ATTAC 87 et le Cercle Gramsci présentent le
déroulement de la soirée. Après la projection du film Désentubages
cathodiques, le débat s'engagera avec la participation de Michel Fiszbin,
cofondateur de ZALEA TV et Jean-Jacques de la coopérative de distribution
CO-ERRANCES.
Jean-Jacques présente la coopérative Co-Errances, qui distribue Désentubages
cathodiques. C'est une structure qui a un statut original : elle est
constituée sous la forme d'une SCIC (1). Créée il y a 3 ans, par des "
producteurs de sens ", dans les domaines de l'écrit ou de l'image, comme la
revue VACARMES, Co- errances a pour objet de créer un outil indépendant de
diffusion d'images.
Zalea TV est une chaîne de télévision associative. La chaîne a existé sur le
réseau hertzien (Tour Eiffel) pendant 6 mois, elle a tenté d'obtenir un
créneau sur la TNT qui lui a été refusé par le CSA, décision confirmée par
le Conseil d'Etat. Zaléa diffuse également "L'almanach critique des médias
", qui recense différents travers de la presse écrite, et en particulier
comment la presse utilise régulièrement certains faits de société pour
occulter des événements plus importants (par exemple sur l'affaire du
voile).
Désentubages cathodiques est un film de télévision qui a toujours été refusé
par les grandes chaînes. Il se veut un décryptage du manque de pluralisme de
la télé, des petits et grands mensonges du petit écran dans leur manière de
traiter l'information, les faits divers comme les événements politiques. Le
film a déjà fait près de 30 000 entrées, ce qui est exceptionnel pour un
film diffusé uniquement en vidéo et par des projections publiques comme
celle de ce soir.
Le Débat
En introduction du débat, Michel Fiszbin revient sur le projet porté par
ZaleaTV. Chaîne non commerciale, elle s'est fixé comme objectif de diffuser
les programmes réalisés par des associations, ONG, collectifs, individus, en
dehors du cadre imposé par les grandes chaînes, qui empêchent toute liberté
de création et d'expression. Le cadre dominant actuel impose une " monoforme
télévisuelle hégémonique ". Zaléa pratique tous les jours le " désentubage
cathodique " à la fois vis-à-vis de l'info, mais aussi dans le domaine de la
fiction et du divertissement, car là aussi il y a une oppression idéologique
très puissante, exercée par les chaînes de TV. Zaléa compte parmi les
"médias activistes ", les médias libres, avec tous ceux qui sont présents
sur le front des revues, de l'édition alternative, ou des radios.
Zaléa se bat pour une véritable liberté télévisuelle, ce qui n'existe pas en
France. Cette liberté sera conquise un jour, comme la liberté de la presse
écrite ou des radios a été conquise. La question est celle du droit
d'informer, comme de celui de s'informer.
Nous voulons créer un " tiers secteur audiovisuel " ayant accès aux modes de
diffusion de masse et venant compléter et équilibrer ce que fait le secteur
privé, d'une part, et le secteur public d'autre part. Il s'agit d'un projet
complémentaire et non exclusif des autres. Zaléa a participé aux Etats
généraux pour le pluralisme de l'information, qui comprend beaucoup
d'initiatives décentralisées qui visent à insérer le débat sur les médias,
comme un débat politique central dans les prochaines campagnes électorales.
Une convergence nationale est prévue cet automne à Paris, avant cela une
rencontre est prévue à Marseille début mai 2006.
On aura beaucoup de mal à changer les choses tant qu'on n'aura pas réussi à
entamer le pouvoir de la télévision. Pour cela, il faut mettre, en face des
chaînes existantes, des chaînes d'initiative citoyenne, non marchandes, qui
puissent diffuser ce qui est aujourd'hui censuré, refusé par les grandes
chaînes.
Dans le cadre des débats et projections publiques, comme ce soir, on ne
touche qu'un public limité. Le grand public passe en moyenne 3h ½ par jour
devant le petit écran. C'est de loin sa principale source d'information, de
divertissement, d'accès à la culture. Il faut donc créer un rapport de force
pour réussir dans l'audiovisuel ce qui avait été réalisé à la Libération
avec la loi Bichet (2), qui a créé en France les conditions de l'existence
d'une presse écrite indépendante pendant quelques dizaines d'années. Il
faudrait aujourd'hui remettre cette loi en chantier pour s'opposer aux
concentrations qui existent dans la presse écrite.
Question :
Pour quelles raisons n'avez-vous pas pu vous intégrer dans un bouquet de
télévision satellitaire, qui ne requiert pas a priori d'autorisation
préalable du CSA ?
M. FISZBIN :
Il est nécessaire d'avoir une convention du CSA pour pouvoir diffuser sur le
satellite comme sur le câble. Zaléa dispose d'une convention avec le CSA,
elle pourrait donc diffuser sur le câble comme sur le satellite. Le problème
est qu'on ne peut diffuser sans l'accord des grands groupes : TPS (dirigé
par TF1 et M6) et Canal Satellite (Vivendi/Canal +). Ils sont tous deux en
train de fusionner. Ils constituent un cartel. Zaléa a réussi à être
diffusée pendant quelques mois sur Canal satellite, mais c'était avant le "
grand nettoyage " de Canal et le départ de Pierre Lescure. Depuis, Zaléa n'a
plus été diffusée sur Canalsat. Quant à TPS, cela n'a jamais été possible.
Sur le câble, on retrouve les mêmes groupes, plus France Télécom et Noos.
Question :
Il existe des bouquets satellitaires étrangers qui peuvent être accessibles
depuis la France, sans contrôle du CSA.
M. FISZBIN :
Toutes les chaînes accessibles en France par satellite doivent être
autorisées par au moins un des pays de l'Union européenne, ce qui limite les
marges de manœuvre. Les coûts de diffusion par satellite sont également
importants. Le seul mode de diffusion de Zaléa aujourd'hui, c'est l'internet.
Mais le CSA est en train de réguler la diffusion audio et vidéo par
internet.
Le CSA est un CSA-UMP : ses membres sont nommés respectivement par les
présidents de la République, de l'Assemblée Nationale et du Sénat. Son
président actuel est un homme politique, Dominique Baudis. Le CSA est une
structure très politisée, au service des grands groupes, à savoir pour ce
qui concerne la télé : Lagardère, Bouygues, et RTL / Bertelsmann. Zaléa a
été candidate à la TNT par deux fois. Ce fut la seule TV associative
candidate à l'un des 30 canaux de diffusion. Zaléa a fait un recours au
Conseil d'Etat, mais le CE s'est rangé à l'avis du CSA, en couvrant ses
mensonges : c'est la raison d'Etat qui a primé sur toute autre
considération. Alors qu'aujour-d'hui il existe une quantité très importante
de programmes télé qui sont produits par des ONG ou des associations et
qu'on ne verra jamais à l'écran (ex : Médecins sans frontière produit
beaucoup de programmes très intéressants). Alors que les ONG sont très en
avance dans la perception des réalités de terrain en France et dans le
monde, MSF, Prix Nobel de la paix, n'a pas accès à la télé en France !
C'est pareil pour les associations dans les quartiers qui produisent
beaucoup de vidéo, pour les particuliers, qui de plus en plus choisissent ce
mode d'expression. Il y a donc un vivier très riche de programmes qui n'est
pas exploité.
Zaléa propose d'autres façons de traiter l'info. Par exemple, concernant
l'affaire des caricatures de Mahomet, Zaléa va diffuser prochainement une
émission sur ce sujet, d'abord en montrant les caricatures, en donnant la
parole à ceux qui pensent qu'elles sont racistes et à ceux qui pensent
qu'elles ne le sont pas. Aucune chaîne de télé n'a montré les 12
caricatures, ce qui veut dire que la grande majorité du public ne les a pas
vues.
Comme pour les radios libres dans les années 70/80, il faudra sans doute
qu'il y ait une explosion des TV libres pour que l'on puisse conquérir cette
nouvelle liberté.
Question :
Y a-t-il une réglementation européenne en la matière ?
M. FISZBIN :
Il y a une directive " Télé sans frontière ", mais elle ne fait qu'encadrer
le " marché audiovisuel ". Elle réglemente les conditions d'ouverture de ce
marché, afin qu'il ne soit pas entravé. Il n'y a rien sur le bien social
qu'est l'information ou la culture, ni sur la nécessaire prise en compte de
l'expression citoyenne dans ce secteur-là. En France, la loi de 1986, qui
régit la liberté audiovisuelle (elle doit être révisée à l'automne), stipule
dans son article 1er que " la communication audiovisuelle en France est
libre ". Le cahier des charges des chaînes publiques indique que " les
chaînes de service public appartiennent à tous les Français ". On voit mal
pourtant en quoi elles appartiennent aux Français, en quoi elles se
distinguent du privé. Leurs animateurs vedettes passent du public au privé
sans problème.
En fait, il n'y a pas de liberté de l'audiovisuel en France. Zaléa demande
que soit institué le même mécanisme que le " fonds de soutien aux radios
associatives ", financé par une taxe sur la publicité.
Zaléa est une association qui n'emploie pas de salariés. Elle fonctionne
grâce à l'engagement bénévole de ses membres, qui par ailleurs peuvent être
salariés, intermittents.
Pour Désentubages cathodiques personne n'a été rémunéré, les recettes de
diffusion permettent de financer le fonctionnement de l'association (frais
de structure, matériel). Si Zaléa était autorisée à diffuser sur le câble ou
sur le satellite, elle se doterait de permanents, mais continuerait à
fonctionner selon les principes associatifs : on produit des films, mais on
n'achète jamais de films pour les diffuser.
Question :
Un système de diffusion par DVD est-il possible ?
M. FISZBIN :
C'est possible, Zaléa édite des DVD, mais le combat de Zaléa est la conquête
de moyens de diffusion de masse, grand public. Il est important que ce soit
aussi facile pour chacun de regarder soit TF1, soit une chaîne associative
(comme pour la presse écrite ou la radio). Ce qui est frappant, c'est
qu’aujourd'hui il n'y a aucun contre-pouvoir face aux grands médias
télévisuels. Car la TV ne critique jamais la TV, à part quelques émissions
critiques comme " Arrêt sur image " de Daniel Schneidermann.
L'idée de l'absolue nécessité, au plan démocratique, de s'approprier, de se
réapproprier la TV fait son chemin, au travers notamment des forums sociaux.
La première TV nationale associative a été créée en 2003/2004 au Vénézuela.
Ses programmes sont construits à partir des programmes des télé locales, des
associations de quartier, etc.
Question :
Si l'on suit Pierre Bourdieu, la télévision ne peut se critiquer elle-même.
Zaléa est une TV, comment pensez-vous que Zaléa puisse réussir à critiquer
la télé ?
M. FISZBIN :
Zaléa est un laboratoire, on essaye de se " désentuber nous-mêmes ", en
faisant la critique de nos propres émissions. Nous filmons et diffusons nos
propres conférences de rédaction. Il existe beaucoup de mécanismes qui
permettent de conserver un regard critique sur ce que l'on fait, le meilleur
étant de laisser un accès ouvert à l'antenne et de ne rien censurer.
Question :
Les grands médias télé ne peuvent se critiquer entre eux, sinon ils
gagneraient moins d'argent.
M. FISZBIN :
On ne peut aujourd'hui avoir un regard critique sur la TV si on ne se donne
pas la peine d'enregistrer les émissions et de les regarder à tête reposée
en les séquencant, sinon, on n'a pas le temps de réfléchir… et quand
l'émission est terminée on se demande ce qu'il s'y est passé. Mais dès qu'on
prend la peine d'analyser le JT de cette manière, on voit très vite les
artifices qui sont utilisés. Mais on est encore à la pré-histoire de la
télé. Quand dans vingt ou trente ans on regardera la télé d'aujourd'hui, on
sera mort de rire.
Question :
Que pensez-vous du " Vrai journal " de Karl Zéro ou des " Guignols de l'info
" ?
Michel Fiszbin :
Karl Zéro est un personnage très ambigu. Le choix de la dérision n'a pas de
potentiel de subversion, on ne peut faire changer d'avis qui que ce soit par
ce moyen. De plus, ces émissions ne sont pas très écoutées.
Jean Jacques :
Karl Zéro symbolise bien la dérive de la TV qui mélange divertissement et
information.
L'implication des politiques (dont José Bové) pour sauver Karl Zéro, suite à
l'affaire Baudis, où il avait failli être éjecté, a été pathétique. Certains
responsables politiques (y compris dans les milieux altermondialistes, comme
Bové ou Besancenot) se sont prêtés au jeu des émissions qui confondent info
et divertissement. Certains comités Attac sont également critiqués pour une
certaine " collusion " avec les médias.
M. FISZBIN :
Karl Zéro se vante d'avoir accepté les conditions posées par son employeur
pour préserver le " Vrai journal " : à savoir, ne jamais critiquer le
football (Canal + est propriétaire du PSG), ne jamais traiter de la question
de l'eau (Canal est propriété de Vivendi). On se demande quel crédit on peut
accorder à ce que K. Zéro nous dit par ailleurs ! On a l'impression de se
faire gruger tout le temps.
John Paul Le Perse a été obligé de quitter Canal + parce que son dernier
documentaire sur Bernadette Chirac a été censuré. C'est ce qui était arrivé
quelques années plus tôt à Pierre Carles, dont les productions ne sont plus
diffusées sur les chaînes de télé. Au bout de quelque temps, ne demeurent
sur les chaînes de TV que ceux qui sont prêts à tous les compromis. Ce sont
les plus mauvais qui réussissent…
France 5 est dirigée par des gens qui viennent directement de chez
Lagardère, c'est le cas du directeur général, du directeur de programmes,
Patrick de Carolis était à M6, il a fait un bouquin élogieux sur Bernadette
Chirac et il a été nommé à la tête de France Télévision, il a pris dans son
cabinet l'ancien directeur de cabinet de Baudis au CSA. A noter que la
plupart des chaînes pour enfants sont tenues par le groupe Lagardère (Canal
J, Gulliver), le fabricant d'armes !
Question :
Je suis un des responsables d'ATTAC au plan local, j'ai déjà été interviewé
à la télé. Le lendemain, mes collègues de travail se souvenaient de m'avoir
vu, mais aucun n'avait retenu mes propos. Ceci relativise la " collusion d'Attac
" avec les médias.
M. FISZBIN :
Le débat est ancien : faut-il aller à la télé ou au contraire refuser d'y
aller ? parce que de toute façon on sera perdant si on y va : soit
instrumentalisé, soit inaudible.
Question :
Karl Zéro s'est engagé à ne pas critiquer le foot, alors que pourtant les
Guignols se moquent du football.
M. FISZBIN :
C'est vrai que sur le mode satirique, on peut se permettre beaucoup de
choses, le système le tolère…. Toutefois, en ce qui concerne Canal +, les
Guignols sont une survivance du Canal des origines, qui va disparaître,
comme Lescure ou Le Greff ont disparu. La reprise en main de Canal + par
Vivendi se terminera par ça.
Question :
La TV ne serait-elle pas un média du 20ème siècle ? Est-ce qu’aujourd'hui,
les échanges d'informations, la pensée critique ne passent pas par des modes
d'échange interpersonnels, blogs, internet, etc ? Une période post-média
est-elle en train de s'ouvrir ?
M. FISZBIN :
Les mêmes menaces pèsent sur les autres espaces de communication (internet)
: verrouillage par le système politique et marchand… Ce sera une vraie
bataille de préserver l'internet solidaire et non marchand. Il y a des pays
où c'est raté (Chine, Tunisie). La liberté de la presse c'est 1881 en France
(alors que l'invention de la presse moderne c'est le 17ème siècle, puis la
Révolution française). Il faut donc beaucoup de temps.
Nous pensons que l'on ne pourra changer le monde, si l'on ne change pas la
télé. En 1968, c'est la télé qui a créé le raz de marrée gaulliste aux
élections législatives de juin, en montrant les voitures brûlées à Paris.
Même chose en novembre de cette année : quand on regarde la télé on a
l'impression que toutes les banlieues ont brûlé !
De plus en plus, ce sont les faits divers qui sont traités en priorité dans
les JT. La télé exacerbe les tensions entre les communautés, c'est un
ferment de guerre civile larvée, " pour faire de l'audience ", afin de "
rendre le cerveau humain disponible " pour l'écran de pub qui va suivre (cf.
les déclarations de Patrick Le Lay).
Intervention :
On parle du poids économique de la télé, mais il faudrait aussi évoquer son
poids idéologique. C'est pour cette raison qu'il sera très difficile pour
des télés comme Zaléa d'obtenir un créneau de diffusion. Il reste toutefois
un espace disponible, les journaux régionaux : 80% des gens ont comme source
d'information le journal télé ou la presse quotidienne régionale.
Aujourd'hui le rapport de force n'est pas le même qu'à la Libération où il
était favorable à la démocratisation de la presse. Ce n'est pas le cas
aujourd'hui, le combat n'en sera donc que plus difficile !
Jean-Jacques :
Les faits divers ont aussi contaminé la presse écrite (cf. l'affaire du RER
" D "). A France 3 " Ile de France ", en conférence de rédaction, le matin,
on analyse les titres du Parisien libéré, pour savoir les sujets dont on va
traiter.
Intervention :
Je ne crois pas que la télé soit idéologique, elle est d'abord capitaliste.
Une émission comme celle de Schneidermann se censure elle-même (réduit le
format de l'émission). " C'est dans l'air " devient une émission de droite,
" Riposte " devient cacophonique en invitant trop d'intervenants sur son
plateau. On assiste à des " débats immobiles " où il ne se passe rien,
beaucoup d'émissions sont inintelligibles, il faudrait les enregistrer et
les visionner en séquence. Quand Arte a supprimé son émission " Rencontres "
à 19h, il y a quelques années, ça a été un signe…
M. FISZBIN :
Zaléa a essayé de se rapprocher de la Chaîne DEMAIN, fondée par Martine
Mauléon. Mais cela n'a pas été possible, les programmes de Demain étant
beaucoup financés par les collectivités territoriales, ce qui risquait de
les faire fuir.
Il n'y a aujourd'hui plus d'ouverture possible avec Demain.
Compte-rendu : Christophe Nouhaud
Notes :
(1) : Société coopérative d'intérêt collectif. Nouvelle forme de SCOP,
apparue en 2002. Ce statut permet d'associer autour d'un même projet
d'intérêt collectif des acteurs multiples : salariés, usagers, associations,
entreprises, collectivités publiques. Pour en savoir plus : www.scic.coop
(2) Promulguée le 2 avril 1947, la loi Bichet réglemente le système français
de diffusion de la presse écrite. Elle énonce quelques principes
fondamentaux : liberté de diffusion, impartialité de la distribution. Elle
est à l'origine de la création des NMPP.
Le Financement des télévisions libres
Mais comment les télés libres vont-elles pouvoir se financer ? Ce problème
est avant tout politique et devrait préoccuper beaucoup plus les pouvoirs
publics : comment la loi sur la liberté de communication audiovisuelle
va-t-elle pouvoir être pleinement appliquée ? Les télés libres ne sont
riches pour l'instant que des cotisations de leurs adhérents et des dons des
particuliers qui les soutiennent. C'est loin d'être négligeable pour celles
qui sont de véritables ONG d'action pour la liberté d'expression, le
pluralisme et la diversité culturelle et contre la désintégration sociale.
Mais c'est insuffisant pour l'instant. Elles ont besoin pour fonctionner
décemment de 0,3 à 0,8 million d'euros par an (c'est le coût de production
d'un spot publicitaire télé de 20 secondes pour une grande marque !), étant
entendu qu'elles ne rémunèrent pas les programmes qu'elles diffusent car
elles n'en font pas un usage commercial, et que leur personnel est largement
composé de bénévoles. Il serait normal, puisqu'elles prennent en charge une
mission de service public délaissée par le service public (la diffusion des
programmes citoyens), qu'elles bénéficient de financements publics. Elles ne
manqueront pas de réclamer des subventions aux ministères concernés et aux
collectivités locales. Mais leur indépendance, qui ne devrait pas être
négociable, s'accommode mal des compromis et des aléas liés à cet exercice.
Il faut donc chercher ailleurs des financements neutres et pérennes, qui les
protègent contre toute récupération.
Une solution serait qu'une petite partie des 2,2 milliards d'euros par an
collectés au titre de la redevance télé leur soit attribuée. N'oublions pas
que cette redevance est censée financer un Service Public dont le cahier des
charges proclame hypocritement en son préambule : " Les chaînes de service
public sont les chaînes de tous les citoyens ". En allant plus loin, les
téléspectateurs-contribuables pourraient être autorisés à verser directement
une partie de leur redevance à la chaîne associative de leur choix, par
extrapolation de la " loi Coluche " qui permet de déduire de ses impôts une
partie des dons versés directement aux associations caritatives. Une
dotation spéciale de 1 milliard de francs permettrait d'équiper 1000
associations audiovisuelles indépendantes (attention aux faux nez des
collectivités locales, qui ne manquent pas de moyens et les utilisent
rarement à bon escient dans ce domaine) et de rattraper en une fois les
vingt ans le retard de la France en la matière. Le renouveau de la création
audiovisuelle et cinématographique française passe sans aucun doute par de
telles mesures.
Autre solution, une taxe parafiscale pourrait être créée pour alimenter un
Fonds de Soutien, taxe qui serait assise sur les revenus commerciaux des
entreprises qui exploitent le spectre hertzien à des fins d'enrichissement
privé : chaînes hertziennes et satellitaires, mais aussi opérateurs de
téléphonie mobile, aux chiffres d'affaires colossaux. Le spectre hertzien
constitue en effet un espace public inaliénable. Il serait normal que son
exploitation commerciale contribue en contrepartie au développement de son
usage par la collectivité. Mieux : le Fonds de Soutien à l'Expression
Radiophonique, créé selon ces principes en 1982 pour soutenir les radios
associatives, pourrait être déplafonné et étendu aux télévisions
associatives. Il est vrai qu'en ces temps de libéralisme triomphant, les
responsables politiques sont effrayés à l'idée de taxer ces groupes tout
puissants. La loi Buffet a pourtant permis de faire financer le football
amateur par une taxe de 5% sur le chiffre d'affaire des clubs
professionnels. Il serait désolant que l'on soit incapable d'en faire autant
pour l'expression et la création audiovisuelle, y compris musicale, car cela
signifierait que le seul modèle d'intégration proposé aux jeunes est : "
cours après le ballon et tais-toi ".
Les télés libres pionnières butent déjà sur un obstacle majeur, à la fois
idéologique et financier : pour être accessibles à tous, leurs programmes
devront être diffusés en hertzien, par câble et par satellite. Or d'une
part, les coûts du marché sont pour l'instant prohibitifs, et d'autre part,
les transporteurs appartiennent ou sont fortement liés aux grands groupes
qui contrôlent l'ensemble de l'audiovisuel, depuis le cofinancement public
des programmes (pour être soutenu par le CNC, un programme doit être
co-produit par une chaîne, donc par un grand groupe, puisqu'ils les
possèdent toutes), jusqu'à la distribution des chaînes aux particuliers.
Pourquoi transporteraient-ils à prix réduit, voire gratuitement au début,
des chaînes qui contestent leur écrasante domination ? L'idée selon laquelle
des entreprises commerciales devraient fournir des prestations gratuites à
des associations en choque plus d'un. Or l'obligation de transport gratuit
des programmes citoyens existe dans de nombreux pays démocratiques pour
garantir l'exercice des libertés constitutionnelles (Etats-Unis, Allemagne,
Royaume Uni, Belgique, Scandinavie). En France même, le concept est admis,
puisque la nouvelle loi donne une obligation de transport satellitaire
gratuit des chaînes du service public à TPS et Canal Satellite. Soit les
grands distributeurs le font d'eux-mêmes pour les télés libres, comme c'est
le cas au Canada, soit il faudra bien que l'Etat régule leur activité et
leur impose cette contrainte. Les ondes hertziennes étant un bien public
inaliénable, cette seule contrepartie demandée à ceux qui en font un usage
privé à des fins d'enrichissement est bien la moindre des choses. On voit
mal comment la liberté de l'information pourrait capituler définitivement en
France face aux trusts de la communication.
Michel FISZBIN.
Pas de démocratie
sans démocratie audiovisuelle
La plate-forme revendicative des télés libres pourrait donc se résumer ainsi
:
- Extension aux télévisions associatives du Fonds de Soutien aux radios
associatives, et déplafonnement de la taxe parafiscale sur la publicité qui
alimente ce Fonds ;
- Obligation de transport gratuit des télévisions associatives par les
distributeurs privés commerciaux du câble, du satellite, de la TNT, de l'ADSL
et de la téléphonie mobile ;
- Appels à candidatures spécifiques du CSA réservés aux associations
indépendantes pour l'attribution aux télévisions libres de fréquences
analogiques et numériques locales, régionales et nationales sur l'ensemble
du territoire.
Si les télés libres sont descendues depuis 2000 des toits d'où elles
pirataient les ondes pour obtenir le droit d'exister, elles commencent à y
remonter (TV Bruits, Zalea TV) pour obtenir cette fois les moyens d'exister
et le droit d'être vues.
Pas de liberté sans médias libres ; pas de démocratie sans démocratie
audiovisuelle ; pas de pluralisme et de respect de la diversité culturelle
sans télés libres locales, régionales et nationales ; pas d'autre monde
possible sans une appropriation populaire de la télévision !
|