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Débat du mardi 07/11/2006
Christophe Bellec indique que son exposé va se dérouler en deux temps, avec,
à l'issue de chacun d'eux, un débat.
La première partie sera consacrée à l'analyse de la situation actuelle,
celle d'un capitalisme qui nous emmène dans le mur et qui ne peut se
réformer.
La deuxième partie traitera de la décroissance et des alternatives
possibles, concrètes, pouvant concerner chacun d'entre nous.
Christophe précise qu'il n'est pas un conférencier universitaire. Ingénieur
de formation, il vient du monde de l'industrie, de la grande entreprise
(Moulinex, SEB), qu'il a quitté après dix ans de salariat pour choisir, il y
a deux ans, un autre parcours afin de construire une nouvelle expérience. Ce
mode de vie choisi, nourrira, avec des éléments pratiques et concrets, cette
réflexion.
Freddy Le Saux, qui est à l'initiative de cette soirée, rappelle que, depuis
2000, le Cercle a proposé deux débats sur le changement climatique, sujet
crucial qui prend chaque jour plus d'importance. Il présente Christophe
Bellec, militant d' ALDER, qui a beaucoup réfléchi et travaillé ce sujet
(voir son excellent journal en ligne Le décroissant lunaire (www.ledecroissantlunaire.com),
notamment sur les conséquences sociétales et organisationnelles de ce
changement.
Freddy Le Saux
Souvent le capitalisme est considéré comme " le grand méchant " qu'il faut
abattre parce qu'il nous fait du mal. Mais comment se fait-il qu'il tienne
debout depuis tant de décennies ? Peut-être parce qu'on l'y aide nous-mêmes.
On joue le jeu, on l'alimente. On accepte de produire ce qu'il nous demande
de produire, puis " gentiment " de consommer. Ainsi, nous faisons marcher la
machine parce que nous y trouvons quelque part notre compte. Patrick
Mignard, dans une soirée précédente, nous a expliqué ce phénomène et
comment, au cours des " Trente glorieuses ", notamment, certaines ambitions
du mouvement ouvrier ont été abandonnées, en particulier celle d'abolir le
salariat (qui figurait, il y a quelques temps encore, sur les cartes de la
CGT). Pour ma part, je crois toujours que le salariat est une chose
complètement contre-productive pour l'avenir de l'humanité. Mais l'hypothèse
de son abolition remettrait en cause beaucoup de choses. Une organisation
sans salariat signifierait que les grandes entreprises d'aujourd'hui, très
productivistes, très efficaces économiquement, ne pourraient plus exister.
Elles laisseraient la place à une autre organisation. Mais est-il encore
nécessaire de fabriquer des A380, quand on connaît les problèmes
environnementaux ?
Nous acceptons ce système et celui-ci nous formate. Globalement, nous jouons
le jeu de vouloir toujours un peu plus et si possible toujours moins cher.
Pourtant, en acceptant cela nous scions nous-mêmes la branche sur laquelle
nous sommes assis. Arrivent alors les délocalisations... Bientôt, il n'y
aura plus que des services dans nos pays. Mais les services ne produisent
pas de richesses. Alors, l'acquisition des richesses se fait forcément sur
le dos des autres. Je pense qu'être qualifié de consommateur ne convient pas
vraiment à beaucoup d'entre nous. Mais la réalité marchande actuelle nous
assigne une fonction de consommateur avant celle de citoyen. Cette
manipulation est absolument inacceptable.
Florence Aubenas et Miguel Benasayag, que nous avons eu le plaisir de
recevoir au Cercle, ont écrit un petit livre remarquable : Résister c'est
créer. Le passage suivant illustre bien la démarche de Christophe, qui est
d'analyser les choses en profondeur :
" Tant qu'on ne lutte pas, on reste obsédé par l'ennemi. Mais quand on se
met à lutter, on se rend compte que l'ennemi n'est personne. Au maximum tout
ce que peut faire un fasciste c'est tuer, vous ou quelqu'un que vous aimez.
Mais face au développement de la vie, de la pensée et de la solidarité, que
peut-il faire ? A ce moment on se rend compte que l'ennemi ou même le
pouvoir ne sont ni faibles ni forts. Les seuls à pouvoir détruire cela,
c'est nous, quand nous arrêtons. Mais personne, quelle que soit sa force, ne
pourra empêcher le développement des constructions, des expériences, des
contre-pouvoirs. " Résister, c'est créer " affirmait le philosophe Gilles
Deleuze ; c'est-à-dire développer une myriade d'expériences qui permettent
de sortir du " devoir être " pour passer au " devoir faire ". Mais, dans ces
pratiques elles-mêmes, il n'y a pas à chercher d'engagement transitif
classique, une idée qui serait mise en œuvre pour un objectif à venir : je
fais cela aujourd'hui pour être libre demain. Nous n'avons pas à nous poser
cette question de savoir si nous sommes enchaînés ou émancipés ou même quand
nous le serons, poursuit Deleuze. La liberté est toute entière dans
l'expérience de liberté elle-même, au moment où elle se fait. " L'efficacité
de l'acte réside dans l'acte ", dit Plotin. En ce sens, ce serait plutôt
dans un au-delà du capitalisme et non dans la seule confrontation avec lui
que se situe aujourd'hui la nouvelle radicalité. "
La fin du capitalisme ?
Christophe Bellec
L'idée de la disparition du capitalisme est ancienne dans les mouvements de
gauche et d'extrême gauche. Cette " vieille lune " reprend aujourd'hui de
l'actualité, mais de manière complètement différente, car elle se situe dans
un tout autre cadre que celui défini au départ par les marxistes. Leur
hypothèse était que ce système s'effondrerait de lui-même, en proie à ses
propres contradictions et par les inégalités qu'il génère. En fait, le
capitalisme va s'autodétruire pour des raisons qui ne sont pas, à la base,
de nature sociale, mais plutôt de nature physique, matérielle, ainsi que par
rapport à la " fin " du travail.
Le capitalisme se fonde - là je reprends les termes de la réflexion marxiste
classique - sur la notion d'accumulation et de reproduction sans limite du
capital. Ce système est aussi basé sur une répartition très inégalitaire des
richesses créées, ainsi que sur la marchandisation du travail (la
transformation du travail en marchandise). Le même constat peut s'appliquer
au communisme historique que je rassemble dans la même famille, celle des
systèmes productivistes. Avec l'obsession identique d'un développement,
d'une croissance, sans limite, communisme et capitalisme se sont rejoints.
Le communisme historique en lui-même ne sera donc pas l'avenir du
capitalisme.
Alors que Marx pensait que le capitalisme allait s'effondrer sous le poids
des inégalités sociales, on se rend compte aujourd'hui que son système
socio-économique est plutôt triomphant.
Dans sa logique systémique de type productiviste, le capitalisme
s'affranchit de toute limite. Et la notion qui fonde ma conviction de la fin
du capitalisme est celle d'absence de limite. Sur l'aspect matériel, sur
l'aspect simplement physique des choses, croire à une croissance sans limite
est un non-sens absolu. C'est du simple bon sens que de dire qu'une
croissance infinie dans un monde fini n'est pas possible. Et pourtant, la
grande majorité des gens ont beau le savoir, ils n'arrivent pas à en prendre
conscience.
Je distingue principalement deux types de limites qui signalent la fin du
capitalisme.
Il échouera d'abord à cause de son incapacité foncière à respecter les
limites physiques de l'environnement de la planète Terre, écosystème qui est
le cadre (biosphère) de l'aventure menée par l'Humanité. Les signes en sont
aujourd'hui le réchauffement climatique et la disparition des ressources,
notamment.
La deuxième limite a un caractère plus économique. Elle est liée à
l'organisation sociale du travail, ce travail marchandisé mentionné
précédemment.
Les limites physiques et écologiques de la planète Terre
Une prise de conscience générale de la question des limites physiques de
l'exploitation de notre planète commence à apparaître. Le réchauffement,
avancé au départ dès la conférence de Rio (1992), devient une évidence
scientifique via tout un ensemble d'initiatives, en particulier la
constitution du GIEC, une institution internationale rassemblant plusieurs
milliers de scientifiques aujourd'hui unanimes sur la nature des
dérèglements climatiques en cours. Jour après jour, les constats sont même
plus négatifs, plus " pessimistes " que prévu. Quels sont les risques liés à
ce réchauffement climatique ? Ce seront : des disparitions d'écosystèmes
incapables de s'adapter à la vitesse inouïe des changements climatiques, des
effets de type catastrophes météorologiques ou climatiques, des maladies
apparaissant dans des régions du monde où elles n'existaient pas, des zones
qui vont souffrir de sécheresse, d'autres de précipitations accentuées. Ces
phénomènes commencent à se manifester.
Le réchauffement climatique, enclenché aujourd'hui, est un phénomène à très
long terme. Il met en oeuvre des mécaniques qui mettront un ou deux siècles
à se réguler. Ainsi les dégâts risquent d'être particulièrement lourds sur
ce plan. Voici quelques chiffres scientifiquement établis : l'écosystème
terrestre (air et terre) sait absorber annuellement à peu près trois
gigatonnes d'équivalent carbone, tous gaz à effet de serre confondus (CO2,
méthane et d'autres encore). Aujourd'hui on en émet un peu plus de sept. En
termes de déséquilibre, ce phénomène ne cesse de s'amplifier, à l'image
d'une baignoire qu'on remplit plus vite qu'elle ne se vide.
En ce qui concerne l'épuisement des ressources énergétiques, l'exemple du
pétrole est le plus caractéristique. Nous sentons tous que notre société est
profondément dépendante de cette ressource. On peut dire même qu'elle en est
" shootée ".
Nous allons au devant d'une pénurie qui ne va pas apparaître immédiatement.
Mais dès l'instant où l'on va passer le " pic de Hubbert " (d'ici quelques
années) - c'est-à-dire le moment où la production possible va décroître,
sachant que les consommations, elles, continuent à croître - un effet de
cisaillement va se produire, provoquant un ensemble de conséquences
économiques et sociales graves. La flambée des cours d'abord. Mais surtout
le bouleversement de la vie quotidienne dans notre société qui ne sait pas
vivre sans pétrole. Absolument tous les secteurs seront touchés : de
l'agriculture productiviste, dont les rendements et la mécanisation sont
complètement dépendants de cette ressource, jusqu'à notre alimentation.
Cette agriculture consomme à peu près trois calories énergétiques pour
produire une calorie alimentaire ! Il y a aussi l'aspect transport, l'aspect
chauffage, l'aspect énergie, l'aspect produits et matériaux issus de sa
chimie. Tout ce qui fait notre quotidien. Ce système n'est absolument pas
soutenable. Et personne ne se prépare à cette transition.
Cette transition ne passe pas par les biocarburants, puisqu'il faudrait
entre 4 et 5 fois la surface agricole française pour produire l'équivalent
de la consommation nationale de produits pétroliers. Une solution serait de
recourir au charbon, puisqu'il est possible de faire du carburant liquide à
base de charbon et que les réserves mondiales sont importantes. Mais cette
solution donnerait naissance à un cauchemar climatique, le charbon étant la
source d'énergie dégageant le plus de gaz à effet de serre (CO2).
Afin de prendre la mesure de l'activité et de la suractivité humaines,
l'association WWF a mis en avant depuis quelques années la notion
d’”empreinte écologique “. Cet instrument de mesure permet de représenter
les prélèvements des humains au niveau de l'environnement et indique les
limites dans lesquelles les ressources peuvent se reconstituer. Convertie en
hectares pour chaque être humain, le Terre est capable de fournir
l'équivalent d'1,9 ha.
Ce niveau de soutenabilité a été dépassé dans les années 70. Actuellement La
consommation moyenne des terriens équivaut à 2,3 ha. Ce qui signifie plus de
10 ha pour les Etats-Unis, plus de 5 ha pour la France, etc.
En termes d'empreinte écologique, c'est d'abord dans les pays du Nord, dans
nos sociétés occidentales, que se situe le problème fondamental de
surconsommation d'énergies.
En termes d'empreinte écologique, c'est-à-dire en termes de consommation et
de dégagement de gaz d'effet de serre, le niveau de vie d'un smicard en
France ne serait pas soutenable s'il était généralisé à l'échelle de la
planète. Le problème ne se situe donc pas au niveau des débats sur
l'augmentation du SMIC ou sur l'élévation du niveau de vie. Il est bien
au-delà.
Ainsi, les questions environnementales sont devenues premières par rapport
aux questions sociales et à leur logique dans la lutte anticapitaliste.
Travail et capital : deux " complices " pris en cisaille
Le deuxième mécanisme par lequel l'ogre capitaliste risque fort de se manger
lui-même est la disparition du travail, au sens du travail marchand. C'est
un sujet un peu plus difficile à expliquer, à appréhender, que le précédent.
Nous pouvons le résumer de la manière suivante : le système capitaliste,
dans ses fondamentaux, vit dans une contradiction mortelle. D'un côté, il
pousse, par le principe d'accumulation, à une productivité sans fin. De
sorte qu'il fait peu à peu disparaître le besoin en main d'œuvre par tout un
ensemble de biais comme le recours à la mécanisation. Mais, en dépit de ce
besoin de faire disparaître la main d'œuvre, il a, contradictoirement,
besoin du travail pour son fonctionnement : en termes de mise en dépendance
de chacun d'entre nous comme exploité et consommateur.
Le travail subit une sorte de double laminage. D'un côté on essaie de
réduire son temps, et de l'autre son coût. Aujourd'hui, l'aspect coût est
pris en charge par la division internationale du travail, par la
mondialisation (aller le chercher le moins cher possible dans les pays à
faible coût de main d'œuvre). Ce double mouvement de réduction (du temps et
du coût) tend à faire disparaître ce travail marchandisé. Deux livres
décrivent bien cette mécanique : celui du groupe Krisis qui est un manifeste
contre le travail, ainsi que celui de Philippe Godard, Contre le travail.
Conscient de cette difficulté, le système capitaliste a essayé de mettre en
place des parades comme l'innovation constante qui consiste à pousser de
plus en plus nos besoins, à multiplier la consommation, donc en même temps
la production. Une autre parade consiste à marchandiser toujours plus le
domaine de notre vie quotidienne, c'est-à-dire à étaler le travail marchand
sur un maximum de surfaces possibles au long de nos vies (les loisirs, la
culture, les services aux personnes, etc.). Il y a aussi la logique de
précarisation qui consiste à réduire peu à peu la couverture sociale des
victimes du système (dont on tend à se débarrasser), de sorte que celles-ci,
pris dans un étau d'urgences par cette réduction, tendent à se mobiliser
plus encore, à essayer par tous les moyens de créer de l'activité, du
travail, de la croissance, pour se nourrir, pour survivre. Ce phénomène est
très perceptible dans des pays comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne où
la protection sociale s'est très dégradée.
La Chine offre un exemple frappant de cette fuite en avant. Avec une
croissance annuelle située entre 10 et 15%, ce pays détruit pourtant en
masse le travail, " produisant " des millions de chômeurs en plus en
quelques années. Le système chinois risque donc fort de s'enrayer assez
rapidement.
Sur le plan historique cette machine de productivité, inhérente au
capitalisme, a commencé par l'agriculture. Elle a reconverti les paysans
dans les usines. Puis, la même mécanique de productivité est intervenue dans
les usines. Maintenant, il n'y a plus assez de place dans les services
(eux-mêmes victimes à leur tour de la productivité) pour reconvertir les
victimes paysannes et ouvrières du productivisme, sans cesse plus nombreuses
de par le monde. Il n'y a donc plus d'échappatoire, de simulation possible.
En fait, travail et capital ne sont pas opposés, comme on le croit en
particulier dans les mouvements de gauche et d'extrême gauche, ou dans la
vision marxiste. Travail et capital sont les deux faces de la même pièce,
puisque le capitalisme a besoin du travail pour tenir, pour survivre. Les
luttes pour le travail, les luttes sociales, se sont faites dans le cadre du
capitalisme, elles ne se sont pas faites " contre ". Cette " division " n'a
donc pas lieu d'être car il s'agit du même système, du même problème.
Le capitalisme : une sorte d'"aboutissement " historique impossible à
réformer
Ce système capitaliste, qui est en chacun de nous, n'est pas transformable
en soi. Ceci n'est pas forcément une bonne nouvelle car on pouvait penser
possible d'essayer de le raisonner, de lui faire prendre en compte les
limites par rapport à l'environnement et la notion de soutenabilité. Mais
une réforme du capitalisme reste du capitalisme car c'est toujours la même
logique d'accumulation, le même affranchissement des limites qui subsistent.
Il suffit de voir aujourd'hui la souplesse du capitalisme, comment il sait
formidablement s'adapter à tout un ensemble de sociétés : du modèle
scandinave suédois à la société chinoise (son bijou !). Une forme dite
réformée ne changera donc rien au bout du bout.
Nous pouvons considérer le système capitaliste comme une forme
d'aboutissement historique en termes d'organisation socio-économique. Il
cumule à la fois une notion d'efficacité matérielle - c'est le système le
plus efficace en termes de production de richesses - et une certaine
souplesse sur le plan spirituel et sur celui des droits humains.
C'est aussi le système qui épouse le mieux la nature humaine, avec tout ce
qu'elle comporte de vices et de vertus. Là encore, on peut parler
d'aboutissement.
Cette idée d'épouser la nature humaine fait débat. Débat qui reste cependant
assez ouvert, dans la mesure où " la nature humaine en soi " ne se présente
pas du tout de la même manière d'une société ou d'un pays à l'autre. Cette
question ne se pose pas en termes moraux, mais plutôt à partir de mécanismes
sociologiques et psychologiques, ces " défauts " que chacun d'entre nous
peut avoir et que le système capitaliste sait parfaitement exploiter. Telle
notre incapacité individuelle à percevoir, en tant qu'être humain, nos
limites, notre propre finitude, le fait qu'on soit mortel (pour faire
oublier cela, des sociétés se sont bâties autour de l'idée d'éternité, par
exemple). Le refus de la limite est donc un élément qui est en nous, que
nous avons intériorisé. Ce qui conduit au besoin d'accumuler, d'avoir des
richesses, de rechercher la sécurité matérielle. Amplifié par - et à travers
- la société, ce trait naturel est systématisé en conception de la vie par
le capitalisme.
Il y a également tout un aspect concernant notre imaginaire : ces notions de
progrès et de science (peut-être plus caractéristiques des sociétés
occidentales), aujourd'hui tellement ancrées. Grâce à ce progrès et cette
science qui l'accompagne, le système apporte tant de réussites matérielles
que, même s'ils nous entraînent dans le mur, leur remise en cause provoque
un blocage d'ordre psychologique appelé " escalade d'engagement ". Les
psychologues ont démontré que l'on préfère persister dans l'erreur plutôt
que d'avouer s'être trompé. Ce phénomène, très humain sur le plan
psychologique, fonctionne de la même manière sur le plan sociologique.
Il y a un autre aspect, celui de l'espoir, notion qui est profondément
enracinée en nous. Le capitalisme sait très bien en jouer. La grande
majorité des humains subissent les énormes inégalités sociales existantes,
mais chacun arrive à vivre, au moins avec l'espoir que ce sera mieux demain,
qu'il va s'en sortir, lui ou les siens.
Il faut aussi mentionner la " servitude volontaire " décrite par La Boétie,
il y a déjà plus de quatre siècles. Cette disposition qui nous habite fait
de nous des personnes ayant peur de la liberté, qui trouvons quelque part
dans cette servitude du confort. Ce n'est pas évident de faire face, d'avoir
un comportement libre et responsable. Freddy donnait l'exemple du salariat
qui est aussi une forme de déresponsabilisation.
Un autre auteur, Günther Anders, a parlé de l'existence d'une “pente
prométhéenne” chez l'homme. Ainsi pour celui-ci, être imparfait, le système
(capitaliste) est si parfait qu'il a presque honte de sa présence au sein de
ce système (au monde). Le facteur humain, en lui-même, apparaît, de ce point
de vue, comme étant un défaut du système (capitaliste). Il en serait une
erreur, une imperfection qu'il faut corriger, voire mettre au rebut. Et
l'homme en a presque conscience lui-même. C'est-à-dire que, de lui-même, il
participe à évacuer l'humain comme facteur de dispersion, de désordre et
d'erreur. C'est terrible.
Dans de telles conditions, même avec une pleine conscience du caractère
inhumain (de " l'horreur ") du capitalisme, veut-on réellement lutter contre
lui, en particulier dans les pays du Nord qui bénéficient globalement de
tous les conforts apportés par ce système ?
Aujourd'hui, dans nos pays, être à la fois victime et coupable du système
est un vrai questionnement. Dans son livre, De notre servitude involontaire,
Alain Accardo a fort bien parlé de cela. Se battre contre le capitalisme,
c'est vraiment se battre contre soi-même.
Une solution pourrait permettre au capitalisme de perdurer, c'est l'option
R.A.Z. (remise à zéro). Elle consiste à dire : puisque l'empreinte
écologique de 6,5 milliards de consommateurs n'est pas possible, il s'agit
de réduire d'une manière radicale la population des humains. Cette option
peu agréable à évoquer n'est pas impossible. Elle rejoint quelque part la
voie de la disparition de l'espèce humaine, car le risque pour le
capitalisme est que, pris dans des mécaniques effroyables, les dégâts
collatéraux précipitent l'espèce humaine dans la benne de l'histoire. Ce qui
n'est peut-être pas le but.
Face à ce constat qui n'est pas forcément très rose, la deuxième partie de
ce débat abordera les alternatives, les solutions qui existent.
Le débat
Un intervenant prolonge les remarques faites dans l'exposé sur l'évolution
de la santé dans le monde. Il affirme avoir la certitude que, sur ce plan,
les conditions de la destruction de l'être humain (par des maladies), sont
déjà en place.
Chistophe Bellec (CB) indique qu'il cherche à être prudent et modeste dans
ses démonstrations, notamment sur les sujets peu explorés.
Il est effectivement possible de penser que des choses sont peut-être déjà
en route sur le plan des ma-ladies. Mais il faut d'abord bien comprendre que
le capitalisme, c'est nous. Ce n'est pas la synarchie, un complot fomenté
par quelques centaines de personnes. Effectivement, les profiteurs, ceux qui
organisent l'exploitation du plus grand nombre pour leur propre
enrichissement, ne sont pas très nombreux. Mais il est faux de dire qu'ils
contrôlent complètement le système. Ils lancent seulement une mécanique qui
va aussi les broyer, même s'ils seront les derniers à contrôler un peu
quelque chose. Quelque part, tout leur échappe dans cette fuite en avant.
Il cite l'exemple de Moulinex (dépôt de bilan) puis de SEB (le groupe
concurrent français qui a repris les meilleurs morceaux de la société et "
mis le reste à la benne "). Son PDG n'a pas plus d'autonomie face au système
que son balayeur. S'il n'accepte pas les règles du jeu financier
capitaliste, le groupe lui-même disparaîtra. C'est une condition profonde.
Ainsi le groupe SEB va supprimer la plupart de ses usines françaises dans
les 5 ans qui viennent. Tous les autres leaders de l'électroménager sont
déjà en Chine depuis plusieurs années, car les différences de coûts font que
ce n'est pas tenable. Ce ne sont que les simples règles capitalistes
basiques sur le prix de vente et le prix de revient qui jouent.
Un intervenant souhaite revenir sur l'emploi du terme " nature humaine "
dans le sens où le capitalisme serait l'aboutissement de ce que l'on est par
nature. Affirmer cela signifierait aussi qu'il il y a une nature humaine
pour chaque époque car le capitalisme n'est pas le seul système que l'homme
ait rencontré. Par contre, il est vrai que cette " nature de l'homme "
apparaît différente en fonction des sociétés, des cultures, des lieux
géographiques. Il ne s'agit donc plus alors de nature humaine.
C'est quasiment un lieu commun de dire que le capitalisme est une sorte de
chose divine dont nous ne pourrons de toute manière jamais nous débarrasser
parce qu'il correspond à notre nature. Dire cela est aberrant. Le
capitalisme n'est tout de même pas une affaire génétique. De plus, cette
conception du capitalisme alimente les arguments de ceux qui s'opposent à
toute alternative de société. L'emploi du terme “nature humaine” ferme
énormément de portes. Et cette analyse-là nous prive d'énormément de
solutions.
CB
Oui, elle nous prive énormément de solutions systémiques, c'est-à-dire
globales. Elle nous ouvre par contre un champ immense de solutions locales
(qui seront examinées dans la seconde partie du débat).
Je suis d'accord avec à ce que vous dites sur cette notion de nature
humaine. Évidemment, pour un indigène de Bornéo ou pour un Occidental
d'aujourd'hui, la nature humaine peut être complètement différente, en ce
sens qu'elle prend des expressions différentes. On entre alors dans un débat
sur la nature des sociétés, selon qu'elles permettent de révéler ou de
réfréner tels ou tels traits de la nature humaine.
Il y a eu, bien sûr, des milliers de sociétés dans l'histoire ; certaines
coexistent encore avec le capitalisme, mais très difficilement. Cette
observation doit nous faire réfléchir aux raisons de leur si difficile
survie et à aussi à la notion d'autres modes de société. En fait, lorsque je
parlais d'aboutissement, en termes d'épouser la nature humaine, cela voulait
dire que le système capitaliste apparaît dans les sociétés humaines en tant
que produit de milliers d'années d'évolution. Il est probablement né en
Occident, il aurait pu naître à Bornéo. Mais dès l'instant où une société va
prendre les formes du capitalisme, c'est-à-dire qu'elle va s'appuyer sur une
notion de progrès et de croissance, elle aura tendance à rendre impossible
le développement des autres. C'est en cela que je parle peut-être
d'aboutissement. Et c'est en cela aussi que la nature humaine peut prendre
mille expressions différentes. Mais un cocktail particulier a créé des modes
de fonctionnement qui, sur le plan matériel et en termes d'efficacité, ont
abouti à une société prédatrice : une forme optimale qui détruit les autres
modes.
Tout ceci nuance peut-être ce que j'ai pu dire par rapport à la nature
humaine, mais je vois ce processus comme une " fatalité ". Ces quelques
traits de la nature humaine que j'ai évoqués sont pourtant aussi les auteurs
d'un système qui a prouvé et qui montre aujourd'hui sa capacité à détruire
les autres.
Une intervenante explique que, si le capitalisme fait de nous ce qu'il fait,
c'est qu'il sait très bien jouer avec le désir, le désir infantile. Et il
sait formidablement nous manipuler par ce biais. Nous avons ainsi cru
trouver le bonheur…
Aux Assises du Limousin, Patrick Viveret a mentionné cette société qui n'est
pas celle du bien-être, mais du bien avoir. Tant qu'on est dans l'avoir, on
est dans le désir, pas dans l'être. C'est seulement le jour où nous aurons
compris cela et quand nous serons capables de ne plus être infantiles dans
nos désirs que nous pourrons nous passer du capitalisme. Pas avant.
Une intervenante se demande s'il n'a jamais existé, ou s'il existe, une
société qui ne fut pas capitaliste dans son esprit, dans sa façon de
fonctionner. A ce sujet, elle pense, par exemple, à l'étude de Jean-Jacques
Rousseau, au 18ème siècle, sur l'origine de l'inégalité. Rousseau disait
qu'à partir du moment où existe l'idée de propriété, cette idée engendre le
pouvoir lié à la possession, le pouvoir de l'argent, les guerres, les
meurtres, etc.
L'humanité se serait-elle épargnée s'il n'y avait pas eu l'histoire du champ
clos (enclosure) qui est le symbole de cette volonté de la puissance, de
pouvoir ?
Freddy
Nous rencontrons les problèmes de l'inégalité et de la hiérarchie dans
toutes les sociétés. Mais regardons la vie que nous menons en France de nos
jours. Même si celle-ci se dégrade, elle reste globalement très confortable,
avec une société assez égalitaire. Mais malgré les nombreux avantages
offerts ici par le capitalisme, le problème n°1 est que nous avons passé la
ligne rouge, que nous arrivons à la limite.
Il y aura toujours la hiérarchie et les luttes de pouvoir. Et il serait bien
sûr plus intéressant de transformer la compétition en coopération. Mais nous
resterons probablement compétiteurs encore longtemps. Le problème
fondamental c'est que nous avons oublié la notion d'équilibre. Le système ne
tient pas la route et, à ce rythme, il n'en a que pour quelques décennies au
maximum.
CB
A propos du débat Nord-Sud, un auteur comme François Partant a beaucoup
parlé d'"après développement " et noté que la richesse du Nord est tout de
même basée sur la misère du Sud. Du plus local au plus global, le système
capitaliste joue en permanence sur les différenciations, les inégalités.
C'est finalement un enchaînement, une pyramide constante de niveaux
d'inégalité toujours plus importants, de la plus petite échelle à la plus
grande échelle. Aujourd'hui, à propos “d'après développement”, les
successeurs de François Partant disent que la meilleure chose à faire pour
aider les pays du Sud est surtout de ne rien faire, de les laisser. Car dès
l'instant où les solutions du " développement " s'appliquent, celles-ci
interviennent pour asseoir et maintenir encore un peu plus longtemps le
système chez nous, sachant qu'il n'est pas soutenable.
Un intervenant
J'ai une question simple. C'est une question d'idéologie. Si le communisme a
disparu, c'est parce qu'il s'est écarté des textes fondateurs. Le
capitalisme aujourd'hui, lui aussi, s'est largement écarté des textes
fondateurs. Le capitalisme c'est bien Ricardo, Adam Smith, etc.
CB
Ca ne lui pose aucun problème. C'est là où ça posait un problème de dogme :
dans les régimes dits communistes. J'ai parlé tout à l'heure par rapport à
une souplesse, en termes de respect des droits ou en termes même de respect
des croyances. Le système capitaliste, il ne croit pas à grand-chose. Il n’a
pas des masses de dogme. C'est ce qui fait aussi une de ses forces, en
quelque sorte. J'ai évoqué l'exemple de la Suède et de la Chine. Quand on
regarde les deux pays, on comprend qu’ils ne sont absolument pas comparables
dans la réalité vécue dans la société. Les mécanismes sont néanmoins les
mêmes. Je ne pense pas qu'il y ait de contradiction du capitalisme par
rapport à des textes fondateurs. Il n'y voit pas d'importance. Et puis il
pourra dire son contraire demain, mais ce n'est pas très grave. Il
continuera sur sa marche. Ce qui visiblement posait un problème à d'autres
modèles de société, d'autres régimes.
Un intervenant
J'aurais énormément de choses sur lesquelles intervenir, mais bon, ça serait
trop long. Je suis en complète contradiction avec ce que j’entends.
Le premier aspect est l'aspect physique et climatique. Bon, je ne suis pas
aussi optimiste que vous sur le phénomène capitaliste. Quoiqu'il semblerait
que certaines personnes s'y trouvent extrêmement bien et pensent que le
capitalisme, il faut en changer pour des raisons de limites climatiques :
physiques.
Moi je ne m'y trouve pas particulièrement bien. Il y a beaucoup de gens qui
ne s'y trouvent peut-être pas particulièrement bien. Pour moi, si je veux la
disparition du capitalisme c'est parce que ce serait impossible de
continuer. Ces limites climatiques, le système capitalisme est peut-être
capable de les absorber. Ce serait à voir, et à voir de plus près et étudier
les quantités de CO2, accompagnées de désertification, maladies et autres.
Je ne suis pas certain qu'il ne les absorbera pas. Les sources d'énergie, où
est-ce qu'il peut les trouver ? Les sources d'énergies solaires, entre
autres, et il y en aura d'autres. Donc ce n'est pas là-dessus que je vais me
lancer. Je pourrai ; parce que je connais un peu aussi ce problème-là dans
la mesure où je peux l'enseigner.
Je ne suis pas aussi optimiste que vous voudrez bien l'être. J'insisterai
sur un autre côté. Alors parlons sur les histoires de “nature humaine”. Là,
je suis quand même un peu étonné : mettre tout le monde dans le même sac et
penser que tout le monde réagit à peu près de la même façon, donc qu'il
existerait une véritable nature humaine. Ca a été relayé par une première
intervention et vous avez dû moduler, effectivement.
Une première chose. Je ne sais pas si on est des accumulateurs, mais je
connais un certain nombre de gens qui vivent dans la société capitaliste
française qui ne sont absolument pas des accumulateurs, qui ont refusé
d'accumuler depuis très longtemps. Quand on parle de hiérarchie, là c'est
pareil. Je connais un certain nombre de gens qui, systématiquement refusent
des postes hiérarchiques et font en sorte d'avoir un travail - alors là je
ne sais pas parce que quand on parle de travail, je suppose que vous parlez
de salariat : alors il faut dire travail salarié - (Marx le disait, salariat
aussi). Donc il y a des gens qui ont refusé de faire ça. Il y a des gens qui
ont refusé d'être ingénieur ; il y a des gens qui refusent de bosser à
l'usine. Il y a des gens qui refusent de travailler dans une entreprise. On
ne peut pas mettre tout dans le même sac. Car après on s'avance sur des
histoires de capitalisme inhérent à une sorte d'évolution sociétale. On
pourrait retrouver les travaux de Pierre Clastres sur les sociétés contre l'Etat
pour essayer de comprendre comment on peut parler de l'Etat. L'Etat qui est
quand même le pivot central de différents systèmes et en particulier le
capitalisme ; ça c'est quand même extrêmement intéressant. Il a existé et il
existe encore des sociétés sans Etat. On ne va pas se lancer dans des
discussions sur les travaux de ces anthropologues (non marxistes, je le
signale au passage) dont le chef de file était Pierre Clastres.
Je ferai dans la provocation : on est un certain nombre de gens à avoir
refusé de venir à ces Assises, parce qu'on considérait qu'aller à ces
fameuses Assises, c'était conforter le système qu'a priori on veut empêcher
de perdurer. Donc vous voyez que peut-être on n'est pas tous sur la même
longueur d'onde. Non, il n'y a pas de nature humaine dans ce sens-là.
Alors effectivement la société capitaliste est dévoratrice et effectivement
elle a tendance à détruire toutes les autres sociétés, tous les autres types
de société à côté, certes, je suis tout à fait d'accord là-dessus. Mais il
existe d'autres types ; il y a des gens à d'autres périodes qui se sont
lancés là-dedans. Je ne relancerai pas le débat sur les réalisations de la
révolution espagnole de 1936. On peut cependant citer cet autre exemple qui
a mis en jeu des centaines de milliers de personnes qui n'avaient pas cet
esprit d'autorité, cet esprit de hiérarchie, cet esprit d'accumulation. Ils
se battaient pour bien autre chose. Et ils ont su le faire.
CB
Je suis quasiment intégralement d'accord avec vous. Voilà, c'est tout ce que
j'ai à dire. Par rapport à la notion de travail : oui évidemment, il y a des
gens qui résistent. Je ne me suis pas assez expliqué. Si je suis là, j'en
parlerai tout à l'heure dans la deuxième partie : les alternatives. Juste un
détail, sur lequel je n'ai pas forcément assez insisté non plus. Noir et
blanc n'existe pas, d'accord. Mais, d'ailleurs, la science n'a pas forcément
bien compris non plus. Etant de formation scientifique, plus j'ai avancé
dans ma formation, plus je me suis aperçu qu'on comprenait de moins en moins
comment ça marche. En particulier de manière binaire. C'est plutôt dans la
statistique aujourd'hui. Donc, quand j'évoque tout un ensemble de
comportements ou de choses de ce type, ce sont des comportements
statistiques moyens, massifs, majoritaires si vous préférez. Sachant qu'une
société est plutôt basée sur un fonctionnement majoritaire. Evidemment qu'il
y a des gens qui résistent, qui ont résisté et qui résisteront. C'est quand
même le but. Il faut juste savoir - et c'est pour ça que j'ai insisté sur
ces points-là - : il ne faut pas se leurrer par rapport à ça, sur le nombre
de ces expériences, sur leur impact réel (je ne dis pas qu'elles n'ont pas
un impact), mais aujourd'hui quel impact ont pu avoir ces expériences sur
l'avancée ou l'avancement, le cheminement du capitalisme ?
Malheureusement : réellement, concrètement pas grand-chose. Voilà. C'est
tout, mais cela ne nous empêchera sûrement pas de continuer dans d'autres
voies, de chercher ces autres voies. Ces autres voies, j'en parlerai tout à
l'heure, pour moi, elles ne peuvent plus être globales. Parce que quelque
part, de manière systémique, le capitalisme soit il les élimine, soit il les
récupère aussi, soit il les convertit en quelque sorte.
Un intervenant
A propos du capitalisme, Monsieur, là, a dit : le capitalisme se perd parce
qu'il s'éloigne de ses dogmes. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais je
me dis d'un seul coup : qu'est-ce que c'est que le capitalisme ? quel est le
dogme ?
Le capitalisme, je ne sais pas ce que c'est. J'aimerais le savoir. Mais en
termes clairs.
Un intervenant
Vous venez d'évoquer, il n'y a pas longtemps la situation de la planète
aujourd'hui et vous avez évoqué les problèmes Nord-Sud. C'est là-dessus que
je voulais intervenir. Je voudrais que vous l'approfondissiez un peu. J'ai
vu un fossé entre le Nord et le Sud. J'y vois que effectivement il permet au
capitalisme aujour-d'hui, non seulement de ne pas revenir sur la loi de la
jungle, mais de développer la loi de la jungle. C'est ça le libéralisme
aujourd'hui, à tout va. Et alors, je suis un petit peu déconcerté parce que
la grosse majorité des gens chez nous ne le voient pas ou tout au moins n'y
croient pas.
La prise de conscience, effectivement elle est, du fait de ce pillage, un
peu plus longue chez nous, mais peut être un peu plus rapide aujourd'hui
justement dans ces pays du Sud. Vous avez parlé des erreurs du capitalisme,
vous avez parlé effectivement de sa mort. Je pense que : il le sait. Ces
erreurs, il ne peut pas les éviter parce que c'est ses tares, il a des tares
dont il ne peut pas se défaire, qui sont les injustices qui lui sont collées
à la peau et font partie de son dogme, comme disait monsieur tout à l'heure.
CB
C'est assez touffu votre intervention, je ne vais pas pouvoir répondre à
tous ces points.
Je vais d'abord répondre par rapport à : c'est quoi le capitalisme. Comme je
vous l'ai dit, je suis obligé d'aller à une vitesse folle. Des ouvrages
là-dessus, il y en a pléthore aussi. Moi j'ai relevé trois points qui
paraissent caractériser un système comme celui-là. Là je relis juste le bout
de texte que j'ai pu mettre dans l'article qui est actuellement sur le site
du cercle Gramsci qui sert de base à mon intervention : c'est un système qui
est dans une obsession permanente d'accumulation de capital, sans borne ni
limite pour assurer sa reproduction et maximiser ses profits.
Après on va entrer dans : c'est quoi qui va constituer le capital en soi et
en quoi des sociétés, monétaires avec des circulations d'argent et de
capital, ont très bien pu vivre ; à quel point le capitalisme se caractérise
par ce mécanisme qui fait que le capital et les tenants du capital ont
besoin d'augmenter sans cesse l'accumulation, d'augmenter sans cesse le
profit qu'ils en tirent. C'est une voie possible parmi un certain nombre de
sociétés monétaires ou monétaristes. Celle qui s'appelle capitaliste, ce
serait celle-là.
J'ai parlé ensuite d'une répartition profondément inégalitaire des richesses
produites au profit d'une petite classe possédante. C'est le principe de la
lutte des classes. Sur tous les sujets dont je parle ici - je l'ai dit aussi
au début - je n'ai ni la science infuse ni suis juge, si il y a des
personnes qui sont expertes, qui connaissent mieux le sujet, il ne faut pas
hésiter.
Il y a aussi le point que j'ai appelé une pression aliénante sur le
prolétariat au travers de la marchandisation forcée de la force de travail
pour vivre et survivre. C'est aujourd'hui cette marchandisation qui est à
l'échelle mondiale ; ça aussi c'est une forme plus innovante. Il y a une
pléiade de sociétés qui ont existé - ça aussi on en a parlé tout à l'heure
sur le débat de la nature humaine.
Voilà, c'est basé sur ces principes-là. Ils ont montré l'efficacité
redoutable qu'ont les sociétés qui ont choisi de se bâtir là-dessus et là je
rebondis par rapport à l'intervention de la deuxième personne sur la notion
d'injustice sociale.
Moi je ne suis pas convaincu que le capitalisme va disparaître sous les
coups de boutoir, d'un peuple ou d'une population qui n'en pourra plus de
l'injustice sociale. Je pense que le système a lâché du lest sur un certain
nombre de choses par rapport au capitalisme du 19ème siècle, pour prendre la
période pendant laquelle les penseurs dits marxistes - il y en a eu d'autres
depuis - ont pu écrire ces premiers ouvrages là-dessus. Le capitalisme a
lâché du lest. Sur un certain nombre de points, il s'est tempéré. Mais, sur
ses principes fondamentaux, il continue gentiment à promouvoir cette forme
d'accumulation et de maximisation des profits. Donc, là où il est obligé de
lâcher, il lâche. Effectivement je ne renie pas les nombreuses luttes qui
ont eu lieu jusqu'à présent. Elles ont simplement eu lieu dans le cadre du
système, pour la plupart. Vous évoquez des expériences alternatives qui vont
pas changer fondamentalement les choses, mais, aujourd'hui, les luttes
restent dans ce cadre-là aujourd'hui. Je ne pense pas que les inégalités
sociales changent grand-chose.
J'étais depuis quelques jours avec un porteur de projet qui veut créer une
activité en Algérie. Il m'a expliqué ce qu'est l'Algérie aujourd'hui,
c'est-à-dire une centaine de personnes qui tiennent 90% des richesses
pétrolières et gazières du pays, tout le monde le sait, et pourtant il ne se
passe rien. C'est-à-dire qu'effectivement, il ne peut rien se passer,
sachant que peut-être des révoltes et des révolutions auront lieu, mais
quelque part c'est tout à fait possible à un système de cette nature, dès
l'instant où il tient un certain nombre de leviers du pouvoir, de durer
longtemps malgré la pleine conscience de l'injustice. Et que ça ne change
pas grand-chose.
Par rapport aux pays Nord-Sud, je terminerai là-dessus. C'est vrai que c'est
un sujet plus vaste que ce que j'ai pu évoquer en quelques phrases ou
quelques minutes. J'ai essayé d'expliquer le fait que finalement ce qui se
reproduit à une petite échelle, c'est la même chose à grande échelle.
C'est-à-dire l'échelle mondialisée. On le voit moins, parce que c'est plus
loin, en quelque sorte, même ici on ne le voit pas : tiers-monde,
quart-monde même combat. Je suis peut-être un peu réducteur, mais voilà. Il
y a des ouvrages qui sont tout à fait remarquables sur le sujet de l'Afrique
: ce que François-Xavier Verschave a pu écrire sur la Françafrique. C'est un
niveau d'écoeurement qui est énorme. Et pourtant ça continue, ça dure quand
même. Peut-être qu'effectivement des révoltes se feront dans les pays du
Sud, je ne sais pas. Ce ne sera sûrement pas grâce à nous. Ce sera contre
nous, enfin contre l'emprise qu'on peut avoir sur leurs sociétés. Je ne
pense pas que, même si le Sud s'émancipe de la tutelle des pays du Nord, le
capitalisme chez nous se remette spécialement en cause. Il tempérera en
fait. Même s'il venait quelque part à être un agent de la transformation ou
de la remise en cause de ce système-là. peut-être que le Zaïre aura un
capitalisme à la suédoise. Mais ce sera toujours un capitalisme.
Freddy
On va faire une deuxième intervention sur : vers quelles solutions, vers
quoi peut-on aller. Et puis on débattra après.
J'aurai à répondre à plusieurs choses qui se sont dites là. C'est Benasayag
qui dit dans ce petit livre Résister c'est créer : le problème c'est qu'une
société, ça ne se fabrique pas. Personne ne fabrique une société au sens où
un artisan fabrique un meuble, par exemple. La société est la résultante
d'un ensemble de composantes, d'actes, de gestes, etc. Et je pense que si on
est là, eh bien c'est qu'effectivement, il y a des gens qui vivent
différemment, qui pensent différemment, sinon je serais resté chez moi ce
soir.
Décroissance et alternatives concrètes
Dans la première partie du débat, j'ai énoncé les risques énormes encourus
aujourd'hui par l'humanité dans sa fuite en avant. J'aimerais dire à présent
qu'il existe cependant d'innombrables choses positives en termes de
solutions. Elles résultent d'un constat fait à travers mes lectures et ma
propre expérience. Ces solutions ne sont pas forcément très visibles, parce
qu'elles sont modestes et pour l'essentiel restent à créer. Elles viennent
de nous tous, de chacun d'entre nous. Elles se placent sous le terme de "
décroissance ", notion aujourd'hui très débattue, difficile à définir, parce
que s'appliquant à un foisonnement d'idées et à une myriade d'expériences.
La décroissance, appellation imparfaite, fait l'objet d'innombrables débats
entre auteurs et experts, parce qu'elle semble mettre les formes
alternatives en rapport direct avec le capitalisme (le système de la
croissance) et en faire son négatif.
Mais la décroissance a un double avantage. Elle indique d'abord que c'est
cette frénésie, cette obsession de croissance qui nous mène dans le mur et,
ainsi, fait comprendre que c'est de l'autre côté qu'il faut aller pour avoir
une chance de s'en sortir. L'autre avantage est que ce mot n'est pas
récupérable par le système. Il paraît difficile d'imaginer que le
capitalisme puisse reprendre l'idée de décroissance, comme il l'a fait avec
le développement durable.
Mais ce qui est peut-être plus important encore, c'est que la décroissance
n'offre pas de modèle de société, ne fait pas système (un " alter " ou un "
contre-système "). La décroissance se présente plutôt comme un non système
(un antisystème non système), une absence de système.
La raison en est qu'il ne s'agit pas d'une solution de sortie du capitalisme
par le haut, mais plutôt " par le bas ", par le local. Elle s'applique à des
individus et à des groupes d'individus particuliers, plutôt qu'à des groupes
ou des sociétés qui ont des structures globales.
Peut-on dire alors qu'une telle sortie du capitalisme, plus ou moins
individuelle, ne revient pas à basculer dans une forme d'autarcie ? Non, car
un tel retour n'est pas possible et qu'il y a de toutes façons un vrai
besoin de collectifs, mais pas tels qu'ils sont bâtis aujourd'hui. C'est au
travers d’eux que les choses vont pouvoir se faire. Collectifs autant que
possible à taille humaine ; collectifs choisis plutôt que subis.
Un exemple simple
Je vais prendre l'exemple simple du pain pour illustrer dans notre vie
quotidienne cette notion de collectif subi ou choisi. A ce sujet, il se
présente tout un éventail de solutions qui vont de l'autarcie complète à la
dépendance la plus grande par rapport au système. La solution autarcique
consiste à semer, à récolter, puis moudre son grain, fabriquer son pain et
le cuire au feu d'un bois qu'on aura ramassé soi-même. A l'opposé, le
système complètement intégré consiste à aller acheter son pain à
l'hypermarché : solution la plus simple et la moins fatigante (" je prends,
je paye et je sors "). Par contre, la farine vient peut-être d'Ukraine, le
pain est fabriqué par une centrale boulangère qui fournit 200 magasins sur
toute une région de France, le sachet plastique qui l'enveloppe a été
fabriqué à 300 kilomètres de là. Dans une telle structure, nous n'avons
aucune marge de manœuvre pour influer sur la qualité du produit, son
emballage, ou seulement savoir comment il est fait. Alors, d'ici à imaginer
modifier les choses !
Entre ces extrêmes, il y a une panoplie qui va de la boulangerie
industrielle ou artisanale au paysan boulanger qui fabrique du pain pour
cent ou deux cents personnes.
Je prends l'exemple d'un paysan boulanger parce que c'est un sujet sur
lequel je travaille actuellement. Ainsi dans mon projet de coopérative
d'entrepreneurs salariés, il se trouve des participants dans cette
situation. Dans ce contexte, le collectif a alors beaucoup plus de sens. Ce
boulanger connaît tous ses clients, qui le connaissent plus ou moins. Ainsi
des différences peuvent se créer. Ce type de collectif est un milieu qui
fonctionne avec la prise en compte de chacun en tant qu'individu. C'est une
structure à taille humaine.
Cet exemple peut se transposer à une multitude d'échelles, sur l'ensemble du
fonctionnement de la société (relations aux produits et à la consommation).
L'interdépendance y est mise en évidence : nous percevons qu'on dépend des
autres et que les autres dépendent aussi de nous.
L'idée de décroissance rend visible la manière dont on fonctionne
concrètement en tant qu'individu. On se rend compte alors des choses qu'on
peut changer dès maintenant, ainsi que des situations que l'on ne peut pas
changer encore. Par exemple, l'idée de produire son propre biocarburant (on
ne pourra pas se passer des pétroliers du jour au lendemain,
malheureusement).
La simplicité volontaire
La décroissance n'est pas de dire : " je brûle ma voiture parce qu'elle me
fait dépendre du capitalisme". La décroissance : ce n'est pas " moins ",
c'est réfléchir vers le moins. C'est une dynamique, c'est un mouvement. Nous
ne pouvons pas prendre tout de front en permanence. Nous sommes aussi situés
à une place dans une société qui est ce qu'elle est, et nous n'en avons pas
forcément décidé. Mais si je n'ai pas de prise à l'échelle globale, je peux,
morceau par morceau, retirer un certain nombre de fils qui m'accrochent à un
système économique qui va dans le mur.
La décroissance c'est, à l'échelle locale, réfléchir et, à chaque fois que
je peux, substituer une dépendance choisie à une dépendance subie par
rapport au système.
C'est cette démarche, rapportée à la vie quotidienne, que l'on appelle aussi
la simplicité volontaire, forme plus individuelle de décroissance.
Le collectif choisi
Dans un ensemble de domaines cette démarche est évidemment assez complexe :
en premier lieu dans celui du travail marchand. La question est de trouver
personnellement et concrètement des formes de travail permettant de sortir
petit à petit du système.
Il faut être très modeste sur ce plan ; il n'y a pas de solution simple,
puisque c'est là un des points auquel le système capitaliste tient le plus
fortement. C'est dans le travail que l'on dépense le plus d'énergie, de
temps, contre l'argent qui permet de vivre plus ou moins bien, de survivre.
Et de manière collatérale on continue à alimenter un système avec lequel on
n'est pas forcément d'accord. Mais il existe un ensemble de domaines pour
lesquels des solutions plus simples existent. Les petites choses sont
importantes : le tout est de se mettre en route. Il est important de ne pas
tout prendre de front : on va faire là où, peu à peu, de plus en plus de
personnes souhaitent se détacher du système. Elles vont se retrouver et se
dire : je vais essayer de trouver des solutions pour être plus autonome,
plus indépendant. Alors apparaît cette notion de collectif choisi autour du
fait d'être ensemble pour essayer de faire autre chose.
Je vais prendre un exemple tiré de mon expérience personnelle. J'habite à
Eymoutiers et suis en lien avec un ensemble d'initiatives locales sur le
plateau de Millevaches et autour. Sur le plan alimentaire, une sorte de
coopérative de consommateurs constituée de 65-70 membres s'est créée. Tous
les six mois, l'association passe commande pour plusieurs dizaines de
milliers d'euros à une centrale d'achat en bio Cette initiative qui
court-circuite un ensemble d'intermédiaires, de la grande distribution ou de
la petite, évite, de surcroît, un déplacement 100 km pour s'approvisionner à
Limoges en légumes secs, farine, et produits divers. La livraison se fait
par camion contenant les marchandises sur palettes. La distribution est
faite bénévolement par les membres de l'association qui en assurent aussi la
gestion. C'est une manière d'obtenir, à une échelle modeste mais
significative, des prix plus intéressants et de se couper d'un certain
nombre d'intermédiaires du système. La vie de la coopérative permet aussi
des moments conviviaux. Du facteur humain est ainsi remis dans ces formes de
collectifs choisis.
Mon deuxième exemple sera professionnel (j'ai expliqué que j'étais ingénieur
de formation, cadre d'entreprise, et ai refusé de continuer de collaborer au
système). Aujourd'hui, je travaille sur un projet de coopérative
d'entrepreneurs salariés situé sur un large territoire autour de
Millevaches. C'est une structure qui accueille des entrepreneurs individuels
qui veulent sortir du salariat, créer leur activité, mais ne veulent pas le
faire seul car, en plus de la maîtrise de son propre savoir faire, il faut
maîtriser tout le champ administratif, juridique et comptable.
Ce projet, né sous forme associative, rassemble des personnes intéressées,
soit à titre personnel (des porteurs de projet), soit en tant que personnes
ressources voulant aider ce système à émerger (des structures comme Ambiance
Bois, Direction Libre ou d'autres associations du plateau de Millevaches).
J'ai trouvé ma place dans cette coopérative en tant qu'animateur-accompagnateur
des porteurs de projet. C'est-à-dire que je recycle tout un ensemble de
compétences que j'avais mises au service d'un système auquel je ne croyais
plus : compétences concernant le chiffre d'affaire, la vente des produits ou
services… auxquelles on ne peut pas échapper sur le plan économique. Sous
cet aspect, le projet n'est pas vraiment alternatif, mais il l'est plutôt
sur le fait de se constituer en collectif pour, ensemble, faire mieux,
partager les choses, profiter du temps dégagé pour essayer soi-même de
développer des solutions plus autonomes, soit dans sa consommation (par
exemple, faire un jardin, ce qui est complètement décroissant dans
l'esprit), soit pour expérimenter des activités d'échange avec les
personnes. C'est aussi une manière de sortir peu à peu de ce lien de
dépendance avec le travail, avec le système.
Je le répète, je ne me permettrais pas d'être donneur de leçon en quoi que
ce soit, notamment sur un sujet aussi difficile que le travail, puisque nous
sommes tous un peu responsables et un peu victimes en même temps du système.
On peut multiplier les exemples, comme se chauffer ou se loger d'une manière
plus autonome, etc. Ce n'est jamais très simple, mais cela permet de
constituer beaucoup de liens sociaux nouveaux. Le but n'est pas d'être
puriste, car alors on se ferme aux autres. Il s'agit d'avancer peu à peu, de
proche en proche, selon une méthode pragmatique.
L'exemple de cette coopérative montre qu'il peut exister un autre mode
d'entreprise. C'est peut-être aussi une manière de se détacher du système en
travaillant dans un autre contexte que celui des entreprises capitalistes
classiques où le salarié n'a pas voix au chapitre. Dans une coopérative, le
principe 1 personne = 1 voix se rapproche d'un fonctionnement démocratique,
alors que la démocratie s'arrête habituellement à la porte des entreprises
du fait du lien de subordination fixé par le contrat de travail. Donc il
existe aussi des formes qui essaient de développer d'autres relations au
travail et une autre responsabilisation de la personne en tant que
travailleur.
La décroissance au sens politique
Dans cette perspective, la notion de politique perd son sens habituel,
c'est-à-dire celui d'action massive de groupes sociaux déterminant des
solutions plutôt globales. La décroissance au sens politique retrouve la
définition originelle de la démocratie, c'est-à-dire la gestion des affaires
de la cité par ses citoyens. A ce sujet, il y a aussi débat au sein des
différents mouvements pour la décroissance. Certains croient que la solution
par le haut est possible. Je ne le crois pas. C'est au niveau local que la
démocratie se construira.
La question politique telle que je la pose réinterroge aussi une aspiration
qui nous est nécessaire : l'utopie. Aujourd'hui, je n'envisage pas une forme
globale d'utopie sur le modèle d'un grand soir surgi du mouvement
révolutionnaire général. Je crois plutôt à une forme d'utopie très proche.
Nous avons peut-être une solution " entre nos mains " qui ferait que le
capitalisme se déliterait de lui-même, parce qu'on refuse peu à peu de lui
prêter main forte, de coopérer avec lui. L'utopie est de dire que le
capitalisme s'effondrera de lui-même par la désertion de ses membres,
puisqu'à l'endroit où plus personne n'obéit, plus personne ne commande.
C'est un principe qui était à la base de mouvements de non-violence tels que
celui de Gandhi. C'est à mon avis une utopie plus réaliste que l'idée d'un
bouleversement général transformateur.
C'est un projet qui, à mon avis, est digne ; qui est porteur de sens, en
tout cas.
Le débat
Un intervenant :
(Cette intervention se rapporte à la première partie du débat).
Je pense que c'est un des traits les plus marquants et les plus probants de
la réalité de la globalisation des pensées que votre incapacité à concevoir
qu'il a existé d'autres formes de société. Il est inexact d'affirmer, par
exemple, l'éternité de la hiérarchie car d'autres configurations sociales
ont effectivement existé, existeront, et existent encore.
Pierre Clastres a effectivement montré qu'à une époque, avant la
colonisation de l'Amérique du sud, quasiment le quart de l'humanité, hormis
l'empire maya, fonctionnait selon des systèmes qui n'étaient pas ceux de
l'accumulation. Des tribus détruisaient même le reste des récoltes au bout
d'une année, parce qu'elles ne voulaient pas avoir de surplus et vivre
conditionnées par l'accumulation sans fin.
Avant d'être un système, le capitalisme est une philosophie. C'est une
conception des choses : celle d'accumuler de l'argent (cf. Marx, Le
capital). Bourdieu ajoutait que l'accumulation concerne aussi le capital
symbolique, le capital culturel, le capital social et d'autres formes de
capitaux. Ainsi la société qui découle de l'accumulation de ces divers
capitaux est une société capitaliste. Le féodalisme est aussi une
philosophie, celle de la foi qui guide la société. Le communisme, celle de
la mise en commun. Je pense qu'on doit s'autoriser, aujourd'hui plus que
jamais, à penser qu'il est possible de vivre le communisme. Et de ce point
de vue-là, il n'y a pas de demi-mesure.
A mon avis, il est grave de refuser de penser qu'il n'y a pas vraiment
d'autres possibles et qu'aujourd'hui d'autres formes de contestation, qui
sont aussi des contestations en actes, existent. Je citerai simplement au
Mexique le Chiapas et la révolte récente à Oaxaca, que d'aucuns appellent
justement " Commune " d'Oaxaca.
Un intervenant :
Des solutions véritables ne peuvent advenir que si un nombre suffisant de
personnes se mobilise. Les alternatives locales ne constituent que des
soupapes aux contradictions du système, lequel en profite pour perdurer. A
l'heure actuelle, la société produit des consommateurs et de la sorte
maîtrise le monde. Tant qu'on demeure sous la coupe des Etats on est aliéné,
Nous sommes des terriens et des humains avant tout. Il y a une solution : le
communisme. Si personne n'est prêt à essayer de faire quelque chose de
global, rien ne suivra.
CB :
C'est une perception des choses ; le débat est ouvert. J'ai la conviction
qu'au-delà d'une certaine taille, un groupe humain devient fondamentalement
non gérable sur le plan démocratique, celui du pouvoir. Une solution
globale, systémique, reproduira des travers de ce type : individu ou citoyen
sera dans l'incapacité de contrôler, de donner son avis, sur quoi que ce
soit. D'où la mise en œuvre de cette notion de " collectifs choisis " qui
doivent être, à mon avis, de taille restreinte : 100 à 200 personnes au
maximum. Au fond, la crise actuelle de l'organisation Attac signifie que la
vie de ses comités locaux - riche, autonome et très diverse - est remise en
question et risque de s'écrouler à cause d'un problème de structure globale,
de " comité central ".
Un intervenant :
Quand tu parles de global, tu parles en fait de centralisation. Mais dans le
communisme issu du socialisme autogestionnaire, le local et le global vont
ensemble. Je suis d'accord sur la démarche régionaliste et locale par
laquelle une large autogestion est possible. Mais on ne peut se priver de
lien avec le reste du monde. Nous vivons dans un système global dont tu as
d'ailleurs justement décrit les fondements. Il s'agit donc d'un projet de
société.
Le capitalisme intègre aujourd'hui les notions de développement durable et
de décroissance dans un cadre très réformiste, dans une sorte de capitalisme
à visage social et écologique. Il en a même fait une doctrine.
Face à une situation de chaos, voire face au risque d'une disparition de
notre espèce, la vision humaniste et éthique est réductrice et ne va pas au
fond du problème car, à mon avis, la responsabilité et les causes des
destructions sont économiques et politiques. Il existe une écologie
politique dont il faudrait parler. Elle traite du changement des modes de
production, d'échange et de consommation. Je n'entrevois pas d'autres
solutions. Mais ce n'est surtout pas en partant de la culpabilité
individuelle et du mode de vie individuel qu'il va être possible de changer
les choses.
On jette trop vite le socialisme avec l'eau du bain. Le communisme qui a
existé n'est à mon sens qu'un capitalisme d'Etat. Mais pourquoi ne
parlerait-on plus du communisme aujourd'hui ? Comme si c'était la fin de
l'Histoire ! Je pense que le socialisme peut emprunter une autre forme ; ce
sera peut-être un autre débat.
CB :
Le mot " autogestionnaire " me convient très bien comme définition. Et si ça
s'appelle " socialisme ", pourquoi pas ? J'ai employé de manière un peu
abrupte l'exemple du communisme pour dire qu'il s'agissait, là encore, d'une
vision globale. Et ce n'est pas dans cette voie, telle qu'historiquement on
a pu la voir, qu'il faut chercher une solution à la fin du capitalisme.
Oui, le local et le global s'articulent. Mais on passe beaucoup de temps à
réfléchir en global et pas assez à agir en local. Je pense que la pensée
globale s'enrichira de ce qui se passe en local et non l'inverse. Le fait de
reposer la construction d'une société soutenable sur de petites communautés,
à l'échelle de petits collectifs, n'empêche pas de se questionner sur des
besoins produits par des structures supérieures à cent personnes. Il faudra
faire vivre des chemins de fer d'un bout à l'autre du pays, l'énergie, ainsi
de suite.
Je considère que, plus on se rapproche du local, plus on doit se rapprocher
du décisionnel en termes d'action. Et plus on se rapproche du global, plus
on doit s'éloigner de la prise de décision ; c'est-à-dire de l'endroit où le
pouvoir se situe, où les décisions se prennent.
Les restructurations se feront au niveau des localités, des départements ou
des régions, niveaux qui ne seront pas des niveaux de décision, mais de
réflexion. C'est la seule chance qu'on a de faire tenir quelque chose qui ne
sorte pas du contrôle humain, du contrôle des citoyens.
Un intervenant :
J'ai été un peu déconcerté par certains propos. Grâce à ces échanges, je me
retrouve mieux ; comme si un rééquilibrage se faisait. D'un côté, je salue
et respecte l'expérience individuelle que vous avez retracée. C'est une
démarche personnelle très intéressante, mais je me demandais si elle ne
mettait pas de côté les combats qui se mènent un peu partout, où agir
globalement et penser localement et penser globalement et agir localement se
conjuguent d'une manière dialectique.
Je m'inquiétais de ne plus percevoir l'ennemi. Au tout début, Freddy et
vous-même disiez " l'ennemi n'existe pas, le capitalisme est en nous ". J'ai
tout de même l'impression qu'il y a une hiérarchisation à faire. Je ne veux
pas m'exonérer de ce que je peux porter de mal depuis le début de mon
existence dans cette société. Mais je n'ai pas la même responsabilité que
Nixon, par exemple, et ne le ressens pas. Cela m'a fait penser à cette
espèce d'oppression généralisée dans laquelle se trouvaient les Américains à
la fin de la guerre du Vietnam - je m'y trouvais à l'époque. Je côtoyais des
gens d'une grande générosité qui se considéraient responsables de la mort
d'enfants sous le napalm. J'essayais de leur dire de ne pas sombrer dans une
émotion globale, qu'ils n'avaient pas à endosser moralement les crimes
imputables à leur président et à ses généraux.
Il existe encore des combats frontaux. Par exemple ceux, efficaces, menés
par certaines ONG sur des questions globales. Elles signalent, alertent,
dénoncent, etc.
Ce serait triste de devenir comme ces moines qui, retirés dans leurs
monastères, se déconnectent du jeu.
Freddy Le Saux :
J'ai mis en exergue une phrase extraite du livre de Benasayag disant que
lorsqu'on lutte, il n'y a plus d'ennemi. Je le maintiens. Nos députés, tous
partis politiques confondus, ont fait un rapport et poussé un cri d'alarme
sur le changement climatique, défi de l'humanité au 21ième siècle. Al Gore
vient également de nous donner un sacré un coup de main avec son film sur le
sujet. Le réchauffement climatique fait donc l'unanimité aujourd'hui. Nous
sommes en face d'un péril que l'Humanité n'a jamais connu, d'autant qu'il
s'agit de sa propre responsabilité, de notre propre responsabilité.
Bien sûr la lutte de classe, les inégalités, ne vont pas disparaître parce
qu'il y a le changement climatique. Mais si nous ne ramenons pas notre
empreinte écologique à une dimension soutenable, je ne sais pas si
l'Humanité s'en relèvera.
Je ne pense pas qu'on réglera le changement climatique contre qui que ce
soit. Il n'y a pas de grand méchant dans cette histoire. C'est l'ensemble de
l'Humanité qui a joué ce jeu en choisissant la voie d'une société de
consommation qui ne tient que grâce au pétrole. Tout ça va s'arrêter, qu'on
le veuille ou non. Il faut imaginer vivre autrement. Nous le pouvons, mais
ce sera dans une société humainement développée et matériellement beaucoup
plus spartiate.
Le problème aujourd'hui est : comment va-t-on atterrir ? Va-t-on trouver une
sortie en évitant une dictature écologique ? C'est aussi un problème
démocratique. Pour cette raison, nous nous efforçons d'animer un débat
ouvert à tous, à l'image de ce que furent les Assises du Limousin.
Un intervenant :
Je pense que le capitalisme peut être réformé. Churchill disait : " la
démocratie est le pire des système, mais je n'en connais pas de meilleur ".
Vous avez évoqué diverses formes d'expériences locales personnelles. Elles
rappellent les années 20 où beaucoup de coopératives se sont montées. J'ai
connu les paysans dans nos campagnes qui s'entraidaient. Ils vivaient un peu
ce vous expérimentez. D'ailleurs cela se passait dans un cadre identique,
celui du capitalisme. Ce qui prouve qu'on peut réformer le système de
l'intérieur au profit de tous et au bénéfice de la planète. Il est évident
que sans le pétrole, nous n'aurions pas connu les booms économiques. Mais
des solutions de remplacement, écologiques et économiquement viables, sont
possibles. Elles existent même. La seule chose, c'est qu'à l'heure actuelle
les grands producteurs de pétrole, les grandes industries, ont mis les
brevets dans les tiroirs : vous êtes ingénieur et devez le savoir. Il
existe, par exemple, le moteur à air comprimé. A Mexico, les taxis de la
ville la plus polluée au monde fonctionnent avec des moteurs à air comprimé.
CB :
Combien de taxis ? *
En vérité, il n'y a pas de solution technique ou technologique aux défis du
réchauffement climatique et de la rupture énergétique. De nombreux ouvrages
récents traitent cette question, notamment ceux de Jean-Marc Jancovici,
spécialiste à la fois des questions d'énergie et de réchauffement
climatique. Ainsi entre 4 à 5 fois la surface agricole française serait
nécessaire pour produire juste l'équivalent de notre consommation de
pétrole. La seule solution à la hauteur serait celle du charbon. Mais on ne
peut pas l'envisager.
Un intervenant :
J'ai trouvé votre intervention très intéressante, parce que elle replaçait
la question de l'éthique dans le militantisme : à savoir, la responsabilité
du sujet. Beaucoup de militants, même très généreux, se sont laissés
fourvoyer par le groupe ou par l'idée de déterminisme historique. Cela nous
a menés dans un autre mur, dans d'autres barbaries.
Je trouve aussi intéressant votre recherche d'un dispositif contre la
toute-puissance du désir. Mais j'ai bien peur que bon nombre de militants,
dans notre propre camp, ne puissent l'entendre : on peut ne pas vouloir son
bonheur tout en disant le vouloir.
C'est bien ce que vous proposez, mais que le temps presse ! Nous courons à
la catastrophe. Comme Marx dans la première partie du Manifeste, Rimbaud,
dans les poèmes " Soir historique " et " Démocratie ", avait déjà perçu le
système qui se mettait en place.
Alors, comment transmettre le discours de la décroissance ? Que fait-on de
ces mots " servitude volontaire " et " masse servile " ? Cette masse
installée dans le système, fascinée par les écrans, les caddies remplis, et
dont la volonté s'oppose à la volonté de décroissance. Alors, quelle va être
la vitesse de pénétration du discours de la décroissance face à la puissance
de celui du capitalisme ?
Je rejoindrai les " vieux militants " pour dire qu'il ne faudrait pas
remplacer les " vieilles lunes révolutionnaires " par de nouvelles lunes peu
audibles par les gens. Les personnes qui portent le discours de la
décroissance se retrouvent dans les cercles de réflexion à l'américaine,
comme Attac. C'est une forme de ghetto, de purgatoire des défaites
révolutionnaires ; comme si l'on ne voulait pas parier sur l'humain, sur la
surprise politique. Je crois qu'à un moment donné, dans un pays comme la
France, peut surgir une " bonne surprise " avec l'émergence d'un candidat,
écologiste ou antilibéral. Ce serait un signal extrêmement fort. Et
j'aimerais que les gens généreux qui se retrouvent ici ne manquent pas cette
étape. Je crois que malheureusement moins il y a de victimes, moins il y a
de forces symboliques. Peut-on se passer d'un ennemi ?
CB :
Ce que j'ai évoqué ici procède simplement du réflexe de survie. C'est un
message destiné aux personnes conscientes des dimensions environnementales
(réchauffement climatique et disparition des espèces) qui vont avoir la
volonté de franchir à leur échelle ce cap où " on sait, mais on n'arrive pas
à y croire ".
Je me rends compte aussi de l'énergie et du temps passés dans l'action
militante. Ne serait-il pas plus judicieux de se dire, alors que le temps
presse : je vais passer ce temps et cette énergie si précieux à construire
mes solutions et essayer, à mon échelle, de réduire mes dépendances au
système ? D'ailleurs, comment pourrais-je envisager différemment les choses
situées au niveau global, si je n'arrive pas à faire différemment les choses
à titre personnel ?
Le message que j'essaie d'envoyer aux militants en tant que militant est le
suivant : " Réfléchissez à ces choses locales, proches de vous, plutôt que
d'espérer un changement d'ordre global qui, à mon sens, n'arrivera pas ".
Un intervenant :
Ce que tu dis me fait penser aux mouvements communautaires qui se sont
développés après les années 68 : des gens décidaient de rompre avec le
système et de développer des expériences dans le but de vivre autrement.
Nous avons constaté le peu de résultats de ce mouvement.
CB :
Je suis arrivé au constat suivant : rien ne sert de dépenser son énergie à
se taper contre les murs, puisque ces murs sont assurément solides. Au-delà
d'une prise de conscience, il s'agit plutôt d'utiliser cette énergie pour
construire autre chose. Une telle mise en action interrogera peut-être
d'autres personnes et ira en s'élargissant.
Freddy :
Chaque année se tiennent les sommets de Davos et de Porto Alegre. Le sommet
de Davos est uniforme, bien lisse. Porto Alegre et ses successeurs sont de
grands foutoirs : chacun y amène ses résolutions. Et si la richesse de ces
rassemblements était justement cette diversité ? Et si nous acceptions de
construire le monde dans cette diversité ? Ces jeunes viennent au Forum
mondial parce qu'ils ont des projets, parce qu'ils ont fait quelque chose,
parce qu'ils se bougent. Mais pourquoi seraient-ils tous pareils, pourquoi
sortiraient-ils une résolution commune, comme à Davos ?
Cette richesse de demain est celle dont Christophe parle.
Réinventons notre vie là où on est, avec ce que l'on a ; et après, tissons
des passerelles. Mais construisons en acceptant de revenir à la notion
d'équilibre. La première chose que nous pouvons faire est de réduire notre
empreinte écologique. C'est cette empreinte qui a causé des dégâts dans le
reste du monde. Si la forêt et les animaux disparaissent, c'est bien à cause
de nous, ici en France.
Un intervenant :
Je crois en l'action individuelle, celle qui a un caractère exemplaire.
Quand je fais du stop au bord de la route, tout un paquet de braves gens au
volant passent et me regardent. A ce moment, je suis fier d'exister en
revendiquant ce moyen de transport-là.
Je ne fais pas ça spécialement pour réduire mon empreinte écologique, mais
plutôt pour partager un moment avec quelqu'un. C'est politique ; c'est pour
faire du lien social. A la base, le problème à résoudre dans notre société
n'est pas affaire d'écologie. Il est plus total. Il réside dans les
comportements ultra-individualistes illustrés en particulier par la
Déclaration des droits de l'Homme qui prône l'accumulation personnelle, fait
penser norme, statistiques. On nous a tellement mis de flics dans la tête
que, pour la plupart des gens, faire du stop, par exemple, est impensable.
CB :
On a beaucoup mis en avant l'aspect Droits de l'Homme, mais pas souvent
celui de ses Devoirs. C'est un des éléments qui pousse aujourd'hui à
s'affranchir de toute limite.
Un intervenant :
Certains ont remarqué qu'il est assez contradictoire de dénoncer avec acuité
l'urgence de la situation et d'avouer son renoncement à s'attaquer aux
causes globales. On risque alors de se retrouver dans la situation des
communautés qui ont voulu s'isoler du monde, mais se sont retrouvées malgré
tout avalées par lui. Aujourd'hui sur la planète près de 3 milliards de
personnes sont décroissants par absence de possibilité de croissance. Mais
quand nous serons 3 milliards et 100 millions, qu'est-ce que cela aura
changé ?
Je crois que le discours de la décroissance doit être porté en avant. Par
exemple, cultiver le maïs autrement, ce qui est possible, réduirait la
consommation d'eau de la valeur de la consommation domestique de la
population française toute entière.
Il ne faut pas être unilatéral en disant que c'est notre faute à tous. Il
s'agit aussi d'arrêter le bras des gens qui sont à la tête et organisent les
grands processus destructeurs. Qui a largué la bombe d'Hiroshima : le
président ou le pilote qui a appuyé sur la détente ? C'est un peu des deux
aussi. C'est aussi à cause de la croyance en un système qu'il faut à un
moment l’empêcher de tourner. Cela pose la question du sabotage.
Freddy :
Ce qu’il faut bien comprendre, ce sont les ordres de grandeur. Le problème
en France n'est pas actuellement l'eau mais l'énergie. La dépense d'énergie
et l'émission de gaz à effet de serre proviennent en majeure partie de notre
vie quotidienne. Depuis 50 ans la société est bâtie autour de la voiture
individuelle. C'est un choix de société.
Arrêtons de nous culpabiliser. C'est à nous, individus responsables, ayant
pris conscience des problèmes, de construire ensemble une autre société,
avec d'autres alternatives que la voiture individuelle. Cela prendra
quelques décennies, mais agissons tout de suite.
Une intervenante :
Une bonne partie des gens qui participent à ce débat est relativement
consciente des questions d'empreinte écologique, de ce qu'on peut faire par
rapport à cela. Mais, étant donné le thème que vous proposez (fin du
capitalisme et décroissance), ces gens ne sont-ils pas venus échanger des
idées et chercher ici des réponses sur un plan plus global ?
CB :
Mon intention n'est pas de faire le tour de France avec des conférences
comme celle-ci, mais plutôt de construire des choses différentes là où je
suis, aujourd'hui, à Eymoutiers.
Pour moi, il n'y a pas de solution globale envisageable. Au lieu d'attendre
une solution globale qui, je pense, n'arrivera pas, je vous propose de faire
des choses, maintenant, autour de vous, toute culpabilisation mise à part.
Compte rendu :
Francis Juchereau.
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