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Présentation de la soirée
29 Avril 2008
Voici le compte rendu de la soirée débat avec
Jean-Pierre Duteuil, un des co-fondateurs du Mouvement du 22 mars à
Nanterre, qui n'a jamais cessé de militer et qui est actuellement engagé au
sein de l'Organisation Communiste Libertaire (OCL).
Ce compte rendu a été rédigé à partir de l'enregistrement de la soirée et de
sa transcription par nos soins.
Nous avons structuré le compte rendu de l'exposé en deux parties avec d'une
part la réflexion portée par Jean-Pierre Duteuil sur les différentes
commémorations de Mai 68 et leurs interprétations par rapport au contexte
politique, et d'autre part une approche plus événementielle et analytique
par rapport à Mai 68, proprement dit.
Les titres des deux parties sont de notre fait.
Ensuite nous avons structuré le débat autour d'un certain nombre de thèmes
qui, dans la dynamique de la discussion n'apparaissaient pas en tant que
tels. Nous n'avons pas non plus respecté l'ordre chronologique.
Enfin nous avons ajouté quelques notes, notamment les références des livres
qui apparaissaient au moment de la discussion. Cela étant, nous revendiquons
une certaine subjectivité dans la rédaction de ce compte rendu. Chacun peut
écrire à la Lettre du cercle Gramsci pour apporter des compléments
d'information ou de position. De même il est toujours possible d'emprunter
les cassettes de l'enregistrement.
Réflexions sur
les anniversaires décennaux de Mai 68
Jean-Pierre Duteuil (JPD) propose de revenir sur l'histoire du traitement
des anniversaires.
En 1978, l'événement était encore présent. Nous étions dans la période de
1968 et il n'y a pas eu d'anniversaire. Mais tout de suite après, à partir
des années 1980, il s'est installé un processus de réduction de l'événement
" Mai 68 " à un mouvement culturel, c'est-à-dire de la séparation d'une
culture et de son contexte politique. Cela s'est fait progressivement. Des
livres emblématiques incarnent ce processus, tels Génération1 de Patrick
Rotman et Hervé Hamon, paru à l'occasion du vingtième anniversaire. Cet
ouvrage a été présenté comme une histoire de Mai 68, alors qu'il s'agit de
la saga d'une centaine de personnes essentiellement parisiennes et ayant
appartenu pour la plupart à la même organisation maoïste, l’Union des
Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes (UJCML). C'est autour de ce
travail que s'est construite l'idée d'une génération de soixante-huitards, à
partir de la trajectoire de cette centaine de personnes ayant effectivement
le même âge, mais loin d'être représentatifs de l'ensemble de leur classe
d'âge. A partir de là, Mai 68 a été défini démographiquement (en termes
générationnels) et non pas politiquement. Cette approche est fausse. En
effet un soixante-huitard est quelqu'un qui avait probablement vingt ans,
autour de la période de Mai 68 mais surtout qui a participé positivement au
mouvement. Or la majorité de la population n'y a pas participé positivement
Le mouvement était loin d'être majoritaire dans le pays.
Le livre d'Hamon et Rotman a véhiculé cette image du soixante-huitard défini
en termes de génération, induisant l'idée que ces soixante-huitards ont pris
les bonnes places au sein de la société. C’est le cas des 100 à 110
personnes dont ils relatent l'expérience mais ce n'est pas représentatif de
l'ensemble de celles et ceux ayant participé positivement au mouvement.
Dix ans plus tard, en 1998, l'image de Mai 68 a continué à se séparer de
l'origine du mouvement avec la parution d'un autre livre emblématique, celui
de Le Goff2. Le Goff donne quand même des limites à son travail. Il traite
uniquement du mouvement des idées à l'intérieur de la société française. A
partir de là, cet ouvrage redonne corps à Mai 68 en tant que mouvement
culturel, en prenant en compte les changements qui se sont opérés dans la
société française, après 1968.
Cette approche occulte l'élément principal constitutif du rapport de forces
qui a ouvert des brèches qui ont permis l'émergence de tous ces mouvements
qui ont transformé culturellement la société française : la grève générale.
Ces mouvements culturels (féminisme, écologie, etc.) séparés de ce qui les a
rendu possibles, se sont progressivement affadis, avec l'évolution du
rapport de forces. Les "années Mitterrand " ont continué à entretenir cette
vision " culturelle " de Mai 68.
Le quarantième anniversaire est différent. Il y a eu un regain de mouvement
social, à partir de 1995, avec le mouvement des cheminots. Depuis, d'autres
secteurs se sont mis en mouvement : la jeunesse scolarisée, le privé et le
public.
Il y a une relation directe entre la " commémoration " d'un événement et le
contexte dans lequel il est " commémoré ". Cette année, il y a bien eu deux
commémorations : d'une part des livres importants ont été écrits comme celui
de Xavier Vigna3, ou encore l'ouvrage collectif Mai 68, une histoire
collective4. Ces livres proposent une autre vision. Ils parlent de la grève
générale et des mouvements de salariés. Ensuite on peut constater un réveil,
du côté militant, avec l'organisation de nombreuses réunions, au niveau
local.
Parallèlement à cela, il y a la commémoration des grands médias où on entend
les mêmes personnes redire les mêmes choses.
Rotman dit que Mai 68 doit être un objet historique et qu'il est temps que
l'événement soit traité par les historiens et non par les acteurs. JPD
conteste cette position et estime qu'il ne faut pas laisser aux historiens
le monopole de l'écriture des mouvements sociaux.
Mais que s'est-il donc passé en Mai 68 ?
D'abord, Mai 68 n'a pas commencé en mai et ne s'est pas terminé en juin. La
période dure une dizaine d'années, un peu avant et beaucoup après.
Certains affirment qu'avant Mai 68, les gens étaient heureux, qu'ils
n'étaient pas menacés par le chômage et qu'ils se vautraient dans la
consommation, à l'inverse de la période actuelle.
Pourtant il y avait entre 450 000 et 500 000 chômeurs, et notamment un
développement du chômage partiel pendant toute l'année 1967, comme à
l'entreprise Rhodiaceta à Besançon. En 1966, il y a des luttes autour de
cette question.
Il y avait aussi le problème des délocalisations internes d'entreprises. Dès
les années 1960, de grandes entreprises s'installent notamment dans le grand
ouest, à la recherche d'une main-d'œuvre moins chère et n'ayant pas besoin
d'être trop qualifiée pour travailler à la chaîne. Cette main-d'œuvre,
d'origine rurale, n'a pas de tradition syndicale, ce qui ne l'empêche pas de
se révolter contre les conditions de travail. Ainsi les révoltes peuvent
être brutales et se transformer en émeutes comme à Caen, au Mans ou à Redon.
Et ces émeutes ont imprégné l'imaginaire des étudiants de 1968. Il y a eu
ainsi une interpénétration entre ces deux types de luttes (étudiantes et
ouvrières), bien avant 1968.
Le milieu étudiant
L'UNEF considérait que l'ensemble des étudiants avaient les mêmes intérêts
de classe et qu'ils pouvaient s'unifier. A l'inverse, une minorité, dont le
Mouvement du 22 mars, considérait que le milieu étudiant n'était pas
homogène. Cette question a été débattue.
Si on considère, à partir d'une analyse de classe, que les étudiants n'ont
pas tous le même intérêt, il est possible de mener un certain nombre de
critiques, telles qu'on les pense, sans se préoccuper de savoir si on va
être suivi ou pas, même en restant minoritaire.
La structuration
du mouvement
La structuration du mouvement est constitutive de la spécificité de Mai 68.
Des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées dans des comités
d'action, alors que l'extrême gauche ne représentait que quelques centaines
de personnes même si elle avait une certaine influence. Les comités d'action
ont été le cœur de Mai 68. Il y en a eu partout. Ils ont produit beaucoup de
textes. Ce n'est pas sans évoquer les soviets, c'est-à-dire comment à un
moment donné, les gens se regroupent et essaient de se prendre en charge
eux-mêmes.
Ils n'ont pas remis l'économie en marche mais ils ont perduré quelques
années et ils ont marqué profondément les formes de luttes qui sont apparues
jusqu'à maintenant, comme les coordinations.
Maintenant, chaque fois qu'il y a un mouvement, il y a des coordinations où
des gens reprennent la parole, s'expriment sur leur condition d'être humain
dominé, voire écrasé.
Les occupations
En 1936 il y avait deux millions de grévistes. En 1968 il y en a eu sept à
huit millions mais les usines ont été moins occupées qu'en 1936. Elles
étaient occupées par peu de gens. Les ouvriers s'y rendaient tous les deux
jours pour reconduire la grève mais, en général, ils préféraient aller dans
la rue qui était le véritable lieu de rencontre et de discussion.
Le débat
Réflexion sur l'écriture
des mouvements
Un intervenant estime que JPD a instruit le procès des historiens, par
rapport à l'écriture de l'événement. Faisant partie de l'association des
Amis du musée de la Résistance de la Haute-Vienne, il constate qu'il y a le
même débat entre les témoins qui ont vu et les historiens qui essaient de
faire une synthèse un peu plus large. Il pense que c'est dangereux de dénier
aux historiens le fait d'étudier Mai 68, d'autant plus que dans vingt ans
les soixante-huitards ne seront plus là.
JPD répond qu'il n'a rien contre les historiens mais qu'il estime que tout
le monde peut l'être et qu'il faut faire attention à ce que le point de vue
de l'historien ne dessèche pas le contenu de l'évènement.
Bilan critique de Mai 68
Un intervenant pose la question du bilan. Pour lui, Mai 68, c'est l'histoire
de deux échecs : d'une part celui du mouvement ouvrier qui n'est pas sorti
de la bataille du quantitatif (gagner plus, travailler moins) et qui n'a pas
été en mesure de repenser le dépassement de l'aliénation, et d'autre part
celui de tout un mouvement de civilisation que Mai 68 a catalysé, un
mouvement anti-autoritaire qui n'a pas réussi à dépasser l'autorité et la
hiérarchie, dans la mesure où il a buté contre elles mais n'est pas allé
au-delà. Un autre intervenant défend une vision très différente. Il pense
que Mai 68 est d'abord une grande victoire revendicative. Il a été augmenté
de 13,70%. Le SMIG a été augmenté de 35%. Les jours de grève ont été payés.
Mais il y a eu une défaite politique provenant de la désunion de la gauche.
JPD pose alors la question de savoir en combien de temps l'augmentation du
SMIG a été absorbée par l'inflation.
Le même intervenant reconnaît que cette augmentation a été absorbée en deux
ou trois ans mais que c'est la conséquence de la défaite politique, et donc
d'un rapport de forces défavorable : " Si on arrivait à avoir, dit-il, une
union réelle, par en bas, les comités d'action et tout le reste, les choses
seraient différentes. "
Un intervenant se définit comme un ancien soixante-huitard, tout en se
démarquant des soixantehuitards de Nanterre. Il se définit comme Limousin et
affirme que la région n'a pas attendu des leçons de gens venant de
l'extérieur pour résister : " Ce que j'en retiens, dit-il, ce sont les
grandes manifestations syndicales, dans la rue, où on voulait des choses
qu'on a obtenues mais aussi des déceptions ".
L'ancien soixante-huitard de Nanterre, JPD, lui répond que pour lui,
justement, Mai 68, ce ne sont pas les manifestations mais les prises de
parole dans la rue, les comités d'action. On pouvait mettre une affiche au
coin d'une rue et il y avait une cinquantaine de personnes qui se
réunissaient autour et qui en discutaient, des gens de toute tendance
politique, y compris des opposants. C'était un forum permanent, dans tous
les quartiers de Paris, de jour comme de nuit5.
Le deuxième intervenant dit qu'à Limoges, le mouvement a démarré avec la CGT
après le mot d'ordre de grève générale lancée le 11 mai. Les manifestations
ont été importantes et ont pu regrouper jusqu'à 30.000 personnes, dont 8000
paysans. Cette unité ne s'était pas réalisée depuis les comités de Guéret.
Après les manifestations il y avait bien une centaine d'étudiants qui
voulaient continuer mais qui étaient isolés.
Une dichotomie entre
étudiants et ouvriers
Un intervenant estime que les événements de Nanterre ont été cristallisés
par la réaction du Parti communiste et de la CGT. Il rappelle l'article de
Georges Marchais paru dans l'Humanité où il était question de Cohn-Bendit en
des termes intolérables. Il pense que c'était une provocation de Marchais.
Mais il pense aussi que ça a masqué la réalité de ce mouvement et qu'il y a
eu tout de suite une séparation entre des étudiants considérés comme
bourgeois, et le monde des travailleurs. Il a participé à la manifestation
du 13 mai, à Paris. Pour lui la différence entre les uns et les autres
étaient patente.
Un mouvement international
Un intervenant aborde la dimension internationale du mouvement et
s'interroge sur ces raisons. A partir de 1967, il y a des mouvements à
Madrid, à Mexico, au Sénégal. Il aimerait savoir s'il est possible de faire
un lien entre eux.
Un intervenant lui répond qu'il y avait toutes les luttes entre la guerre du
Vietnam, dans la suite des luttes internationales. La jeunesse était
traversée par cela, en France notamment, avec la guerre d'Algérie. Pour lui,
Mai 68, c'est la suite de cela : une conscientisation politique d'une frange
de la jeunesse par rapport à la situation de colonialisme.
JPD ajoute qu'il y avait des mouvements importants par rapport à la guerre
du Vietnam au Japon, aux Etats Unis, en Allemagne, etc. En Espagne, il y
avait la lutte contre la dictature. Et il y avait aussi les pays de l'Est.
Pour lui, il y a plusieurs choses qui se sont passées. La spécificité
française, c'est le colonialisme, mais partout dans le monde, il y a une
contradiction au niveau de la jeunesse entre la morale enseignée, dans la
foulée des horreurs de la seconde guerre mondiale et la réalité du monde. La
guerre du Vietnam, c'était la barbarie à l'état pur, retransmise le soir à
la télévision : " Dans les ciné-clubs, dit-il, on nous passait Nuit et
brouillard et le soir à la télé on voyait les Vietnamiens qu'on faisait
brûler au napalm "
Vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale qui devait dans les
discours, déboucher sur la paix et sur un monde meilleur, on prenait
conscience que ça allait de pire en pire. Aux Etats-Unis, ça a commencé en
1963, aussi, avec la révolte des Noirs contre le racisme internationale.
Il y a eu, dans les années 1960, la naissance d'une génération morale qui a
trouvé à s'investir dans les luttes, parfois violentes.
La question du pouvoir
Jean-Pierre Duteuil :
En Mai 68, il y a un rapport nouveau entre le mouvement et les institutions.
La majorité du mouvement ne se posait pas la question d'un changement de
régime. Les léninistes ont beaucoup critiqué cela et y ont vu de la
faiblesse. Tout de suite après, il y a eu le même président, le même premier
ministre. Mais ça peut être considéré comme la force de Mai 68. C'est la
prise de conscience que la vraie vie ne passe pas par les institutions. Il y
avait une critique beaucoup plus fondamentale et qui jusque-là n'avait pas
été portée par le mouvement socialiste ou le mouvement ouvrier, notamment la
question de la production posée à partir d'une critique de la consommation
et la revendication de l'autogestion et de la gestion directe.
Un intervenant pense que le mouvement a été lucide par rapport au pouvoir.
Le pouvoir, c'était la Bourse, c'était l'argent et il était beaucoup plus
subversif d'incendier la Bourse que d'attaquer l'Assemblée Nationale. Mai 68
est une révolte antiautoritaire qui a remis en cause tous les pouvoirs,
celui des parents, celui des enseignants et celui de l'Etat.
Un intervenant, ancien sympathisant de la JCR, en 1968, explique comment son
organisation abordait la situation à partir d'une vision globale du monde
qui prenait en compte les spécificités des " trois secteurs de la révolution
" : le Vietnam (les pays non alignés), la Pologne (le communisme
bureaucratique) et les pays capitalistes avancés. Pour lui, entre le 24 et
le 30 mai, le pouvoir était à prendre. Il a conscience que dans ce domaine,
il y a eu des échecs qui pèsent, comme Cronstadt, Makhno, Durruti, " ces
fossés de sang, dont les léninistes sont responsables ". Il pense malgré
tout, que ces six jours de vide du pouvoir sont une occasion manquée,
notamment après l'émeute du 24 mai et l'incendie de la Bourse.
Jean-Pierre Duteuil répond que cette question du pouvoir à prendre a été
débattue au sein du Mouvement du 22 mars, portée par les quelques maoïstes
qui en faisaient partie. Ils se sont dit que les anarchistes et les
libertaires ne pouvaient pas faire face à une telle situation, et là-dessus
la majorité du mouvement était d'accord. C'est ce qui les a amenés à créer
la Gauche Prolétarienne comme réponse à cette situation.
Réflexion autour de certains acteurs
La CFDT
Un intervenant explique que la CFDT portait la revendication de
l'autogestion. Il en était adhérent, mais il a eu du mal à comprendre la
déviance de ce syndicat et de ses dirigeants.
Jean-Pierre Duteuil répond que la CFDT avait commencé à réfléchir là-dessus
avant 1968 alors qu'elle venait de se déconfessionnaliser. En 1965, il y
avait eu une grève dans une usine de Grenoble, technologiquement très
avancée et qui comptait beaucoup de cadres. La CFDT y était bien implantée.
C'est à partir de là que Serge Mallet et André Gorz ont théorisé sur
l'émergence de cette nouvelle classe ouvrière, composée de techniciens et de
cadres. La CFDT a repris cette théorie tout en oubliant qu'il y avait
d'autres catégories qui se prolétarisaient, comme les employés des services.
La CFDT a appuyé son concept d'autogestion non pas sur l'ensemble des
travailleurs, mais sur ceux qui savent. Cela l'a amenée à des logiques de
négociations et d'intégration dans l'appareil d'Etat. Une des grosses
erreurs d'une partie des militants de Mai 68 a été de militer dans ce
syndicat qui les a exclus, petit à petit.
Jean-Pierre Duteuil explique la dérive de la CFDT par cette analyse de la
nouvelle classe ouvrière et de la disparition du prolétariat.
Les situationnistes
Un intervenant s'interroge sur le rôle des situationnistes à Nanterre.
Jean-Pierre Duteuil répond qu'il y en avait, mais que c'est après Mai 68
qu'ils sont devenus célèbres. Il rappelle son opposition à ce groupe avec
qui les relations étaient difficiles. Il pense toutefois qu'ils ont apporté
des choses qui ont été reprises largement par le mouvement comme la brochure
De la misère en milieu étudiant. Ils ont porté une critique radicale de la
consommation. Raoul Vaneigem a écrit des livres très intéressants. Mais il y
avait un décalage entre ce que pouvait dire et écrire un certain nombre de
théoriciens, et la pratique élitiste et sectaire de ceux qui s’en
réclamaient6.
Les maoïstes
Un intervenant exprime son intérêt pour le livre Lettre ouverte à ceux qui
sont passés du col Mao au Rotary7 qui pose la question des "traitres ", sous
forme pamphlétaire.
Jean-Pierre Duteuil répond qu'il aime beaucoup ce livre mais qu'en même
temps, cet ouvrage accrédite l'idée que tous les soixante-huitards sont
devenus des crapules, alors qu'il ne prend en compte qu'une minorité de
personnes.
Celles-ci appartenaient essentiellement à une petite organisation maoïste,
l'Union des Jeunesses Communistes Marxistes Léninistes une scission de l'UEC
(Union des Etudiants Communistes) opérée par un groupe d'élèves du
philosophe Louis Althusser, à l'école Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Or
ils étaient hostiles au mouvement qu'ils n'ont finalement rejoint que le 15
mai. Ils étaient hostiles au Mouvement du 22 mars. Ils étaient hors du coup
et par ailleurs ils soutenaient un régime totalitaire depuis plusieurs
années.
Et pourtant, ce sont eux qui, aujourd'hui, se donnent pour mission d'écrire
l'histoire de Mai 68, en affirmant qu'ils avaient fait partie du mouvement
alors qu'ils n'en avaient pas été. Ce sont eux qui ont la parole,
maintenant.
Cette réponse de JPD provoque la colère d'un autre intervenant qui explique
qu'il a milité dans une organisation maoïste, le Parti Communiste
Marxiste-Léniniste de France (PCMLF), qu'il avait dix-neuf ans et qu'il
s'estime aussi légitime que JPD comme soixante-huitard : " C'est Mai 68,
dit-il, qui m'a propulsé, qui a déterminé pour l'essentiel la trajectoire de
ma vie. Une trajectoire qui est passée par des chemins comme le PCMLF. " Il
affirme qu'il est gêné par la posture de JPD. Il pense qu'il est plus
intéressant de partir de cette identité qui a rassemblé la jeunesse en 1968
et qui a permis à un certain nombre de jeunes de militer et de se retrouver,
au-delà des clivages organisationnels. JPD répond que ce n'est pas de cela
qu'il parle, mais uniquement de cette poignée de normaliens organisés alors
sous le sigle UJCML, et qui actuellement n'arrêtent pas de donner des
leçons, dans un espace médiatique qui leur est largement ouvert alors qu'ils
n'ont aucune légitimité pour cela. En aucune manière il ne les assimile au
PCMLF, qui a une origine et un positionnement très différents.
Le personnel et le politique
Un intervenant estime que les médias entretiennent une confusion entre
l'épanouissement personnel et l'individualisme dont s'est saisi le marché.
Il pense qu'en 1968, il y a eu le questionnement autour du personnel et du
politique, de l'intellectuel et du manuel, de l'autogestion et du
centralisme démocratique.
Libération de la parole
et ouverture de nouveaux espaces
Une intervenante pense que le mois de mai a été une formidable réussite dans
le domaine universitaire. Cela a permis un renouvellement extraordinaire des
méthodes et de la littérature. Elle se souvient de la linguistique :
l'introduction de la linguistique de l'école de Prague, puis de Chomsky. Mai
68 a permis de s'exprimer, de dire des choses qui n'étaient pas académiques.
Dans beaucoup de domaines, cela lui semble un succès, souterrain, mais qui
n'a pas fini de porter ses fruits.
JPD exprime son accord avec cette position.
Un intervenant aimerait savoir ce que JPD pense du slogan " Il est interdit
d'interdire ".
JPD lui répond qu'il en pense beaucoup de bien et que c'est une formule
qu'il reprend à son compte chaque fois qu'il voit des mouvements qui veulent
résoudre des problèmes par la juridiction, par l'interdiction. Il dit qu'il
s'est toujours battu pour le droit à l'expression, y compris pour ses
ennemis. Mais il est d'accord qu'on peut toujours discuter d'un slogan.
Un peu plus tard dans la soirée, un autre intervenant s'emporte à propos du
contenu des affiches " Election, piège à cons " et " CRS=SS ". Cet
intervenant affirme son attachement à l'ordre et à la police républicaine.
JPD répond qu'il n'a jamais scandé le slogan " CRS=SS " avec lequel il n'est
pas d'accord. Mais un autre intervenant rappelle le rôle de la police
pendant la guerre d'Algérie, terminée seulement depuis six ans avant Mai 68
et dont les acteurs, soit du côté policier, soit du côté du mouvement,
avaient été impliqués. Il rappelle le massacre des Algériens à Paris le 17
octobre 1961 (seulement vingt ans après la rafle du Vel'd'Hiv. Note du
rédacteur) et la tuerie de Charonne, en 1962. Cette intervention augmente la
colère du premier intervenant.
La question de la violence
A ceux qui affirment que la force de Mai 68, c'étaient les grandes
manifestations de masse, organisées, pacifiques, unitaires, bien encadrées
et bornées par les syndicats, un intervenant rétorque que ce qui marque le
mouvement, c'est le degré de violence qu'il a assumé face au pouvoir. Il y a
eu des émeutes en différents endroits où se sont côtoyés jeunes ouvriers et
étudiants. Il pense qu'il y a toujours de la violence dans les mouvements
vraiment revendicatifs. Il se réfère à l'expérience récente du mouvement
anti-CPE qui a fait reculer le gouvernement, à l'inverse du mouvement de
2003 sur les retraites. Un autre intervenant dit que la violence en 1968,
c'était de la simple défense par rapport à l'agression policière. JPD
rappelle qu'actuellement des lycéens sont en prison et que le degré de
violence de la part de la police est inégalé depuis une dizaine d'années.
Cela amène un nouvel intervenant à demander si, aujourd'hui, le pouvoir
emprisonne plus facilement qu'en 1968.
JPD répond qu'en 1968, on emprisonnait facilement mais pour un court moment.
Lors de manifestations, il pouvait y avoir entre 600 et 700 personnes
arrêtées. Mais cela n'est pas comparable avec le degré de répression actuel.
Génération 68
et génération actuelle
Un jeune intervenant demande à JPD ce qu'il pense de sa génération. JPD lui
répond que ça dépend laquelle. Pour lui, il y a des clivages à l'intérieur
de chaque groupe. L'approche n'est pas démographique mais politique, et
d'intérêts de classe. Il pense que les grands mouvements sociaux se
produisent toujours quand on ne s'y attend pas et que le niveau de
politisation peut monter rapidement. Il côtoie des jeunes politisés. Il
trouve que ce qui se passe actuellement dans le milieu scolaire est très
intéressant. Le milieu étudiant, lui, est différent : les étudiants
ressemblent à leurs professeurs. Sans doute sont-ils angoissés par l'avenir,
mais JPD estime que c'est une erreur puisqu'il n'y a pas d'avenir, de toutes
façons. Ainsi, ils devraient plutôt se faire plaisir et lutter, eux aussi,
contre le système.
Compte rendu réalisé par Christophe Soulié.
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