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Quelle démocratie
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| Avec Bernard EME |
Soirée du 24/11/04
Introduction par
Christophe SOULIé
Associer économie et démocratie : n'y a-t-il pas là un paradoxe ?
Si l'économie est abordée par le biais du marché (on nous propose des biens et
des services) le seul critère de validité c'est le fait qu'on puisse les
acheter. L'étalon de leur valeur, c'est l'argent.
Si on aborde l'économie par le biais de l'Etat, ce qu'on appelle le secteur
public, les critères de mesure de la valeur sont différents quoique ça évolue
aussi. Cela étant, on considère alors qu'il y a des aspects de la vie qui
doivent échapper plus ou moins à la loi du marché : l'éducation, la santé,
l'énergie, l'assurance sociale, la culture, les transports... Mais là aussi,
nous demande-t-on notre avis sur ce qui est produit et comment?
On peut prendre l'exemple de l'énergie et notamment les choix faits au niveau de
la production. Je pense au nucléaire et à ses déchets : on ne nous a pas demandé
notre avis sur ce système de production qui s'apparente bien au service public.
On pourrait prendre également le transport comme autre domaine public ou service
public : là aussi on ne nous a pas demandé notre avis en matière de politique
des transports, notamment la politique du tout TGV. On ne peut pas vraiment
parler de démocratie, ni d'un côté ni de l'autre. C'est là qu'intervient sans
doute l'économie solidaire, un secteur qui participe à l'ouverture d'un espace
public par un certain positionnement sur un territoire, mais aussi par la mixité
des ressources qui sont en jeu, à la fois monétaires, et non monétaires et qui
amène différents types d'acteurs à se confronter et à construire conjointement
une offre de biens ou de services. C'est de ce possible de démocratie dont nous
allons parler avec Bernard EME, philosophe et sociologue, travaillant dans un
laboratoire du CNRS. Il connaît très bien ce secteur.
Bernard Eme :
Qu'est-ce qu'on entend par économie solidaire ? Il y a des débats, des
divergences. C'est un champ qui fait l'objet de controverses, dont on pourra
reparler dans la discussion, et aussi par rapport à l'économie dite sociale.
Pour présenter ce qu'est l'économie solidaire actuellement le mieux c'est de
remonter dans l'histoire.
Au fond, l'économie solidaire au sens où on l'entend actuellement apparaît dans
les années 1830, c'est-à-dire au moment où l'industrialisation de la société se
renforce, au moment où il y a un exode rural important. C'est le moment de ce
qu'on a appelé la paupérisation des ouvriers, c'est-à-dire ce moment où les
ouvriers deviennent de plus en plus pauvres, et se trouvent cantonnés dans les
villes. Surgissent alors des mouvements dont on pourrait dire qu’ils sont la
trame de la seconde gauche, des mouvements très locaux autour de la solidarité,
ce qui donnera les coopératives, les mutuelles, le mouvement associatif,
c'est-à-dire des valeurs d'entraide entre les ouvriers, qui pour certains,
reprennent des entreprises, fabriquent eux-mêmes. Donc il y a toute une
solidarité autour de l'outil de production ou autour de tout ce qui était les
prémisses (bien antérieures : XIIIème siècle) d'espèces de mutuelles entre
ouvriers. Au XIIIème siècle l’enjeu c'était de pouvoir avoir un enterrement
digne, et au XIXème, c'est la lutte contre le chômage et ce qui était déjà une
forme de précarité. C'est là que naît ce mouvement d'économie solidaire, qui est
théorisé en même temps par un certain nombre de penseurs de gauche qui
développent une théorie locale du changement. C'est le changement par le local
qui va être à un moment donné, submergé, occulté par les mouvements centralistes
: marxistes, issus du marxisme, etc. Et donc là on a déjà une tension : ce
mouvement d'économie solidaire fondé sur une démocratie locale, qu'on retrouvera
après (un homme, une voix, le non-profit ou le profit limité) en même temps va
s'institutionnaliser : c'est-à-dire qu'à un certain moment les coopératives
naissent avec la loi, les mutuelles, les associations (loi de 1901) non sans
résistances. Même dans la république laïque beaucoup d'acteurs politiques, ou de
notables, on résisté à l'implantation des associations et à leur légitimation.
On a une institutionnalisation de ce qui va devenir l'économie sociale
(mutuelles, coopératives, associations) mais qui sont toujours dans un conflit
de légitimité face à l'État. Au fond la révolution de 1789 avait aboli les corps
intermédiaires (loi Le Chapelier) donc tout ce qui était corporations,
associations était invalidé. On était dans le modèle républicain français. Le
citoyen face à l'État sans corps intermédiaires. Aujourd'hui encore on a tous
ces problèmes autour du communautaire…
Il faut bien voir que l'économie sociale elle-même s'est institutionnalisée et
donc a toujours dû batailler pour imposer ses logiques d'action face aux acteurs
financiers et étatiques. On peut arriver très rapidement à la période récente.
Dans les années 50, à la sortie de la guerre, et jusqu'aux années 60 on a une
économie sociale assez forte dont l'une des formes est l'éducation populaire. Il
y avait déjà des prémisses avant la guerre mais qui se sont renforcées avec les
mouvements de résistances qui pensaient apporter la culture aux ouvriers, afin
que les ouvriers puissent être intégrés aussi par la culture.
On était encore dans l'idée d'une transformation de la société, même globale. On
croyait encore (les acteurs) en la possibilité de transformer radicalement la
société, les rapports sociaux de production, de consommation, de loisirs, et on
avait des formes d'engagement extrêmement fortes, durables : les gens militaient
dans les associations, les coopératives pendant des dizaines d'années et on
voyait bien (ça paraît évident mais c'est pour voir les transformations
actuelles) que l'action collective conflictuelle était encore centrale, même
pour ces mouvements. C'est-à-dire que c'est par le conflit qu'on pensait opérer
un changement social. On se construit une identité contre certains, que ce
soient les employeurs (mouvement ouvrier) ou ceux qui détiennent le savoir, etc.
donc on construit conflictuellement son identité et on construit le changement
par la conflictualité. ça crée des identités collectives très fortes. En même
temps, toutes ces associations se sont regroupées en grandes fédérations pour,
d'une certaine façon, mimer l'État centralisé. A Paris il y avait la tête de la
fédération, il y avait une espèce de hiérarchie des structures, des instances
régionales, locales, et donc l'économie sociale s'est adossée de plus en plus à
l'État central qui lui-même s'en est servi pour développer nombre de services
(services de loisirs, centres sociaux). Toutes ces associations ont bénéficié de
la manne financière de l'État mais en même temps devenaient de plus en plus des
associations qui étaient parfois inféodées aux pouvoirs locaux (mairie, conseil
général pour l'action sanitaire et sociale, et État) avec ce qu'on a appelé plus
tard des têtes de réseaux. ça, c'est l'institutionnalisation après-guerre de
l'économie sociale.
D'un seul coup il y a eu un basculement qui s'est opéré : c'est les années
65/70. 1965, c'est là que commence un mouvement beaucoup plus pragmatique, local
: on n'est plus dans les grandes fédérations. C'est : agir maintenant, agir
localement, (c'est de là que vient "agir localement, penser globalement"). Il y
a un effritement institutionnel qui s'opère dans une myriade d'associations qui
construisent le changement à partir de leur espace particulier et développent
des innovations, des nouveaux services (loisirs, formation, éducation) et ça
coïncide avec l'effondrement de ce que Liotard appelait les "méta-récits",
c'est-à-dire les grands récits qui nous disaient que ça allait changer et qu'on
allait vers quelque chose qui était ou la société sans classe, ou une société
sans cesse en progrès qui atteindrait ses capacités de bien-être, ou le discours
religieux… D'un seul coup tout ce qui produisait le sens d'un certain nombre
d'acteurs de l'économie sociale s'effondre et on a en même temps ce mouvement de
parcellisation et on a un renouveau, d'une certaine façon, de la démocratie
participative. C'est à ce moment-là qu'il y a une espèce de re-floraison de
toutes les idées autour de la démocratie participative locale, de la
délibération des individus en tant que citoyens prenant en compte et mettant en
œuvre les affaires de la cité au niveau local. On peut voir aussi l'autogestion
qui va reprendre du poids un peu plus tard, et donc on voit qu'on revient aux
prémisses de l'économie solidaire du début du XIXème : on revient à une espèce
de pensée du changement social par la démocratie locale. C'est-à-dire par le
fait qu'on crée des espaces publics où les gens peuvent délibérer sur les
décisions qui les concernent, d'un quartier, d'un canton, etc. On a tout un
ensemble de luttes politiques qui sont localisées et ce qu'on a appelé les
"alternatives", tout ce mouvement des alternatives qui naissent, les écoles
autogérées, tout ce qui est lié au mouvement féministe. Et on voit apparaître
une dimension extrêmement importante par rapport à l'économie qui va devenir
solidaire, c'est la question du corps et de la vie privée : la politique ne
s'occupe pas seulement du public, de ce qui peut apparaître comme le bien
public, mais aussi de la sexualité, de la contraception, d’un certain nombre de
thèmes qui étaient du domaine privé.
Donc changement localisé, mais perte de sens. On a une espèce de fragmentation
du sens et arrivent les années 80 : l'arrivée de la gauche au pouvoir (les
historiens le diront) a joué un rôle assez important car beaucoup de ses
militants étaient sur le terrain et ont été placés en porte à faux. On a une
espèce de mouvement général (il faudrait nuancer, tenir compte de phénomènes
minoritaires) : d'un seul coup la société, le changement, c'est le partenariat,
c'est la pacification des rapports sociaux. C'est-à-dire que l'espace public
n'est plus seulement un espace public des gens de l'économie sociale ou
solidaire, c'est un espace proposé par l'État ou par les régions, ou le Conseil
général, les communes, les pays, c'est-à-dire un espace où sont imbriqués (et ce
n'est pas sans poser des problèmes) les gens de ce qu'on peut appeler la société
civile : nous en tant qu'acteurs sur le terrain, sur des problèmes divers, et
les acteurs politiques et administratifs. On entre dans l'ère du changement par
le pragmatisme : on invente les solutions ici ou là, on n'a plus de grandes
références de changement social. Quels sont les discours théoriques produisant
la vision d'une transformation sociétale ? il y en a très peu, ils sont
ultra-minoritaires. Toutes ces associations, tous ces mouvements deviennent au
fond des espèces d'institutions instrumentalisées par le pouvoir
politico-administratif, bien qu'au départ ils se soient considérés comme des
acteurs extrêmement militants, et peu à peu il y eu évolution.
On peut prendre l'exemple du secteur de l'insertion par l'activité économique :
dans les années 70, il y a le modèle de l'autogestion, l'idée de construire des
entreprises dites différentes (à l'heure actuelle quelque chose qui est en
proche c'est le réseau REPAS dont certains acteurs sont dans la région). Peu à
peu vous allez avoir les entreprises d'insertion, les associations
intermédiaires qui vont entrer dans un moule qui est d'adapter les gens non
qualifiés au marché du travail sans remettre en cause l'économie de marché. Donc
ce sont des espèces d'instruments de l'économie de marché où les discussions
sont beaucoup plus faibles que par le passé, étant donné que ça devient des
entreprises qui se veulent rentables, efficientes, et qui prennent comme modèle
la PME qui doit faire intérioriser aux gens les contraintes du marché, la
qualité, les délais, donc tout le discours libéral qu'on entend autour des
entreprises.
Un autre point c'est la crise profonde du sens des associations de l'économie
solidaire, du fait qu'auparavant elles étaient structurées dans des pyramides.
Le centre, le haut émettaient de grandes orientations politiques, toujours liées
à une transformation de la société et ça descendait dans le bas, et ça remontait
en haut : il y avait des débats internes dans ces pyramides. à un moment donné,
le haut n'a plus été capable de produire du sens et il y a eu une coupure dans
beaucoup de fédérations (beaucoup étaient en crise à la fin des années 80),
parce que ça ne circulait plus, et les gens localement étaient obligés de
produire leur sens. D'une certaine façon, la démocratie fédérative permettant
des renvois de sens entre le local et le haut ne fonctionnait plus et on était
réduit à des formes de démocratie locales avec une prédominance (qui est devenue
fondamentale) de l'insertion. à la fin des années 80 tout domaine d'activité
devient un domaine d'insertion. On insère par le travail (insertion par
l'activité économique) mais on insère aussi par les loisirs, la santé, le
logement. On a une prolifération de la notion d'insertion qui d'un seul coup,
d'une certaine façon, désincarne tous ces acteurs. Cette notion d'insertion
vient, pour beaucoup, de l'Etat et des instances administratives. Tout ce qui
est le contenu de l'insertion ne provient pas des acteurs, de leur formes
démocratiques de délibération mais du système politique et administratif. On
peut prendre un exemple simple : la trajectoire individualisée d'insertion qui
est (dans les années 90 et encore maintenant) l'espèce de sésame : il faut que
toute personne qui est en insertion ait une trajectoire, un parcours, soit
accompagnée individuellement par des gens qui s'occupent d'elle, ça provient de
l'État et du RMI. Et tous les acteurs de l'insertion se sont emparés de tout ça
sans trop se poser de questions : qu'est-ce que ça veut dire individualisation ?
Par rapport aux formes collectives d'action ? Qu'est-ce que ça veut dire la
trajectoire, le parcours, c'est-à-dire devenir quelqu'un au détriment de ce qui
avait été le fondement de toutes ces associations : le sentiment d'appartenance
à quelque chose ?
On voit apparaître des tensions fortes et des pratiques, qu'on a nommées avec
Jean-Louis Laville "économie solidaire", en réaction. On prenait en compte les
acteurs qui se démarquaient de ce modèle de l'insertion et on a essayé de
théoriser leurs pratiques à partir d'analyses. Qu'est ce qu'on a voulu dire à un
moment donné ? C'est la nécessité de construire des espaces publics autonomes à
l'égard des pouvoirs politiques et administratifs. Prenons l'exemple d'un petit
projet dans un quartier : dès le début vous êtes en discussion, en négociation,
avec des acteurs administratifs et politiques. Très vite votre projet est
déporté, influencé, tordu par les logiques administratives et politiques. Donc
il faut cette construction autonome qui ne soit pas influencée,
instrumentalisée. C'est ça un des premiers points qui nous a paru important : il
y a des gens qui refusaient de rencontrer les acteurs politico-administratifs
tant qu'ils n'avaient pas construit leur projet, les réseaux pour le consolider.
Et après on entre dans des démarches de négociation mais à partir d'un
territoire ferme, de ses idées, de ses conceptions, etc.
Le deuxième aspect, et ça renvoie à la notion d'économie, c'est l'idée que
l'économie n'est pas seulement marchande. ça c'est tout le discours actuel des
économistes classiques : il n'y a que le marché pour permettre de manière
efficace les échanges entre les gens. En faisant comme si tous ces gens étaient
rationnels, calculateurs, voulaient maximiser leur intérêt sur le marché et donc
comme si on avait un grand marché d'autorégulation qui était pour eux le modèle
du lien social : le lien social est un lien construit par le marché. L'idée,
c'est de dire que ce n'est pas si évident que cela, qu'il y a d'autres types
d'économie. Le grand historien Polyani l'avait montré dans La grande
transformation, il y a l'économie de la réciprocité, l'économie du don qui
s'opère sans qu'il y ait d'échange monétaire, c'est-à-dire la réciprocité entre
les gens, le bénévolat, l'économie domestique. Et une grande partie de
l'économie, pendant des siècles, a été fondée sur cette économie : des
économistes ont essayé de montrer que jusque dans les années 40, 50% de
l'économie était fondée sur la réciprocité. Toute l'économie rurale était fondée
sur la réciprocité, il y avait des échanges monétaires, mais restreints. Et puis
vous avez une économie monétaire mais non marchande, celle de l'Etat, par le
système de redistribution. L'idée, c'était de montrer que ces entreprises, ces
structures étaient capables d'avoir une viabilité, mais dans un autre sens que
l'économie de profit, marchande, par rapport à des productions d'utilité
sociale, en disant qu'on hybridait (greffait) ces trois types d'économie : ces
structures sont alimentées par des ressources de bénévolat (réciprocité), par
des ressources de l'Etat (justice, redistribution) - c’est l’exemple des crèches
parentales où l'Etat, via la CAF, verse une participation par enfant accueilli,
comme pour les crèches normales - et aussi une part sur le marché, c'est-à-dire
que ces structures vendent une partie de leur prestation.
Troisième point : c'était l'idée de dire qu'entre offre et demande il fallait,
dans l'espace public, qu'il y ait une construction par les gens. C'est-à-dire :
pourquoi fabriquer telle chose ? En a-t-on vraiment besoin, de quoi avons-nous
besoin ? Quelle est la demande des gens dans tel espace, tel quartier d'une
ville ? Il y aurait là des lieux de délibération, de discussion,
d'interpellation entre les gens pour voir quelles sont leurs demandes et quelle
offre on peut construire en même temps, en face ; donc l'idée d'une
démocratisation des processus économiques entre l'offre et la demande.
Dans les années 90 on a un modèle de l'insertion, de l'économie solidaire et le
modèle de l'économie sociale qui est beaucoup plus institué : c'est d'une
certaine façon les notables locaux qui sont à la tête, présidents des
associations, des mutuelles. La création du Secrétariat d'Etat à l'économie
solidaire a institutionnalisé beaucoup de choses.
Le partenariat est quelque chose qui, à mon avis, s'est imposé dans notre
société depuis le début des années 80 (dans les politiques urbaines, de la
petite enfance, de l'insertion), l'idée étant de rassembler une pluralité
d'acteurs, qu'ils soient politiques, administratifs ou de la société civile,
militants, bénévoles, salariés d'associations.
On passe d'une logique du changement par le conflit à une logique du changement,
plus anglo-saxonne, par la pacification des échanges entre les acteurs. L'idée
c'est de construire des orientations politiques, des politiques globales à
partir de la multiplicité des acteurs locaux quelles que soient leurs origines.
Or, par rapport à la démocratie je crois qu'il y a un point central. C'est
Claude Lefort - L'invention démocratique - qui a été à Socialisme ou Barbarie,
qui a écrit un certain nombre de choses sur la démocratie. Il dit : le fondement
de la démocratie, c'est le fait de la division de la société entre une société
civile et un pouvoir d'Etat. Et on le voit bien, tout pouvoir totalitaire tend à
absorber la société civile ; le parti devient l'Etat, l'Etat détient toutes les
commandes des financements, impose des associations et devient totalitaire,
c'est-à-dire qu'il englobe la totalité de la société.
Donc il y a une question qui se pose avec cette histoire de pacification qui se
substitue à la conflictualité et de partenariat qui associe société civile et
système politique et administratif, parce que ça brouille les rôles et les
fonctions de chacun dans l'espace. ça tend a éviter les conflits, à faire du
système politique et administratif quelqu'un qui est à la fois juge et partie.
Vous prenez une régie de quartier. C'est une entreprise d'insertion dans un
quartier dit en difficulté, d'habitat social qui met en œuvre des pratiques
d'insertion pour les chômeurs du quartier en travaillant sur le quartier, en
développant en même temps une démocratie participative. Cette démocratie, elle
se traduit par le fait qu'au conseil d'administration de la régie vous avez les
habitants, qu'ils soient usagers ou salariés de la régie, les bailleurs (HLM) et
les élus locaux. On entre dans un système paradoxal parce que le même élu, qui
va décider au sein du CA de la régie, va d'autre part recevoir le président de
cette régie pour lui accorder ou non des financements. On est dans un système
pervers et je crois que ce qui est en train de se passer autour de la
prolifération de ces formes de partenariat, de gouvernance (plan locaux
d'insertion et d'emploi, les CLI, le contrat enfance). C'est la perversité de ce
système où on ne voit plus clairement qui est qui et où certains peuvent jouer
de positions troubles. On a cette question d'une espèce de fusion de la
démocratie représentative (les élus) et de la démocratie délibérative. Je crois
que l'un des enjeux de l'économie solidaire à l'heure actuelle, (et je pense que
ses acteurs n'y sont pas assez attentifs), c'est cette fusion de la démocratie
représentative et de la démocratie délibérative. Si elles sont interdépendantes,
il me semble qu'en même temps il est nécessaire qu'elles soient conflictuelles
et que chacun ait son espace de représentation, de délibération, et qu'on crée
d'autres espaces publics où l'on se rencontre. Mais ce n'est pas au sein de la
société civile ou de l'Etat que la rencontre peut se faire. Par rapport à
certains aspects de la démocratie on est devant une panne des formes
d'interventions collectives par rapport aux formes d'individualisation qui sont
de plus en plus poussées. Et cette panne se produit parce qu'on a dans les
espaces locaux une économie solidaire extrêmement parcellisée, de même que
l'économie sociale. Parfois il y a du corporatisme, de la division, du
cloisonnement, donc on n'a pas les prémisses de ce qu'on pourrait appeler un
mouvement social. On a des identités de gens très hétérogènes. Un mouvement
social, au sens de Touraine, c'est un mouvement qui se construit dans la
conflictualité pour l'appropriation de valeurs culturelles pour les rendre
dominantes. Et par rapport à ça, il y a cette espèce de renvoi sur des formes de
démocratie interne de toutes les structures mais il n'y a plus (ou trop peu) de
liens forts permettant de construire un rapport de démocratisation de la société
au niveau d'un mouvement social.
Le débat
Un intervenant :
Est-ce que vous pourriez faire l'historique de ce mouvement? Au XIXème siècle il
y avait les ateliers, en rapport avec le mouvement syndical, beaucoup plus
centré et avec des revendications plus solides. On assiste actuellement à une
anesthésie de ces mouvements syndicaux et à la multiplication de ces instances
intermédiaires, qui s'entrechoquent, qui se contredisent parfois. Quel est le
rôle du pouvoir ? Il a peut-être intérêt à ce qu'il y ait des divisions
sociales.
Une intervenante :
J'ai toujours besoin de cas concrets. Évidemment l'économie solidaire c'est des
choses très différentes, mais est-ce que vous pouvez illustrer votre propos avec
des exemples précis ?
Bernard EME :
Pour ce qui est de l'histoire, il y a eu l'expérience des ateliers nationaux
(1848, Louis Blanc). Les historiens ont des visions différentes. C'était créer
une espèce de service public donnant du travail aux ouvriers. ça a capoté mais
il faut voir que derrière tout ça il y a aussi toute l'expérience du travail
comme rédemption, réadaptation à la société. Ca a toujours existé (exemple des
Working houses en Angleterre) c'est-à-dire le fait que les gens, les vagabonds
qui pouvaient travailler (les autres c'était l'aumône, la philanthropie)
entraient dans un système de contrôle. Il y a une ambiguïté et aujourd'hui aussi
au niveau de l'insertion. On va tendre, pour ceux qui se désocialisent, à les
ramener dans la société avec du travail.
Il y a à la fois quelque chose de l'ordre de l'économie solidaire et du
mouvement philanthropique paternaliste. Pour ce qui est du rapport aux syndicats
: au XXème siècle il y avait une rupture entre ces syndicats et les mouvements,
mais aussi des passerelles autour de l'éducation populaire, avec des acteurs à
la fois dans des syndicats et des associations. Mais il ne s'est jamais produit
d'articulation avec les forces syndicales quand elles étaient encore dans des
rapports de pouvoir conflictuels forts où ce qu'on appelait la lutte des classes
signifiait encore quelque chose. Il y a des interprétations de certaines
mouvances syndicales, et partis politiques de gauche, qui considèrent l'ensemble
de l'économie sociale comme un secteur philanthropique à l'américaine ;
c'est-à-dire en gros : l'Etat s'occupe du minimum et on laisse toutes les
associations philanthropiques s'occuper de tous ceux qui sont laissés sur le
carreau. Cette interprétation, vous l'avez chez Robert Castel. Il dit :
attention, il ne faut pas un désengagement de l'Etat. Il ne faut pas
sous-estimer ces débats entre une représentation de l'économie solidaire comme
béquille du capitalisme et ceux qui disent : non, c'est un "mouvement" qui
combat civiquement au nom de la solidarité et invente de nouveaux espaces
démocratiques locaux. Et là ça traverse la gauche. Ce n'est pas seulement un
truc entre droite et gauche. On peut le voir au niveau des politiques
antérieures (années 60) du Parti communiste, ou des tenants du Parti socialiste
plutôt axé sur le centralisme. Et il y avait plutôt des alliances pour aller
vite, entre ce qu'on peut appeler la seconde gauche (PSA, PSU), beaucoup plus
pour la décentralisation, et ces mouvements. ATTAC pendant assez longtemps a vu
l'économie solidaire comme une prothèse.
Pour les exemples concrets, il y a tout ce qu'on a appelé les services de
proximité aux personnes, avec des crèches parentales, des lieux d'accueil dans
les quartiers en difficulté, des choses qui ne sont pas construites par l'Etat,
qui le sont parfois par des professionnels mais en dehors de leur institution,
comme des expériences alternatives. Par exemple, quelque chose qui peut paraître
très proche de l'éducatif, l'institution, c'est ce qu'on appelle les lieux
Passerelle vers l'école maternelle pour des populations immigrées où on ne parle
pas très bien le français, où on a peur de l'institution. Il y a un échec
scolaire prévisible si on les bascule comme ça de manière violente, dans l'école
maternelle. Il faut passer par des structures périphériques.
Un autre domaine, celui des personnes âgées : ça ne va pas être des maisons de
retraite, mais des lieux de vie qui vont être co-gérés par les personnes âgées
et par les familles et les professionnels. ça c'est des expériences qui sont en
train de se monter. Est-ce que ça va marcher en termes d'instance démocratique
entre ces trois acteurs ? Est-ce qu'il va y avoir des dysfonctionnements ?
l'avenir nous le dira. Mais l'idée est bien de ne pas être dans le système de la
maison de retraite ou dans le système privé des chambres à 12000F. On ne peut
pas dire : l'insertion est d'un côté, l'économie solidaire de l'autre. Elle
traverse l'insertion. C'est en fonction des pratiques. Ce n'est pas parce que
vous avez une espèce de label, parce que vous êtes association truc machin, que
vous êtes économie solidaire. Par exemple, vous avez des régies de quartier qui
sont devenues des petites PME d'entreprise sociale dans le quartier, qui donnent
du travail aux gens peu qualifiés du quartier, en chômage, en précarité, mais où
il n'y a plus de vie démocratique. Qui détient le pouvoir ? Ce sont les
bailleurs et la municipalité. Les habitants ont été peu à peu exclus, rejetés du
système. J'ai étudié la régie de Marseille 13/14 qui pourtant est née d'une
expérience autogestionnaire : la municipalité à 1000 voix et il y a un habitant
en face. Et vous allez avoir des régies de quartier qui produisent de la vie
démocratique au sein de leur instance, c'est-à-dire que les associations
d'habitants sont dominantes, qu'il y a des rapports conflictuels avec les élus
et les bailleurs, et qu’elles construisent des formes d'espaces publics dans le
quartier, qui inventent des moyens, des fêtes, des moments de rassemblement, des
activités pour les enfants. Et tout ça provient de la demande des habitants.
Tout n'est pas parfait, évidemment, mais il y a des allers et retours entre les
habitants vivant dans le quartier. Vous avez aussi le commerce équitable, qui
construit de nouvelles formes, c'est un peu plus complexe. Il y a tout un
contrat passé entre eux (développement local, non-travail des enfants, travail
des femmes salariées) et les consommateurs ici. On a un système de solidarité
qui passe par la construction de nouveaux intermédiaires entre des gens qui sont
dans le Sud et des gens qui sont dans le Nord. Là l'espace démocratique public
est compliqué à voir. Il passe par les intermédiaires qui vont voir les
producteurs et (pour Artisans du Monde) dans les boutiques où il y a encore du
militantisme. Il y a tout un travail de compréhension, d'explication du système.
Donc d'un côté on a une espèce d'espace public joué par les intermédiaires entre
les producteurs (un village, une coopérative) et les boutiques. Dans
l'intermédiaire il y a une plate-forme du commerce équitable qui regroupe plein
d'associations et où on peut dire qu'il y a une forme d'espace public, parce
qu'il y a des opinions divergentes sur la propagation du commerce équitable, son
extension. Cet espace public-là est plus segmenté et éloigné des gens (au
contraire d'une régie de quartier). Dans tous ces cas on a la deuxième
caractéristique : hybridation des financements, bénévolat, dons, financements
publics et une part de vente. Dans une crèche parentale il y a 40% de ressources
CAF, 30% de vente des prestations auprès des parents, et le reste c'est du
bénévolat des parents. Ils font la gestion (on pourrait parler des espaces
publics de régulation entre les parents et les professionnels, qui peuvent être
conflictuels sur les méthodes pédagogiques) les repas, l'administration et
l'accueil de l'enfant (pour celles qui ont gardé leurs principes de
fonctionnement) en même temps que les professionnels. Donc là vous avez à
nouveaux les trois types de ressources.
Un intervenant :
Vous venez de parler de commerce équitable. ça me renvoie à une notion qui est
beaucoup plus large : le développement durable. N'est-il pas obsolète ? A savoir
qu'il y a de grosses multinationales du style Leclerc qui profitent de ce
concept pour vendre des produits et s'engraisser. Quel concept nouveau peut-on
imaginer s'il est obsolète ?
Bernard EME :
Je ne suis pas spécialiste de la question mais c'est vrai que certaines grosses
entreprises, comme certaines fondations, se sont emparées du concept en faisant
jouer le marketing. Donc à l'heure actuelle la notion de développement durable
me paraît être une espèce de masque d'un libéralisme assez fort. J'ai des
étudiants qui ont travaillé sur la notation sociale des entreprises qui
renvoient pour partie au développement durable. On s'aperçoit qu'il y a beaucoup
de choses qui sont très floues, voire inexistantes. C'est un pur affichage
marketing. Mais il y a une pression au niveau de l'environnement, des
ressources. Je reviens du Québec et on voit des choses qui commencent à se
passer : de grandes entreprises construisent avec les syndicats, les
associations et les collectivités locales des plans locaux de développement
durable. Et là on voit apparaître quelque chose de différent qui n'est pas du
développement durable marketing. On est dans la mise en œuvre locale de
développement autour des ressources, du travail. Là il y a des choses plus
complexes.
Quel concept mettre à la place ? Je suis incapable de le dire.
Un intervenant :
Cet exemple du Québec ce ne serait pas un espèce d'Agenda 21 au niveau local
avec une forte dose de démocratie participative, en fin de compte ?
Le développement durable a été recyclé dans le discours du MEDEF officiellement.
Je pourrais proposer le concept de décroissance qui est un concept en pleine
construction actuellement puisqu'il va nous amener à réfléchir, à construire
autre chose, donc de fait va amener des logiques collectives dans sa
construction.Cc'est peut-être dans cette voie-là que des formes de démocratie
participative vont apparaître dans l'avenir avec la montée de forts problèmes
environnementaux, le réchauffement climatique en particulier, et les problèmes
socio-économiques qui vont suivre.
Bernard EME :
Serge Latouche développe cette problématique. Mais il me semble que la
décroissance ne pourra se faire que sous la contrainte physique.
Un intervenant :
J'avais une question autour des modes de financement de l'économie solidaire et
de la place de l'argent public là-dedans. Vous parlez d'hybridation. Est-ce que
par rapport aux craintes que vous avez formulées tout à l'heure sur l'absence
d'espace conflictuel et donc un délitement de l'économie solidaire, vous ne
croyez pas que la place et le niveau d'argent public injecté dans ces structures
sera déterminante pour l'autonomie et la possibilité de maintenir un espace de
conflit dans ces structures, sachant que derrière, à chaque fois c'est la
professionnalisation qui est en jeu et qu'il y a une tension qui s'élabore à un
moment donné dans ces structures : à savoir la création ou le maintien d'emplois
au prix d'une perte d'autonomie ou d'une acceptation de l'instrumentalisation
par les pouvoirs publics ?
Bernard EME :
Effectivement. Il y a là un paradoxe : au fond, d'une certaine façon, l'argent
public est condition de l'autonomie de ces structures mais il peut être aussi
bien la condition de son hétéronomie, c'est-à-dire que détenant les cordons de
la bourse, les systèmes politiques et administratifs imposent, (ce que l'on voit
à l'heure actuelle), une très forte instrumentation de ces organisations. On ne
peut pas dire qu'il n'y a que le système qui est "méchant", il y a tout un
discours de ces structures sur la professionnalisation, la rationalisation, la
gestion. Maintenant on voit apparaître les chartes qualité, les normes iso -
pourquoi pas - mais qui sont piquées de l'industrie marchande. C'est-à-dire
qu'au lieu d'inventer ses propres règles, les instruments adaptés à ces
structures, on importe toutes les rationalités qui viennent de l'entreprise
marchande. Donc il ne faut pas s'étonner qu'à un moment donné ces structures ne
fassent que mimer les entreprises marchandes. Cette histoire
d'autonomie/hétéronomie elle ne peut se jouer que dans le conflit, le rapport de
force. Je pense qu'à part des expériences assez isolées qui essaient de
maintenir un cap du projet, des valeurs, on a une espèce d'emprise de plus en
plus grande des systèmes administratifs sur ces expériences. ça ne veut pas dire
qu'elle ne sont pas capables de produire une partie d'autonomie. On n'est jamais
complètement autonome. Ce n'est pas un absolu, c'est relatif. Mais c'est vrai
qu'on ne voit pas de mouvement profond de contestation. Je vois que le sanitaire
et social est en train de rentrer dans la loi 2002 avec toutes les normes
imposées, et ça devient vraiment un secteur parapublic.
Un intervenant :
Est-ce que l'échec de mai 68 a contribué à ce déclin de cette démocratie
participative, de cette économie solidaire ? Dernièrement j'ai vu une expérience
en Albanie : on va sur le terrain, on essaie de scolariser les enfants des
familles nombreuses, pauvres, mais contre (c'est un chantage noble) de l'argent,
à condition qu'ils aillent à l'école. Est-ce qu'il y a d'autres expériences ?
Concernant l'autogestion, j'ai vu en Italie dans les années 70 des expériences
qui réussissaient. Où en sommes-nous actuellement ? Il y a des expériences
modestes comme Emmaüs, les SEL : comment vous situez-vous ? Et par rapport à
cette macrostructure qu'est l'Europe et la gouvernance mondiale, comment se
situe l'économie solidaire ?
Bernard EME :
Mai 68, je ne pense pas que ce soit un échec. Si ça n'a pas donné lieu à un
mouvement social, c'est le moment où toutes les structures antérieures se sont
effondrées. Certains aujourd'hui, même au PS, regrettent le manque d'autorité,
mais 68 masque l'accession des femmes à une certaines autonomie par rapport à
leur vie, à leur corps, c'est le moment (1965/1968) de la transformation de la
famille où on voit reculer la famille patriarcale dominée par l'homme
travailleur. C'est là qu'on voit apparaître les premières grandes alternatives
écologistes. Au contraire d'un échec, c'est la déstructuration de toutes les
institutions fondées sur l'autorité au sens paternaliste, qui s'imposaient sans
discussion. Et l'autogestion est venue en France, dans cette lignée. Aujourd'hui
pour trouver le mot autogestion il faut aller dans le moteur de recherche Google
et on va trouver des vieux textes. Plus personne ne s'en revendique. Dans le
passé j'étais à la revue Autogestion et on s'est sabordé.
Sur l'Albanie ça me paraît refléter des choses qui sont en train de se passer
dans beaucoup de pays. En gros vous dites, il y a un chantage : de l'argent et
tu vas à l'école. Il y a le même chantage en Angleterre, aux Etats-Unis, aux
Pays-Bas : tu cherches et tu as un travail, autrement on t'enlève tes
allocations. C'est ce qu'on appelle le workfare, c'est-à-dire le travail
quasiment obligatoire : on retrouve les working houses du XVIIIème siècle. Aux
Etats-Unis c'est effarant : les jeunes mères de famille monoparentale (il n'y a
pas de crèches), il faut qu'au bout de trois ans elles se soient formées et
qu'elles aient un travail. Autrement elles perdent toutes leurs allocations.
C'est le même chantage avec une culpabilisation. Si tu ne fais pas ça tu es un
mauvais citoyen. Et on voit que tous les programmes sont construits sur la même
matrice. Tous ces programmes disent : il faut que tu deviennes un acteur de la
société. Il faut que l'écolier devienne un sujet, il faut que le gars en
insertion devienne acteur de son processus d'insertion, il faut que les femmes
deviennent actrices du processus d'autonomisation, et s'ils ne font pas cela il
y a sanction. Donc on est dans un modèle moraliste. Ce n'est plus le
paternalisme du XIXème, mais c'est une nouvelle forme de moralisme qui apparaît.
Et c'est une pensée intériorisée par beaucoup d'acteurs de l'insertion. C'est
une pensée libérale : c'est la responsabilité individuelle. Il y a un espèce de
retournement de l'histoire : il y a des gens, qui se disent de gauche du point
de vue des idées politiques, qui sont en train de reprendre complètement le
discours libéral de la responsabilité individuelle.
Sur l'Europe ma position est très simple : elle va nous obliger à déstructurer
nos institutions. C'est une belle chose parce que le système institutionnel
français devient insupportable.
On fait des recherches européennes et on voit que le système français à l'heure
actuelle, institutionnel, politique, est totalement sclérosé. Il est incapable
d'adapter, de permettre des transformations prises par les gens. Vous allez en
Italie, en Allemagne, c'est différent. Il y a des structures de base. Tout le
mouvement des coopératives sociales en Italie, qui correspond pour partie au
mouvement d'insertion, est capable, selon leurs valeurs, de répondre à des
appels d'offre d'autoroute pour des milliards, ils sont capables d'imposer des
quotas d'handicapés dans leur entreprises. Ils ont un rapport de force et ils
s'occupent de l'Europe parce qu'ils ont compris que grâce à l'Europe beaucoup de
marges de manœuvre apparaissent dans les États. On ne pourra pas tenir sur un
système institutionnel aussi figé, centralisé, ou dont on a décentralisé le mode
de centralisation.
Un intervenant :
Vous avez terminé votre discours en disant que l'économie solidaire est devenue
parcellaire et vous avez justifié cela par le lien avec le mouvement social.
J'aimerais savoir quel est l'apport de la technologie sur ce lien. La
technologie au sens où Heidegger entend le mot, mais aussi en tant qu'idéologie
de la société post-moderne.
Bernard EME :
Je n'ai pas tout à fait dit ça sur la parcellisation. Elle provient aussi de la
segmentation des domaines d'activité antérieurs. ça renvoie à ce que je viens de
dire sur l'Europe : on a des tuyaux d'orgue qui continuent à fonctionner et les
associations sont dépendantes d'un domaine d'activité spécifique réglementé,
normé par l'Etat. Si vous faites de la petite enfance, vous ne faites pas de la
formation ou de la famille, donc il y a aussi une parcellisation produite par
toute la technologie étatique qui s'est construite à partir du XIXème siècle. Il
faut bien voir que tout ça c'est récent. Vous prenez l'évolution du droit : il
s'est construit à partir du XIXème siècle sur la segmentation des droits dans
des facultés, avec des départements différents, etc. Vous avez toute une
rationalité cloisonnée. La parcellisation est due à ça.
Par rapport à la technologie, je pense qu'effectivement on voit l'imaginaire
technologique s'emparer comme fin en soi de beaucoup d'acteurs. Il y a très peu
de critique, au sens de théorie critique de la société, permettant, comme le
disait l'École de Francfort (Adorno, Orkheimer) de théoriser l'émancipation des
gens au lieu de justifier par la théorie le monde en place. Par rapport à la
technologie par exemple, les milieux critiques sont très minoritaires : je
regarde du côté des logiciels libres, des expériences de mise en réseau, c'est
extrêmement réduit comme espace public de critique, d'échange. L'imaginaire
technologique a été intériorisé par beaucoup de gens qui travaillent sur le
terrain avec tous les effets que ça peut produire d'un point de vue social. Les
grandes entreprises mettent en place un système informatique : tout va être
résolu. Ils ne s'occupent pas du social, du culturel. Ils ne pensent même pas
que ça peut produire des effets sociaux. Et au bout d'un moment ils
s'aperçoivent que c'est la catastrophe : ils ne marchent pas et ça produit
tellement d'effets sociaux et culturels que ça a des effets contre-productifs,
donc il faut faire appel à des consultants pour essayer de reconstruire du
social dans l'entreprise. Il n'y a aucune critique au départ telle que : qu'est
ce que ça veut dire mettre un outil dans une organisation ? qu'est-ce que ça
produit comme effet identitaire, culturel ?
Un intervenant :
Je suis assez surpris de votre analyse par rapport à l'Europe, surtout en ce qui
concerne l'économie solidaire. Je ne connais pas tous les Européens mais je
connais un peu les systèmes : ils ne fonctionnent que par appel d'offre. C'est
vraiment le contraire de la démocratie et l'instrumentalisation est faite du
sommet, ils ne s'en cachent pas. Je ne vois pas très bien le caractère
démocratique de tout ça.
Bernard EME :
ça ne change pas de l'Etat, que ce soit Bruxelles ou le Conseil général.
Simplement ça distord. Dans dix ans la structure politico-administrative
française sera en très mauvais point. Je parle de cette structure Etat, Région,
Conseil général, contrat d'agglomération, Pays, communes. ça ne sera pas viable
donc ça va permettre une déstructuration de cette ossature. Autrement sur
l'Europe, il y a la notion d'appel d'offre et il y a des avancées de l'Europe,
sur les femmes. Les textes les plus fondamentaux sur l'égalité homme-femme sont
européens (les congés parentaux des pères). Si je prends tout le domaine de la
petite enfance, ils sont 20 ans devant nous parce que c'est le modèle suédois
qui s'est imposé. Pour la famille c'est pareil. Mon hypothèse c'est que c'est
par l'Europe qu'on va pouvoir déstructurer les systèmes nationaux qui sont la
structure armée de l'économie libérale, et on va voir des modalités de
collaboration entre des régions, sur des modèles de développement qui commencent
à prendre en compte des phénomènes d'écosystème et on voit l'émergence
d'innovations à ce niveau. Alors bien sûr, ce n'est pas l'Europe d'un seul coup
démocratique. Au lieu d'avoir un système proprement français (communes, maires,
élus, délégation de compétence) on voit apparaître des choses qui commencent à
faire bouger tout ça, c'est-à-dire des décloisonnements, et c'est autour de ces
espaces intercommunaux que peut se revivifier une démocratie participative par
rapport à la démocratie représentative. La région est un espace un peu lointain,
mais je pense qu’on va bouger, compte tenu des modèles, il va y avoir des formes
de transfert entre des modalités d'organisations. Dans d'autres pays la Région
est beaucoup plus démocratique qu'en France. Plaçons-nous dans un modèle dont on
ne veut pas : l'économie libérale est un modèle qui est totalement inefficace
(manque de souplesse, de réactivité, et la démocratie participative c'est ça au
fond : mettre en jeu de la parole, de la délibération, de la concertation, en
fonction de tel problème qui surgit. Et ce sont ces espaces intercommunaux dont
l'Europe va, d'une certaine façon (un peu technocratique), renforcer le pouvoir
par des incitations financières. C'est ce qu'on voit aujourd'hui : ils
renforcent le pouvoir des instances qui sont beaucoup plus floues, c'est ce
qu'on appelle la gouvernance, contre les appareils hiérarchisés, centralisés qui
ne visent qu'une seule chose : la relégitimation de leur pouvoir.
Un exemple simple : dans quelques années l'Europe va inciter financièrement des
politiques globales de la petite enfance dans les pays. On ne va pas dire là il
manque de crèches, ici de haltes-garderie. Non. C'est : regardons le territoire,
toutes les demandes des habitants, les femmes qui sont au travail, qui ne le
sont pas, celles qui veulent se former, les hommes qui veulent prendre un congé
parental, etc. et on construit une politique globale plus démocratique. ça ne va
pas tomber du ciel demain, il va falloir du travail.
Un intervenant :
Je crois aussi à cette déstructuration nécessaire des institutions mais pour
autant, le système que l'on voit fonctionner de l'Europe, le système dominant en
Europe reste marqué par une économie qui est toute entière sous les normes de la
finance. Je crois aussi en l'inventivité et j'espère que l'échange interculturel
entre les différentes nations peut apporter des richesses énormes, mais comment
faire aussi par rapport à la dominante actuelle de l'économie mondiale ? Et
quand on regarde comment on prépare les citoyens à cette dimension de l'Europe,
on est défaillant dans tous les sens. Alors que sur le terrain on met en place
des structures comme l'intercommunalité, comme l'ouverture à la région, il y a à
côté les baronnies épouvantables que sont les départements, et notre système
parlementaire aussi.
Bernard EME :
Oui. Je pense que l'Europe peut permettre la fissuration de ces baronnies, de ce
régime parlementaire. Je comprends les objections qui sont faites autour du
modèle de l'économie. De toutes façons il faut des mouvements sociaux qui
doivent se battre dans les années à venir contre ce modèle économique qui est
imposé. Si l'Europe se construit, même sur le modèle tel qu'il est, ça va
permettre la fissuration du phénomène français. Donc il vaut mieux cela que de
garder le système français souverainiste.
Un intervenant :
Pour autant, est-ce que l'Europe est prête à entrer dans les raisonnements qu'on
a entendu tout à l'heure ? Pour moi le développement durable est le concept le
plus flou qu'on ait pu trouver : il n'y a rien derrière. Il s'agit de chercher
des alternatives, ce que posent les gens de la décroissance avec Serge Latouche
et compagnie ; mais ce mouvement-là il n'existe pas à l'échelle européenne.
Bernard EME :
Regardez : quelqu'un comme Petrella était à Bruxelles.
Un intervenant :
Petrella malheureusement n'est pas représentatif. Il est le seul à pouvoir
défendre les idées révolutionnaires. Ces idées n'ont pas subi la moindre ride.
Je suis d'accord avec vous concernant cette vision d'une Europe de culture. Il y
a ce plan Erasmus qui permet des échanges entre universitaires, scolaires, qui
permet une meilleure connaissance des patrimoines des Européens et ça permet de
déscléroser nos structures qui ont besoin d'être dépoussiérées, et même d'avoir
un lifting. Là où je ne suis pas d'accord, c'est quand on va vers l'absence
d'une prédisposition, d'une maturité des peuples : on n’est pas tout à fait mûr
pour accepter cette structure bureaucratique très lourde de l'Europe. D'accord
pour une Europe scolaire où on peut s'inspirer d'autres modèles comme le système
suédois, qui pourrait nous aider à améliorer notre système ici.
Bernard EME :
Si vous pensez comme ça, je pense qu'il y a un mai 68 qui va arriver dans les 10
ans qui viennent parce qu'il y a un décalage entre les structures
institutionnelles françaises politico-administratives et les modes de vie des
gens, en particulier des jeunes. Mai 68 c'est quoi ? C'est la réaction à des
structures traditionnelles d'une société qui avait avancé et que les pouvoirs
politiques n’avaient pas vue. Je ne sais pas si j'ai raison mais d'un point de
vue sociologique on peut dire qu'il y a un décalage à l'heure actuelle
extrêmement fort entre un monde fermé sur lui-même et les aspirations des gens,
leurs modes de vie, leurs manières d'être, de construire des relations sociales,
et ça ne peut que péter.
Un intervenant :
Il y a des locutions autour de la démocratie qui m'énervent, et en particulier
une qui a été beaucoup utilisée ce soir, c'est démocratie participative. Il me
semble que quand on regarde la définition de démocratie, son essence c'est la
participation. Est-ce qu'on ne pourrait pas dire une démocratie active ou une
démocratie efficiente ? Mais démocratiser la démocratie, c'est la tautologie ou
le pléonasme : la démocratie participative. Maintenant chez les intellectuels
radicaux on parle de démocratie radicale
Bernard EME :
J'ai employé un mot pour éviter trop de jargon, mais je préfère le terme de
démocratie radicale qui a été théorisé par Habermas. Mais je ne crois pas que ce
soit totalement une tautologie. La démocratie participative fait appel à une
continuité de la participation qui n'existe pas dans le système représentatif.
Ce principe de la démocratie participative c'est le fait que les citoyens sont à
tout moment des citoyens et participent aux affaires de la cité (pour aller
vite). Ce n'est pas le cas dans nos démocraties dites participatives.
Un intervenant :
Le terme participatif existe aussi en linguistique, en sémiotique, c'est-à-dire
: un enseignant va dispenser un enseignement, on va en profiter, il ne va pas
perdre ce qu'il a enseigné, celui qui est enseigné va en profiter… Est-ce que
c'est dans le même sens que vous l'employez : de démocratie dynamique qui ne
lèse personne ?
Un intervenant :
Il y a des machins à la mode. Le sentiment démocratique, c'est quelque chose qui
participe de l'épanouissement personnel et collectif. ça se pratique dans le
lien, dans la confrontation, dans une relation sociale, dans la lutte de classe.
Je fais toujours du syndicalisme, pour moi la démocratie ouvrière, la démocratie
syndicale, ce sont deux vieux termes ringards mais c'est quelque chose de
concret : je les relie à des pratiques, comme des milliers de gens en France.
Un intervenant :
J'avais une question sur le fait que la démocratie ne peut vivre que si elle se
trouve dans la confrontation entre société civile et Etat et en terrain neutre.
Est-ce que vous auriez des exemples de terrains neutres dans lesquels pourrait
se produire l'émergence de formes démocratique nouvelles ?
Bernard EME :
C'est ça l'invention démocratique à venir : d'après moi, c'est l'espace tiers.
Un troisième espace. Vous prenez les négociations des syndicats avec Dutreil :
ils vont au ministère négocier. Pour moi il faut un espace neutre de
négociation, de délibération entre les formes étatiques et les formes de la
société civile.
Un intervenant :
Vous ne voyez pas d'émergence particulière de ce type de lieux ?
Bernard EME :
J'en vois au Québec. Il y a des endroits, des instances qui ne sont ni des
syndicats, ni de la société civile, ni des entreprises, ni du système politique.
C'est une instance totalement autre qui est sur un terrain autre où les acteurs
ont le même poids (on ne verrait jamais ça en France) qu'ils soient une
association ou HydroQuébec (Edf québécois).
Un intervenant :
Je crois que des espaces tiers, ça existe, même en France. Par exemple, en
Limousin avec la parc naturel régional, qui n'est pas une réussite, qui n'est
pas gagné. Mais si il s'est instauré un parc naturel régional sur le plateau de
Millevaches, c'est parce qu’il y a eu négociation entre politiques et Etat et ça
a merdouillé pendant 37 ans, mais le jour où les associations se sont mobilisées
et ont commencé à casser le rapport entre l'Etat et les politiques, il y a
quelque chose qui s'est passé. Alors je ne suis pas sûr que ça durera, parce que
les baronnies reprennent du pouvoir et risquent fort de bloquer le système. Mais
là il y a eu un tiers.
Bernard EME :
Là aussi c'est l'avenir pour l'Europe : c'est dans les espaces vides que se
créeront des choses (exemple du plateau de Millevaches) et le vide qui est la
qualité naturelle du plateau de Millevaches est aussi un plein de créativité,
d'inventivité importante.