportons pas de réponses mais nous renvoyons des questions"
"On ne
peut pas travailler sur le terrain des luttes sociales sans être habité par la
nécessité de la faire. On ne gagne pas d'argent, on le fait comme citoyen, c'est une
démarche politique, militante, sans compromis et pas un regard petit bourgeois
complaisant ou compatissant. Cet engagement militant est fondamental pour moi : il nourrit
ma pratique artistique et culturelle. (...)
Les travaux de
commande (financés par les institutions) ne permettent pas de s'impliquer réellement. En
revanche, quand on travaille avec des chômeurs, comme nous le faisons avec le photographe
Marc Pataud, depuis huit ans, on peut constituer un réseau fraternel, dépasser les
différences que révèlent, même malgré nous, nos corps, nos vêtements. Car il faut
voir à quel point le chômage s'aggrave, imprime sa marque sur les corps. Pour aller
au-delà, il faut construire un échange, partager les actions, donner de soi-même.
Ecouter,
travailler l'écoute, restituer l'écoute, c'est tout notre travail. Avec nos images, nous
n'apportons pas de réponse mais nous renvoyons des questions aux gens afin qu'elles
suscitent la parole et génèrent un échange".
Gérard
Paris-Clavel, "Se battre pour le droit à l'expression", in Convergence, mensuel de la solidarité édité par
le Secours populaire, n°182, mai 1999.
(Extraits
de l'article inséré à l'intérieur du dossier : "Les artistes s'engagent avec les
exclus", pp10-17).
LE
PAYS
de
la Politique et de la Poésie
Aux
Sources de la Parole dans le Pays de Tulle
par Brian Holmes
Lart,
cest ce qui rend la vie plus belle que lart.
Robert Filliou.
Quest-ce que
le pays ? Ce mot désigne la nation, le plus grand territoire collectif qui soit
jusquà ce jour mais aussi la contrée, le village, le territoire le plus
petit. Cest une ambiguïté significative : traiter aujourdhui de la
question régionale des pays, cest tendre un miroir au pays tout entier,
au moment même où celui-ci déborde ses anciennes frontières, pour rejoindre
lEurope. Les ambitions déclarées de la politique de pays peuvent se
résumer ainsi : tracer de nouvelles articulations administratives, non pas pour
exclure, mais pour inclure les campagnes et leurs villes dans une stratégie générale de
laménagement du territoire. Cette stratégie se fonde sur un constat
économique : seules des différences fortes, des dynamiques spécifiques,
permettront aux zones rurales de se projeter dans une économie mondialisée.[3]
Mais sur le plan poétique, cette singularité prend un sens inverse : il sagit
pour chacun des habitants de toucher, en deça des frontières prétracées, à un
territoire intime, au plus près des sources de la vie. Cest dans un pays imaginaire
que toute dynamique humaine prend naissance ; de sorte que la réalité concrète des
pays, et jusquà leur développement économique, est largement bâti sur
linsaisissable.
Cest dans un pays imaginaire que toute dynamique humaine prend naissance. |
Peut-on croiser ces dispositions
divergeantes, la gestion collective des territoires, lexpression spontanée des
désirs ? Cest lun des grands défis de la démocratie contemporaine,
toujours dactualité depuis les premières tentatives de décentralisation, mais
renouvelé sous dautres formes par la crise économique. Pour mener à bien les
programmes de laménagement du territoire lancés en 1995, lEtat lui-même a
dû reconnaître le besoin de favoriser les initiatives locales, les démarches
ascendantes, afin que la forme et le fonctionnement des futurs pays émanent directement
des collectivités concernées[4]. Mais dès lors quil
sagit dexpression, de spontanéité, il faut savoir passer du politique au
poétique dans le sens fort de ce mot, qui désigne le principe même de la
création. Cest là que souvre la possibilité dune véritable
expérimentation artistique.
Peut-on imaginer des formes plastiques,
littéraires, théâtrales, qui soient non pas laboutissement mais le départ
dun travail artistique ? Peut-on imaginer quun groupe dartistes,
avec leurs compétences spécifiques et lappui dune association
déducation populaire puisse aider les habitants dune région rurale à
dire leur pays sur le mode poétique, afin de mieux en débattre sur le mode
politique ? Pour réaliser les espoirs de la décentralisation, il faudrait non
seulement accomplir dindispensables aménagements techniques et économiques, mais
aussi arriver, avec les habitants, à quelque chose comme lexpression dune
parole territoriale, le portrait parlant dun pays. Tel est notre pari, dans ce
travail avec Peuple et Culture Corrèze dans le pays de Tulle.
Cette tentative se fonde sur une méthode,
que Marc Pataut appelle lécoute photographique. Cela consiste à laisser
lil suivre loreille, à sentretenir avec les habitants et à noter
ce quils disent, à faire des portraits, des paysages, selon les indications des
témoignages qui se croisent et senchaînent au fil des hasards et des rencontres,
jusquà former un réseau riche et ouvert dimages et surtout, de paroles. Dans
une première formulation du projet, le matériau de photographies et de témoignages
devait sarticuler dans une exposition, accompagnée dun cycle de débats
publics concernant le devenir du pays de Tulle. Mais cette approche du projet, déjà en
rupture avec la pratique artistique traditionnelle, a évolué encore au contact des gens
du pays, et aussi par une meilleure compréhension de la pratique de Peuple et Culture. En
effet, le commanditaire du travail en est devenu un véritable partenaire, dans un
mouvement qui cherche à réactualiser les ambitions de léducation populaire,
fondées dans le cas de Peuple et Culture sur le postulat de la culture comme force
politique autonome. Quest-ce que cela veut dire ? Que les pratiques artistiques
soient non seulement mises à la portée de leurs publics, mais quelles soient
appropriées par eux, afin que la transformation matérielle et symbolique du réel que
tout art implique devienne un apprentissage actif de la transformation de
lexistence. Et ceci dans le cadre de la vie de tous les jours, sans oublier les
réalités économiques et politiques.
Par le biais de cette pratique, Peuple et Culture a reconnu la nécessité de rejouer la parole quotidienne, afin de lincarner autrement, de produire ce décalage léger qui ouvre un regard nouveau sur la réalité. |
La notion déducation populaire telle
quelle a été développée par tout un éventail de mouvements nés après la
guerre peut sembler désuète aujourdhui, ne serait-ce que par le mot
populaire, qui évoque désormais la division sociale même que ces mouvements
ont cherché à dépasser. Mais un artiste contemporain, conscient que son art
nexiste quau regard dun public[5], et soucieux des rapports
entre ce regard et sa propre activité, trouve autre chose dans les textes fondateurs de
Peuple et Culture : La vraie culture naît de la vie et retourne à la vie.
(
) Elle nest pas à distribuer. Il faut la vivre ensemble pour la
créer.[6] Il y a là une invitation à concevoir la pratique
artistique en termes dexpérimentation partagée, où lartiste occupe le rôle
de catalyseur et de relais dexpressions diverses, émanant de publics spécifiques.
La technique dune éducation populaire renouvelée par cette pratique artistique ne
serait pas alors un enseignement dispensé den haut, ni une animation visant à
plaire et à distraire, mais une incitation à la parole, capable de produire à la fois
une connaissance de la situation humaine du territoire et une activation des forces
intellectuelles, affectives, imaginaires, qui peuvent la transformer.
La démarche adoptée est alors la suivante.
Pour amorcer les échanges, des rencontres autour du thème du Pays de Tulle sont
organisées à Peuple et Culture ; ces rencontres permettent détablir des
contacts, didentifier des questions, de rassembler les débuts dun public.
Elles sont approfondies sur le terrain au moyen dentretiens filmés, avec des
participants des débats, mais aussi avec dautres personnes rencontrées au fil des
déplacements ; ces témoignages, mis en forme par Catherine Nisak, ainsi que des
portraits et des paysages photographiques, servent alors de matériau de base pour
lélaboration déléments graphiques et pour un travail dinterprétation
dramatique par lAtelier Théâtre de Peuple et Culture. Lidée est de
développer une pratique dintervention artistique mobile, qui se présente sous de
multiples formes dans chaque lieu daccueil : collage daffiches,
distribution de tracts-témoignages ; présentation de photographies et de séquences
vidéo ; lectures et formes théâtrales. Lintervention de deux ou trois jours
culminera, à chaque fois, dans un débat public à propos du Pays de Tulle, de son
actualité et de son avenir, vus depuis la perspective du lieu et des individus
concernés.
Ainsi les artistes se rapprochent de leur
public, un public spécifique, dont ils sinspirent pour le contenu de leur
travail ; mais ils se rapprochent aussi de leurs partenaires, dont ils reprennent
certains outils pratiques et théoriques, en vue de les réactualiser, de les rendre à
nouveau utilisables. Ici la collaboration avec lAtelier Théâtre est de première
importance. Par le biais de cette pratique, Peuple et Culture a reconnu la nécessité de
rejouer la parole quotidienne, afin de lincarner autrement, de produire ce décalage
léger qui ouvre un regard nouveau sur la réalité. Il sagit maintenant de
déplacer cette pratique, de lélargir à dautres publics, pour retrouver les
sources multiples, voire populaires, de la vraie culture, par une
théâtralisation de la vie quotidienne, sociale, politique. Cette reprise des principes
fondateurs de Peuple et Culture par les membres dune branche de lassociation,
sous le regard attentif de la coordination nationale, est lenjeu central de ce
projet.
La
technique dune éducation populaire renouvelée par cette pratique artistique serait
(...) une incitation à la parole, capable de produire à la fois une connaissance de la
situation humaine du territoire et une activation des forces intellectuelles, affectives,
imaginaires, qui peuvent la transformer. |
Sans doute le questionnement dun
travail artistique est nécessaire pour relancer la dynamique de léducation
populaire, sous les conditions et les contraintes de lactualité. Grâce à la
mixité de son statut, entre forme matérielle et création symbolique, le travail
artistique offre un point de départ privilégié pour des échanges qui embrassent tout
le domaine du sensible, depuis la réalité concrète jusquaux valeurs et aux modes
de perception, démotion et de pensée. La métaphore artistique permet alors un
débat sur le partage du sensible car comme toute entreprise humaine,
elle naît de ce partage, mais elle en expose une version imaginaire, poétique, dont on
peut librement discuter.[7] Ce libre débat sur le présent et ses possibles,
conduit à la lumière de la métaphore artistique, est le but que nous nous sommes
explicitement fixé, dans ce projet consacré à lavenir du pays
de
Tulle.
B.H
avril 1999.
[1]
Association pour l'emploi et l'information et la solidarité.
[2] Pour des raisons de commodités de lecture, nous avons enlevé les hésitations et parfois modifié la syntaxe, sachant que le langage parlé est toujours plus "relâché" que l'écrit. Nous avons également enlevé toutes les relances des interviewers qui sont importantes pour l'entretien lui-même mais qui auraient alourdi sa restitution. Chaque coupure est signalée par les signes : (...).
[3]Cest
la thèse de Pierre Veltz, dans Mondialisation,
villes et territoires : léconomie darchipel, Presses Universitaires de
France, 1996.
[4] Voir
notamment Michel Kotas, Politique de pays,
Datar/Documentation française, 1997.
[5]On
na pas fini de tirer les conséquences, notamment démocratiques, de la phrase de
Duchamp, Ce sont les regardeurs qui font les tableaux; Duchamp du signe,
Flammarion, 1975, p. 247.
[6] Un peuple une culture, manifeste de Peuple et Culture, 1945.
[7] Pour la notion du partage du sensible et une analyse du rôle du débat dans la formation des sujets politiques, voir Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.