Le 21 novembre
1997, environ 400 personnes se retrouvent autour de Bernard CASSEN, rédacteur et
directeur général au Monde diplomatique, afin de débattre sur le thème des
résistances et alternatives à la mondialisation.
La soirée
s'organise en trois temps : d'abord l'intervention de B.Cassen, puis le témoignage de
trois organisations ou entreprises (la Confédération paysanne, Artisans du Monde et
Ambiance bois) -trois modes de production et de commercialisation où l'autre est reconnu
comme un partenaire de dialogue et non comme un concurrent à détruire- et enfin, bien
sûr, le débat entre la salle et la tribune.
Un
mot sur lhomme à la riche palette de compétences qu'est B.Cassen :
Enseignant à
l'Institut d'études européennes (Paris VIII), il est aussi écrivain, européen et
universaliste, comme l'atteste sa fonction de secrétaire général de la Maison de
l'Amérique latine, à Paris, enfin il
incarne avant tout, par la rigueur et l'honnêteté de son analyse, l'idée même du
journaliste. Le 7 mai dernier, à Londres, le débat contradictoire sur le thème :
"la mondialisation est-elle inévitable?", qu'il co-anime avec Serge Halimi et
Ricardo Petrella, avec, pour interlocuteurs, les
journalistes du Financial Times (FT) en est une
parfaite illustration...
La
parole à Bernard Cassen :
..A propos de
cette rencontre à Londres, justement :
Il faut savoir
que les journalistes du FT ne sont pas acquis, ou résignés, à la mondialisation, mais
franchement enthousiastes, "frénétiques" de cette dernière. Le débat a donc
été un choc culturel entre deux visions du monde qui se sont affrontées, sans jamais se
retrouver. En fin de compte, ce sont les "anti-mondialisation" qui, mieux
préparés, sachant qu'ils allaient opérer en terrain hostile, ont eu l'avantage sur les
journalistes du FT, très imbus de leur personne et qui ont récité une sorte d'abstract
de Que sais-je? néo-libéral. Avantage très
peu apprécié des Anglais...qui ont quitté
la salle sans dire au revoir. L'histoire, au-delà de l'anecdote, montre à quel point ces
journalistes, qui sont pourtant de grande qualité, sont habitués à être écoutés
respectueusement, à n'avoir aucune contradiction, allant jusqu'à haranguer les
ministres.
Mon exposé
sera centré sur 4 points :
1- La thématique du nouvel état supranational : un Etat sans société et donc
des sociétés sans pouvoir
2- La posture et l'imposture libérale
3- L'intégrisme libre-échangiste
4- La manière dont nous pouvons "jeter quelques grains de sable dans la
circulation du capital financier".
La
mondialisation, dont le moteur est la formidable dynamique du capital financier
-désormais délivré de toute entrave à l'échelle internationale- est renforcée par
les technologies récentes de l'information et de la communication, qui abolissent à la
fois l'espace et le temps. Il est important de faire la distinction entre la
mondialisation et l'internationalisation, souvent confondues.
L'internationalisation est un passage entre le sentiment d'appartenance à une
communauté nationale et l'aspiration à l'universel. En revanche, la mondialisation ne
veut rien savoir des ensembles organisés, elle contourne, et nie même, les Etats en tant
que lieux pertinents d'exercice de la démocratie et, par là, garants du bien commun.
La thématique
du nouvel
Etat supranational
Dans son
dernier livre, Misères du présent, richesse du
possible, André GORZ écrit que, en contournant les Etats existants, la
mondialisation crée son propre Etat. Il existe donc un Etat supranational de facto, qui
est la constellation FMI, Banque mondiale, OCDE, OMC, avec, comme relais régional, la
Commission européenne.
Ces institutions parlent d'une seule voix, celle du marché. Marché qui, pour le
FT est "ce qu'il y a de plus achevé dans l'aventure humaine" (sic). Ce pouvoir
supranational est un pouvoir sans sociétés, avec, pour conséquence, le fait que les
sociétés se retrouvent sans pouvoir. Pour Gorz, cela s'explique par l'"exode"
du capital qui s'est détaché des Etats avec lesquels il a fait bon ménage pendant les
"trente glorieuses", mais dont il n'a plus besoin.
Désormais, on considère la mondialisation comme une chose acquise. Le débat
politique électoral ne porte même plus sur cette question, l'attention étant
détournée sur les questions dite de société. Pensons aux élections américaines, ou
même britanniques, durant lesquelles les questions économiques et financières,
considérées comme trop sérieuses pour relever de la capacité d'intervention du
citoyen, ont été complètement évacuées au profit d'autres sujets tels que la
violence, le
droit à l'avortement, le statut des homosexuels, la drogue, etc., problèmes majeurs
certes, mais qui, le débat se circonscrivant à eux, occultent la mondialisation qui,
pourtant, est peut-être leur cause première.
Comment lutter contre cet Etat supranational? La solution n'est évidemment pas le
repli sur soi, mais l'internationalisation,
c'est-à-dire l'articulation entre des volontés s'exprimant dans des cadres surtout
nationaux -seuls cadres permettant actuellement à la démocratie de s'exercer- cadres
qui, bien sûr, doivent s'élargir.
En ce sens, il existe bien quelques tentatives, que ce soit en Amérique du Nord,
dans le Sud, ou en Europe. Malheureusement, si l'on prend l'exemple de l'Union
européenne, on constate qu'elle n'a qu'une ambition, celle de se diluer, de se suicider
dans la mondialisation.
La posture et
l'imposture
néo-libérale
Ce qui se passe
sur les bourses asiatiques aurait dû amener à une saine auto-critique tous les
thuriféraires des marchés. En effet, contrairement à ce que radote le FMI, lorsqu'il
déclare sans le moindre humour : "En facilitant la canalisation des flux d'épargne
vers leurs usages les plus productifs, les mouvements de capitaux augmentent
l'investissement, la croissance et la prospérité", nous ne pouvons que constater,
notamment à la lumière du krach asiatique (qui est très loin d'être terminé, et peut
se transformer en véritable cataclysme financier) que la libre circulation des capitaux
et la globalisation ne réduisent pas du tout les inégalités, mais ne font que les
augmenter.
En réalité,
il n'y a aucune corrélation entre les flux d'investissement et les besoins. Par exemple,
les mouvements de capitaux ne s'intéressent pas du tout à l'Afrique où les
infra-structures de tous ordres font défaut. Ce qui veut dire que la mondialisation n'est
pas mondiale. Elle n'affecte que les régions du monde où le capital peut s'optimiser, se
reproduire, soit un tiers ou la moitié de la planète. Certains diront que les flux financiers ont repris vers le Sud.
C'est exact. Mais où vont-ils? La plus grande partie va vers l'Asie orientale, et plus
précisément vers la Chine. Quels sont-ils? Il faut distinguer deux types de flux
financiers : les investissements directs et les investissements de portefeuille. Ces
derniers sont ultra-volatils, puisqu'ils sont réalisés principalement par les fonds de
pension américains, britanniques, japonais, etc., qui manient des sommes colossales,
qu'ils retirent d'un jour à l'autre, sans se soucier de ce qu'il advient du pays dont ils
se retirent, l'objectif de ces fonds de pension étant l'optimisation la plus rapide et la
plus élevée, au plus court terme.
Cette façon d'opérer concourt à ce qui s'est passé récemment en Asie du
Sud-Est, événements qui mettent à mal le miracle asiatique dont on nous a rebattu les
oreilles.
L'intégrisme
libre-échangiste
La mondialisation comporte deux articles de foi : la libre circulation des
marchandises, c'est le laisser-passer, et la
libre circulation des capitaux, c'est le laisser-faire.
Ces principes ont préséance sur toute autre considération, qu'elle soit
culturelle, politique, citoyenne, écologique ou autre.
L'OMC a érigé en valeur suprême la libre circulation des biens et des
marchandises, indépendamment des degrés de développement des pays qui les achètent ou
les vendent. Sur quoi portent ces échanges? En Europe, où le commerce est surtout
intra-européen, on se vend et on s'achète les mêmes choses, on achète des voitures aux
Allemands, qui nous achètent pratiquement les mêmes voitures. On assiste ainsi à un
mouvement brownien de marchandises, aggravé par le système du flux tendu, les stocks
étant en permanence sur la route. Tout ceci conduit à la thrombose des transports, mise
en évidence encore dernièrement par le conflit des routiers.
La formidable augmentation du commerce intra-européen est donc parfaitement
irrationnelle, d'autant plus que tout cela a un coût : la pollution généralisée.
Passons à une autre absurdité du libre-échange : la théorie du commerce
international repose fondamentalement sur celle des avantages dits comparatifs. Etant
donné que les produits de base sont à peu près tous remplaçables par des produits de
synthèse -ce qui ruine d'ailleurs les pays producteurs de ces produits de base- on peut
"tout faire n'importe où", trouver le même niveau de qualification pointue
n'importe où dans le monde, ce qui fait que la localisation géographique n'a plus grand
sens.
Mais au nom de cette localisation devenue caduque, est-ce que les pays développés
doivent abandonner, parmi leurs industries celles sur lesquelles ils n'ont pas
"d'avantages comparatifs" à cause des coûts de main-d'oeuvre, comme les
industries du textile, de la chaussure, etc.? Est-ce qu'ils doivent se concentrer sur les
points où ils sont les meilleurs, c'est-à-dire les nouvelles technologies de
l'information et de la communication? C'est cette dernière idée que prône Touraine, qui
pense qu'avec les excédents ainsi dégagés, il sera possible de fournir le filet de
sécurité sociale à la masse de gens laissés pour compte (tout le monde ne pourra pas
être ingénieur, directeur de recherche au CNRS ou journaliste au Monde diplomatique). Il faut savoir que cette masse
représentera, tout de même, environ 80% de la population.
La libre circulation des marchandises pose une autre question : faut-il être être
de plus en plus dépendant des débouchés extérieurs, ou, au contraire, des économies
plus auto-centrées sont-elles préférables?
La frénésie exportatrice des pays du Sud-Est asiatique, la croissance de ces pays
(Thaïlande, Malaisie, etc.) tirée de mono-exportations dans des secteurs limités -et
qui font qu'en cas de crise on assiste à l'écroulement des politiques- feraient pencher
pour la deuxième solution.
La question se pose avec une acuité particulière en matière alimentaire. En
effet, doit-on faire confiance aux mécanismes du marché mondial pour régler le
problème de la faim?[1]
Ou, au contraire, faut-il que les pays aient un minimum de sécurité alimentaire?[2]
Dernière remarque sur la libre circulation des marchandises : la bulle commerciale.
Il y a une complète déconnexion entre la croissance de la production et celle -3
à 5 fois plus rapide- du commerce. On échange de plus en plus les mêmes choses pour des
raisons d'optimisation fiscale. C'est-à-dire qu'on produit, là plutôt qu'ailleurs, en
fonction des jeux de prêts de transfert, des prix de cession, évitant ainsi de payer des
impôts dans les pays où ils sont le plus élevés. Mais les partisans de la liberté des
marchés devraient raisonner non en termes de prix,
mais en termes de coût. En effet, quel est le
véritable coût du transport si on lui
ajoute le prix des autoroutes, des accidents et de la pollution? Toutes ces réflexions,
c'est certain, sentent le protectionnisme à plein nez, et, dès lors, sont disqualifiées
par la plupart. Pourtant, des études
montrent qu'il n'y a pas de rapport entre la croissance et un degré moins élevé de
protection. C'est plutôt le contraire. Les Etats-Unis, par exemple, ont développé leur
puissance industrielle au XIXème siècle, à l'abri des barrières tarifaires. Quant à
tous ces pays que l'on nous présente comme des modèles (Japon, Corée, Taîwan), ils
ont, eux aussi, édifié leur puissance industrielle sur le contrôle absolu du marché
intérieur et des exportations, et c'est seulement lorsqu'ils ont été en position de
force qu'ils ont décrété le libre-échange, surtout pour les autres.
De toute façon, il ne s'agit pas de promouvoir un protectionnisme au sens où on
l'entend habituellement, mais de protéger des niveaux de vie au sein des sociétés, de
les tirer vers le haut et non vers le bas. C'est pourquoi la liberté du commerce
international doit être subordonnée à des clauses culturelles, sociales et
écologiques.
La libre circulation des capitaux est le deuxième article de foi de la
mondialisation. pour avoir une idée de son importance, il faut savoir que les 4300
milliards de dollars représentés par les facturation du commerce international réel,
sont l'équivalent de trois jours de spéculations financières. L'argent de ces
spéculation est uniquement virtuel, sa seule réalité étant... les écrans des
ordinateurs. Le même volume d'argent change parfois 10 fois d'affectation au cours d'une
journée. La durée moyenne d'une opération est de 10 minutes, quand ce n'est pas 10
secondes, le grand maximum étant la journée. Le capital n'a donc pas de long terme.
Les échanges se succèdent à un rythme démentiel jour et nuit au niveau de la
planète, puisque, avec le décalage horaire, les bourses fonctionnent en continu. Cette
circulation effrénée du capital fait courir des risques systémiques, d'autant plus que
le capital est "moutonnier". En effet, si le cours d'une action baisse, elle est
mise en vente par tout le monde à la fois, ce qui provoque sa chute massive. Depuis le
krach de 1985, des coupes-circuits ont été introduits pour empêcher cette spirale
infernale qui peut faire s'écrouler tout le système.
Les banquiers centraux eux-mêmes sont inquiets des risques encourus, puisque les
capitaux mis en jeux sur les marchés financiers sont beaucoup plus élevés que la
totalité des réserves des banques centrales. Les fonds de pension, pour ne citer qu'eux,
sont cent fois plus "riches" que les Etats.
...Etats qui se sont auto-démunis à grands coups de décisions politiques, le
point de départ en étant la désindexation du dollar sur l'or, décrétée par Nixon en
1971, la deuxième étape, la dévaluation du même dollar en 1973, ceci suivi de divers
mouvements de "libération", d'innovations financières qui ont gagné l'Europe.
C'est ainsi qu'en France, sous l'impulsion de Bérégovoy, en 1988, le contrôle des
changes est supprimé, avec comme conséquence un coût important pour le contribuable. En
effet, étant donné que, parallèlement à cette libération, il n'y a pas eu
d'harmonisation de la fiscalité entre les différents pays, afin que les capitaux
français ne partent pas dans les Etats fiscalement plus intéressant, il a bien fallu
alléger l'impôt sur les revenus des capitaux placés en France. "Cette grandiose
conquête démocratique" qu'est la libre circulation des capitaux s'est ainsi soldée
par 20 milliards de francs payés par les contribuables.
Comment jeter
"quelques
grains de sables
dans la
circulation du capital financier"
Pour retrouver un peu de morale dans le système financier international, le
phénomène majeur contre lequel il faut lutter est l'instabilité des changes. Pour
rétablir un système de parité fixe comme avant 1971, il faudrait que tout le monde soit
d'accord. Or, les Etats-Unis, qui utilisent le taux du dollar comme une arme commerciale,
n'ont aucun intérêt à cela. Seule une monnaie européenne, en étant une monnaie de
réserve pour d'autres pays, et en permettant que certaines facturations se fassent en
euros, pourrait constituer un contrepoids et devenir un élément de stabilité
monétaire.
Malheureusement, l'euro tel qu'il se présente actuellement, soulève bien des
inquiétudes : sur la façon dont il va être géré, sa mise en place, telle qu'elle se
prépare, risquant d'entraîner de très graves tensions sociales et un accroissement des
disparités au sein de l'Europe.
D'autre part, pour que l'euro contre le dollar, il faudrait qu'il y ait une
volonté de l'Europe-puissance. Mais, apparemment, il n'y a que le gouvernement français
qui soit vraiment européen. Le test, c'est la défense : ou un pays se considère comme
une entité capable de se défendre, ou il se met sous le parapluie américain. Or, force
nous est de constater que l'atlantisme est une seconde nature pour la quasi totalité des
gouvernements d'Europe.
Un autre moyen de lutter contre la mondialisation serait la suppression de ces
zones de non-droit que sont les paradis fiscaux tels
Gibraltar, l'île de Malte, Andorre, le Luxembourg, etc. Si on prend le cas du
Luxembourg, il est évident que, s'il s'oppose à la levée du secret bancaire, c'est
qu'il vit largement du recyclage de l'argent pas toujours très net. Les sommes
correspondant à l'argent sale, à la corruption, au trafic de drogue, sont énormes et
elles sont partout, dans toutes les banques, au point qu'on peut se demander si les
trafics en tout genre ne sont pas un lubrifiant nécessaire au fonctionnement du système.
Le troisième point à développer pour lutter contre la mondialisation serait la
taxation des revenus financiers. Quelques modestes essais en ont été faits par Juppé et
Jospin, provoquant un scandale au nom de la "spoliation des épargnants". A la
suite de ces mesures, certains hebdos, tels Le Point,
n'hésitent pas à parler de l'exode des cerveaux qui vont tous s'établir dans les
Silicon Valley, des jeunes écoeurés par la France, des chefs d'entreprises taxés à
mort, obligé d'aller s'installer en Suisse, aux Etats-Unis, etc. Ceci nous renvoie au
type de construction européenne que nous voulons. Serait-ce cette Europe où le capital
taxé dans peu d'endroits est tout à fait à l'aise, mais où, en revanche, le travail
quand il en subsiste, est de plus en plus imposé?
Une autre mesure souvent avancée est la taxe James Tobin (J.T, prix Nobel
d'économie), qui représenterait 0,1 à 0,25% des transactions, et qui s'appliquerait à
tous les mouvements de capitaux, afin d'éviter la spéculation effrénée à laquelle
nous assistons. En face de cette taxe, la presse a trois attitudes : "c'est
scandaleux" (FT), "on n'en parle pas", "d'accord,... mais ce n'est pas
possible".
Si, "c'est
parfaitement possible, puisque toute opération laisse une trace informatique. La
décision ne dépend donc que du bon vouloir des principaux Etats. En faveur de cette
taxe, il faut rajouter que, en plus du fait qu'elle diminuerait l'instabilité, elle
susciterait un surcroît de ressources non négligeable, environ 290 milliards de dollars
par an.
Voilà donc, énumérées dans le désordre, quelques solutions qui pourraient
permettre de revenir sur les aspects les plus négatifs de ce que Viviane Forrester
appelle "l'horreur économique". Malheureusement, dans l'état actuel des
choses, si ces solutions sont "connues", elles sont loin d'être appliquées ou
même reconnues.
La
parole aux intervenants régionaux
la
Confédération paysanne
C'est un
syndicat émanant de 2 branches principales, les Paysans travailleurs, souvent très
modernisés et très endettés, et le Mouvement national des travailleurs et artisans
ruraux, qui existait surtout dans le Massif central.
Dans
l'appellation "confédération paysanne", l'adjectif paysanne est bien choisi,
car c'est la première fois que, dans un syndicat agricole, on fait référence au
paysage.
Quels sont les effets de la mondialisation sur l'agriculture?
Les échanges alimentaires européens représentent
un taux très faible (5%) de la production européenne. La mondialisation ne se fait donc
pas sentir au niveau des échanges, mais au niveau de la concurrence qu'elle implique.
L'évolution de l'agriculture en France résulte du protectionnisme -national d'après
guerre, puis européen- dans la visée d'arriver à lautosuffisance alimentaire. Des
prix garantis, des facilités bancaires devaient permettre l'industrialisation de la
production et l'amélioration du revenu des agriculteurs. Cette politique, à part la
question des revenus, a réussi, au point que l'on est passé de lautosuffisance à
la surproduction dans les années 60, ce qui a nécessité des financements compensatoires
à l'exportation. Ces financements publics ont créé, dans les années 70, une euphorie,
que la chute des cours mondiaux, provoquée par l'arrivé sur le marché de la Chine, de
l'Inde, du Brésil, a tôt fait de dissiper, à l'aube des années 80. Finalement,
l'Europe n'a pas pu écouler sa surproduction, les paysans du Tiers-Monde devenant
concurrents des paysans européens. L'amélioration n'est pas pour demain. Ainsi, à
l'initiative de la commission européenne, la production de viande bovine devrait baisser
de 30%. Dans le même temps, les actifs en agriculture sont passés de 2,5 millions en
1944 à environ 800 000 actuellement.
L'unité spécialisée liée, en aval, à un gros industriel s'est substituée à
la petite exploitation familiale qui écoulait ses produits sur le marché local. Selon la
fertilité des sols, leur topographie, telle zone agricole est abandonnée, telle autre
surexploitée. Ainsi, 10 départements du
nord produisent autant que 45 du sud de la France. Le modèle industriel s'est imposé, le
parangon en étant la porcherie en bord de mer, approvisionnée en tel ou tel composant
alimentaire ...au gré des fluctuations de son cours à la bourse de Chicago, saisies par
l'ordinateur qui commande la composition de l'aliment distribué aux pensionnaires! Dans
ces conditions, et compte tenu de la baisse de prix des produits agricoles, la
rentabilité du capital investi devient problématique, s'il n'est intégré à
l'industrie d'aval ou d'amont, voire à la grande distribution.
Avant d'être un moyen de gagner de l'argent, l'objectif d'une agriculture est de
nourrir durablement les populations, pour les conserver en bonne santé et leur ménager
un espace agréable pour se mouvoir. Par rapport à ces perspectives, on voit les limites
du système en ce qui concerne la santé (pensons aux récentes crises de la vache folle
et des veaux hormonés), aussi bien qu'en ce qui concerne l'espace, tantôt pollué,
tantôt désertifié, qui, de moins en moins, assure sa fonction nourricière. C'est dans
ce contexte que sont présentées quelques alternatives d'agriculture, biologique,
paysanne, durable. Ces alternatives permettent d'une part au consommateur, en retrouvant
le paysan, de revenir à une nourriture saine, et d'autre
part à l'agriculteur, en préservant le sol, de le transmettre à ses descendants.
Artisans du
monde
Il s'agit d'une
chaîne de magasins dont le premier a été créé au Pays-Bas en 1969. Aujourd'hui, on
compte 75 magasins en France, 3000 dans le monde, qui emploient 2000 bénévoles et 50
salariés (à Limoges, rue Haute-Vienne).
L'objectif
d'Artisans du Monde (AdM) est de promouvoir un commerce équitable pour aller vers un
développement durable et solidaire. Pour ce faire, plusieurs moyens sont employés. D'une
part, ce réseau de magasins créés à travers le monde, magasins dont la particularité
est d'appliquer un prix équitable, tenant compte des conditions de travail et de la
nécessité pour les producteurs, d'avoir un projet de développement local. En outre, ces
magasins font, à leurs fournisseurs, un
préfinancement aux producteurs (50% du prix à la commande, 50% à la livraison), afin
d'éviter les problèmes d'endettement, et adoptent une politique contractualisée en
s'engageant à acheter pendant une certaine durée, ce qui permet aux pays du Sud de mener
des projets à long terme. De plus, les permanents et les rattachés à AdM accomplissent
un travail d'accompagnement en termes de commercialisation.
D'autre part, afin de promouvoir ce commerce équitable, des campagnes
d'information sont lancées régulièrement. Elles ont pour but de faire pression sur les
grands groupes, pour qu'ils soient plus attentifs aux conditions de travail des femmes et
des enfants dans les pays du Tiers-Monde, et qu'ils signent des chartes avec leurs
fournisseurs. En ce sens, en essayant de construire une économie solidaire qui se
situerait entre l'économie administrée et l'économie libérale, Artisans du Monde est
bien une forme de résistance à la mondialisation. De là à dire que c'est une
"alternative", il reste un grand pas à franchir, compte-tenu de tous les
problèmes non résolus (dérapage vers une assistance entraînant la dépendance,
difficulté d'avoir un partenariat équilibré, question de la distribution en grande
surface, question du label "produit équitable").
On ne pourra parler d'alternative que si AdM arrive à se désenclaver, à tisser
des liens avec d'autres entreprises de l'économie solidaire (entreprises d'insertion,
épargne de proximité, régies de quartiers, etc.). Ce n'est que dans l'union que l'on
pourra jeter quelques grains de sable dans la logique libérale, telle qu'elle vient
d'être présentée.
Ambiance bois
Installée
depuis 10 ans sur le plateau de Millevaches, c'est une scierie-raboterie, qui fabrique, à
partir des bois du pays, du parquet, du lambris, du bardage, de la charpente, etc., et qui
construit, avec ces produits, des maisons à ossature bois.
L'objectif
d'Ambiance bois (AB) était et est encore d'être une entreprise dans laquelle on
travaille autrement. Cet objectif est atteint, puisque c'est une entreprise gérée
collectivement dans laquelle les tâches manuelles ne sont pas séparées des taches
intellectuelles et où les salaires sont égaux.
Pour s'opposer
à la mondialisation, AB ne mine pas le système de l'intérieur mais construit plutôt à
côté. En ce sens, elle constitue, à son échelle, une alternative. Son rapport à
l'argent est très intéressant. L'argent devant rester un outil au service d'objectifs,
l'autonomie financière est assurée par un réseau d'actionnaires qui ne cherchent pas à
faire des spéculations mais à faire fonctionner l'entreprise. Son statut, peu répandu,
de Société anonyme à participation ouvrière, permet à l'argent de ne pas avoir tout
le pouvoir. En effet, avec une telle formule, lors des assemblées générales, 50% des
décisions appartiennent aux gens qui ont amené les capitaux, et les 50% restant à ceux qui travaillent.
Une autre
originalité d'AB est sa notion de filière. Ayant constaté que la répartition de la
valeur ajoutée ressemble à une pyramide inversée, le point sur lequel repose la
pyramide étant le producteur de matière première, avec au-dessus, le transformateur,
puis tous les intermédiaires commerciaux, l'entreprise décide de ne pas rester à un
seul endroit de cette pyramide et, petit à petit, se met à couvrir l'ensemble de la
filière, prenant le bois à sa plantation et le menant le plus loin possible...
Ambiance bois
est aussi très attaché à l'idée de réseau de communication : il faut sortir de
l'anonymat de l'échange. Aller chercher ses produits frais chez le voisin agriculteur
qui, inversement, achète son bois à la scierie est un plaisir perdu qu'il est bien
agréable de retrouver.
Et, enfin, il
s'agit d'aider d'autres à se lancer sur des projets économiques dits
"alternatifs". A cet effet, un parcours pratique a été mis en place l'année
dernière, s'inspirant des Compagnons du tour de France, au sein des diverses entreprises
du réseau.
Michèle
MANDON.
Le
débat :
Joannès Billo,
qui introduit le débat, parle des capitaux apatrides, évoqués par Marx.
Question : Y aurait-il 2
choix? Deux types de socialisme? Un socialisme libéral à la Tony Blair, un socialisme
social-démocrate : contraindre léconomie, les financiers à faire du
social? Reste-t-il un débat au sein même du Parti socialiste? Où est le débat
quand 60 000 personnes suivent comme des moutons. Il y a un verrouillage, un blocage,
même dans les partis de gauche. Comment peut-on entrer dans le champ du politique,
trouver les moyens de créer un rapport de force, et, pour linstant, on se
fait rouler, quon soit au PC, au PS, ou ailleurs. Quels moyens le peuple, sans
mandat, a-t-il de se faire entendre.? Quant aux syndicalistes professionnels et hommes
politiques même ceux dont le discours sur la lutte est très dur pratiquent le cumul des
mandats : il serait temps que des mouvements, partant de la base, structurés manifestent
leur refus et interfèrent dans le champ du politique.
Dautre
part, nauriez-vous pas une certaine fascination pour cette mondialisation sur
laquelle vous insisté tant, avec une répulsion humoristique ? Quen
est-il dune alternative politique, dun projet de société positif? On
nattend pas que vous nous parliez dalternatives modestes, mais de vos idées
sur un projet radicalement différent et sur les forces politiques autres qui soient
capables de le porter.
Bernard Cassen : Je ne suis pas
sûr de pouvoir vous répondre. Je suis un journaliste, je propose des analyses, je ne
suis pas en train de faire un programme de gouvernement. Et il y a dautres lieux,
dautres contextes où on peut élaborer des projets. Quant aux dégâts de la
mondialisation jen parle et je les vois, en France, en Asie, en Amérique Latine,
où je voyage beaucoup. Il ne faut pas se tromper de rôle! Nattendez pas que
quelquun qui vous parle 45 minutes vous dise : et voilà lanalyse, et
voilà la solution clefs en mains. Ce serait dailleurs contraire à
lesprit qui nous réunit pour discuter. Vous
avez, vous, un avis, et le mien na pas, a priori, plus de valeur. Elaborer ce projet
de société, cest effectivement la
question et il nexiste pas actuellement un tel projet
de rechange global 8 ans après la chute du Mur de Berlin. Quant à celui qui en a
fait figure, personne ne tient à ce quon le retrouve. En revanche, on peut avancer
des éléments, (valeurs, lexique, ...), non pas ceux de la mondialisation, mais ceux
dune société alternative. Aux valeurs médiatiquement dominantes comme la
flexibilité, la compétitivité, la concurrence, le libre-échange,
lemployabilité, la liberté de circulation des capitaux, on peut opposer des
valeurs employées par nos amis à cette table [intervenants régionaux] comme, ce qui est
équitable, la solidarité, le partenariat, la justice, la fraternité. De là à en faire
un système cohérent, un pas énorme reste à faire. Cest léchec patent du
système totalitaire dans lequel nous vivons actuellement qui, fatalement, provoquera le
rejet et, je lespère, des solutions alternatives. Quant aux idées que jai
avancées ici, ne pensez pas que ce sont des petits trucs. Dès que vous touchez au
libre-échange, vous touchez le système en plein coeur, et à mort. Des petites luttes,
par exemple pour le commerce équitable, qui remettent en cause la logique dominante des
échanges, ne sont pas des luttes marginales. Elles sont modestes dans leur ampleur,
locales. Mais, au niveau mondiale, il y a des millions dassociations (pas seulement
des ONG, représentées, elles, au niveau des organismes internationaux). Il y a les bases
dun rejet mondial de ce système, simplement on ne le sait pas et nous ne nous
connaissons pas! Cest ici ce que japprends. Ce qui fait la logique de la
Confédération paysanne va dans le sens de ce que nous préconisons au Diplo : le concept dagriculture paysanne,
opposée à lagriculture productiviste prônée pendant tant dannées par la
FNSEA. Donc, les forces existent. Là, nous sommes 400. A Nantes, Rennes jai vu un
même rassemblement : des milliers de gens qui veulent faire quelque chose.
Là-dessus, le couvercle médiatique est particulièrement bien resserré et ces opinions
nont jamais droit de cité dans les très grands médias où, dailleurs, elles
seraient noyées, banalisées, passées à la moulinette. Parler 30 seconde à la télé,
avec 14 personnes, sur la mondialisation, ...Le système, si vous ne le contrôler pas de
A à Z, ne sert quà faire valoir le producteur ou le réalisateur de
lémission. La vraie communication de proximité, jy crois, par contre. Il
sagit de trouver des gens qui sont dans des logiques semblables, mais dans des
secteurs différents. Ce phénomène de capillarité peut faire avancer les choses. Le
terrain dintervention majeur : lEurope qui surdétermine absolument tout. Le
combat est là! Ce quon a perdu -cest majeur- la signature du pacte de
stabilité. Ou on veut une autre Europe, ou seulement la continuité. Ce nest pas la
mascarade du Conseil européen sur lemploi qui va changer quelque chose.
Lhabillement daujourdhui ne trompe personne. On est, actuellement,
dans la seringue . Tant quil ny a pas de remise à plat de cela,
je vois mal les choses. Il y a un énorme décalage, dénoncé dans un livre, paru il y a
peu chez Arléa, Le bluff républicain,
dénonciation du mécanisme qui fait que, alors que les gens sont anti-libéraux à 60%,
ce sont toujours des libéraux qui gouvernent. Il y a donc un problème avec cette
démocratie, vous aurez toujours, en gros, la même politique quoi que vous votiez. Même
si Juppé/Jospin ce nest pas pareil, sur lessentiel on est dans la même
logique. Quant à savoir si les gouvernants sont traîtres par nature ou si, ce que nous
disons, ils ne le savent pas, ...au moins certains le savent, ceux qui ont le temps de
réfléchir, de lire autre chose que les revues de presse les concernant, pas ceux qui
pratiquent le cumul des mandats. Mais, en tirant un peu le bout de la ficelle, on est en
train de dévider toute la pelote, on touche à quelque chose et tout vient avec.
Cest tout le système qui est à
repenser alors quon en na pas un autre de prêt! Alors, je comprend que les
hommes politiques paniquent ; ils préfèrent, à la limite, se suicider collectivement,
faire comme tout le monde et comme les marchés boursiers. On va tous dans le mur, mais on
y va ensemble! Personne ne dit je sors de cela, je dis non, et je fais autre
chose. Il est vrai quon leur demande dabjurer ce à quoi ils ont
toujours cru et quils ont adoré ; pour le PS et le marché cest comme si on
demandait au Pape d abjurer lImmaculée conception! Cest dur
culturellement et
politiquement.
Ils nosent pas franchir le pas par peur de linconnu. Ils se réfugient
derrière les contraintes.
Q : Ce qui ma frustré, dans votre exposé,
cest labsence des hommes. Si la découverte du Nouveau monde a
coûté à lhumanité 70 millions dindiens, que coûte au monde
latino-américain la mondialisation ? Vous qui en êtes un spécialiste, comment
pouvez-vous continuer à dire que pour nous cest en France et en Europe que cela se
joue, et ne pas voir le lien nécessaire, indispensable pour la libération de toute
lhumanité, qui passe aussi par lAsie, par lAfrique, pour sortir de
lhégémonie américaine? Des moyens? Le boycott des produits et des films
américains. Le Che, ministre de lindustrie, na pas dit aux gens :
faites la safra[3],
il a pris sa machette et a été la faire avec eux.. Les gens ont besoins que le médecin, le prof soit un véritable citoyen et donne
lexemple. Léducation peut passer par le refus, pour un enseignant de donner
des notes, moyen de sélection poussant à la compétition. Les démarches possibles, il
sagit dy penser et davoir un certain courage. (applaudissements).
R : Ce qui mintéresse dans la démarche de
la Confédération paysanne et dAmbiance bois, cest quil sagit là
de ce que nous avons à développer au terme dune évolution qui risque dêtre
encore longue et douloureuse. Si compétitivité est devenu le maître mot de notre
société, peut-on dire quune
société peut se bâtir sur la compétitivité ? Si nous commencions par la refuser, par
nous fixer quelques objectifs simples, et par apprendre à nos enfants la solidarité,
plutôt quà définir un projet de société, ce qui est trop ambitieux et même
dangereux. En revanche, la mise en avant de valeurs qui, petit à petit, pourraient
délimiter un projet, oui. Il y a une antinomie entre lidée même de société et
celle de compétitivité : entre individus, cela ne pourra jamais former une société. Ce
sont deux ordres contradictoires. Ce quon a à mettre en avant, ce sont les
démarches solidaires, ce sont les pas en avant, ceux qui changent beaucoup de choses ; le
commerce équitable, il ne faut pas croire que cela soit si simple que ça de le faire.
Pour lautre interrogation , vous me reprochez un européocentrisme, voire un
hexagonalisme, ainsi quune supposée absence des hommes de mon analyse ! Si
japprécie le travail de Bourdieu et Gorz, mon positionnement est différent. Je
suis de ceux qui croit que je peux faire quelque chose là où je suis, cest-à-dire en France, et en Europe. Je ne
voudrais pas me faire, moi, le porte-parole, de ce quil faudrait faire en Bolivie ou
au Zaïre. Cest surtout à ceux qui y sont de le faire. Mon objectif, cest de
faire en sorte que nous, en France, et nous, en Europe, nous élaborions, de notre place,
des concepts, des valeurs, voire des projets qui ne soient pas seulement des projets pour
nous, mais qui soient des projets pour lensemble, et cest beaucoup plus
compliqué.
Aujourdhui,
au niveau des Etats ou des regroupements
régionaux, les endroits doù peut surgir quelque chose dalternatif, ça ne
peut pas être lAsie, ni les Etats-Unis, pour linstant, mais lEurope.
Pourquoi
lEurope ?
Parce
quelle est déjà entre elle dune extrême diversité.
Elle a, de
plus, un passé colonial, et, à cet égard cest un atout. Il nous oblige, que nous
le voulions ou non, à raisonner autrement, aujourdhui. Je me sens, pourtant,
rigoureusement sans culpabilité, je ne suis ni redevable, ni comptable de ce quon
fait les esclavagistes. Ce nest pas un hasard, si la France a toujours été en
tête de laide publique au développement : elle a une autre expérience et une
autre responsabilité.
Donc, agir en
Europe et en France mais en pensant Monde, à notre niveau mais en faisant des leviers. Et
lEurope aurait -a- les moyens financiers, géopolitique dêtre elle-même un
levier pour une transformation qui aille dans le sens contraire. Si les outils sont là,
il sagit de sen emparer, de tenter de les retourner contre ceux qui les
manient actuellement.
Quant à vos
sympathique recettes de boycotter les produits américains, ce nest pas jouable :
quest-ce quun produit américain, ou français aujourdhui ? Rien que
dans ma montre il y a des composants dau moins 10 pays différents, peut-être des 4
coins du monde, et on ne peut plus dire made in...quelque part mais made
by... -fait par- avec des identification comme Coca Cola ou Mac Do. Alors boycott?
Il est vrai que par principe je ne veux pas être vu à Euro Disney ou dans un Mac Do.
On a tout
lâché à Euro Disney, et cest un scandale financier, commencé sous Fabius
et terminé sous Chirac. La signature de laccord aurait dû se faire entre Chirac et
Disney représenté par Mickey. Là, Chirac, il a refusé, résisté!
Q : En France, pour lutter contre la montée du
chômage, liée au système mondialiste, les socialistes proposent la réduction du temps
de travail (RTT) à 35h, dautres comme les écolos, à 32h, lextrême droite,
elle, a une autre recette : partager le travail entre les Français! Comment
juger vous ces initiatives? Par ailleurs, jaimerais connaître votre position par
rapport au marxisme.
R : Dabord, je ne dis pas que jai lu
tout Marx, mais jai lu Marx. Je ne sais pas si on adhère -ou pas- au marxisme. Mais
il est évident que cest une influence majeure pour moi et sans doute pour beaucoup
dautres qui ne le savent même pas. Aujourdhui, dailleurs, le capital
lui-même est extrêmement marxiste, la lutte des classes sévit sous une forme inouïe.
Mais elle est menée surtout par lautre camp. Le 150ème anniversaire de la
publication du Manifeste, va être une
occasion importante de redonner, en 1998, vie à des concepts marxistes. Jai lu le
livre de Samir Amin, Chroniques du temps présent.
Pour lui, et avec raison, certains des textes de Marx sont dune particulière
actualité. Cest formidablement pertinent, doù lintérêt, pour tous de
lire ou de relire Marx. Certaines analyses sont lumineuses et éclairent magistralement la
situation actuelle.
Sur les
remèdes au chômage, pas la peine que je parle des thèses du FN, mais sur la RTT, je
nai pas plus que vous la science infuse, nétant quun spécialiste du
général, mais je lis énormément, par exemple le livre dAndré Gorz[4]
et celui de Roger Sue sous-titré Vers une économie
quaternaire. Ils ont en commun, avec les travaux de Jacques Robin et de bien
dautres, de montrer que le volume de travail nécessaire pour la production de biens
et de services marchands est en baisse constante. Pour Sue, le travail que nous avons intériorisé comme une valeur centrale de la
socialisation, ne lest plus dans les faits, dans le temps en tout cas.
Il faudra de
moins en moins de main-doeuvre...pour produire de plus en plus. A la limite, on
produit trop, déjà, et le problème nest plus du tout, pour le libéralisme, de
produire, il est que le capital, pour soptimiser a besoin dun nombre de gens
de plus en plus réduit. Larmée de réserve, on nen na plus besoin.. En
ce sens, certains concepts du marxisme ne sont plus du tout pertinents. Car, en créant ce
chômage de masse, le capitalisme en vient aussi, progressivement à sautodétruire.
Sil ny a plus de pouvoir dachat, toute cette surproduction de biens et
de service, ne va plus trouver preneur. Aussi les remèdes envisagés ne peuvent avoir du
sens quà partir dune analyse de la situation.
Globalement, et
ce nest pas un diagnostic théorique, les études des cabinets de reengineering aux Etats-Unis le montrent, en
supprimant 25% des emplois, il ne se passe rien, à part 25 millions de chômeurs de plus,
pour la même production. En Allemagne même chose. Un quart des gens ne servent à
rien en termes de production. Cette réduction du nombre de travailleurs ne va aller
quen augmentant. Alors, 2 attitudes face à cela, ou bien cest la catastrophe,
ou bien cest formidable. Cest ce que, comme Gorz, je pense! Laspiration a être libérés du
travail est séculaire et si on peut produire assez pour satisfaire tous les besoins mais
avec beaucoup moins de temps occupé, tant mieux. Il faut organiser la société en
fonction de ça ; cette amenuisement du temps de travail, avec explosion du temps libéré
implique évidemment aussi une redistribution des revenus. et je rappelle que ce
nest pas du tout comme ça que cest en train de se présenter. Gorz ajoute
même que, vu lévolution du travail nous sommes condamnés à être tous
précaires. Cest la précarité qui est le fait dominant. 70 à 80% des contrats qui
se concluent, en France, sont des CDD.
Ailleurs, cest pire.
Les chiffres du
chômage dont on nous bassine ne veulent dailleurs rien dire, il sont faux. Aux
Etats-Unis, le département du travail a étudié comment on qualifie le chômage pour le
quantifier ensuite. Les critères ne sont les mêmes nulle part. Sil y a 9 critères
répertoriés, lun nest pas pris en considération, cest le nombre de
travailleurs découragés, écoeurés, ne se manifestant pas ils ont disparu des
statistiques. Quant au temps partiel subi, si vous le comptez comme un emploi, vous
navez plus quà diviser tous les emplois à temps complets par 2 et vous
navez plus de chômeurs. Il y aura même une demande! Aux Pays-Bas, exaltés comme
un paradis de la solution, il y a plus de 30% de temps partiel (17% en
France). Si vous prenez en compte le temps partiel, laccès des femmes au travail,
par exemple, en prenant tous ces paramètres, il y a autant de chômage au Japon
quen Europe, et encore plus aux Etats-Unis, et plus en Angleterre quen
France....Alors, fustiger la France pour ces 12% et proclamer les Etats-Unis et le Japon machines à créer des emplois,
cest une farce. La presse et les hommes politiques, imperturbables, continuent à
citer les mêmes chiffres, alors que les organismes sérieux et même lOCDE,
rétablissent les faits. Comment peut-il être fait une politique pour régler un
problème dont les données sont totalement fausses à la base ? Les responsables le
savent-ils ou pas, je nen sais rien.
Toujours est-il
que la précarité est inscrite dans la logique des emplois de demain. Alors,
retournons-là en avantage, acceptons la discontinuité des emplois pour chacun mais avec
une continuité dans le revenu. Gorz propose une thèse quil contestait (le revenu
garanti, à tous, quon travaille ou pas). il dit que cette thèse peut choquer mais
est défendue par un nombre de plus en plus grand déconomistes. Elle existe,
dailleurs, déjà en partie : les intermittents du spectacles, ça nest pas
très loin de ça. Quant aux agriculteurs, 45% des revenus agricoles sont dorigines
publiques (aides européennes et nationales). Ils sont devenus, en quelque sorte des
fonctionnaires à mi-temps, mais pourquoi ne pas étendre, même, cette garantie de
revenus aux petits commerçants et à beaucoup dautres. Les 35h, elles, ne servent
à rien, car très insuffisantes. Dans le meilleurs des cas, ça peut maintenir des
emplois là où il y en a, mais ça ne peut pas en créer. Même pas les 32h! La rupture,
là-dessus, doit être beaucoup plus forte et implique une rupture sur tout le reste. De
plus, on ne peut pas prendre des mesures radicales en France seulement : en raison de
lintégration énorme de la France au sein de lUnion européenne, sil
ny a pas coordination, surtout financièrement, on peut faire des choses, mais pas
jusque là. Les marges de manoeuvres nationales ne sont pas pour autant inexistantes mais
nous sommes maintenant dans un périmètre européen et cest ce niveau là
quil faut prendre le problème.
Q : Faudrait-il changer de mode de vie?
Nest-ce pas une politique malencontreuse qui a aboutit à dépeupler nos campagnes?
Navons nous pas en Limousin -partiellement désertifié- une qualité de vie autre
que dans les mégapoles? Au lieu de rassembler les populations dans les ZUP où on vit en
fin de compte très mal, ne vaudrait-il pas mieux revenir à une meilleure répartition
dans le territoire?
En parlant de
la démographie galopante, ne peut-on dire que cest un bon terreau pour
lintégrisme comme en Algérie (8 à 9 millions en 1962, 25 à 30 aujourdhui)?
R : Comme la Confédération paysanne, je suis à
fond les thèses de lagriculture paysanne : la conception du monde rural
a évolué. il y a bien, dailleurs, un retour de population vers les zones rurales
mais pas forcément agricoles, et les citadins y arrivent avec des désirs et des goûts
de citadins. La campagne doit être à la fois un lieu de production -et non pas un parc
naturel et sans paysans- et aussi un lieu de ressourcement pour les citadins. Ce retour,
on en a besoin mais pas pour retermiter la campagne.
Quant à la surpopulation, les
démographes pensent que nous allons vers une transition démographique : la population
mondiale va augmenter jusque vers 2050 et atteindre les 10 milliards dhumains puis
se stabiliser. En attendant cela, lInde va vers les 1 milliard 800 millions
dhabitants, lAmérique latine va croître de 3 fois sa population actuelle,
lAfrique, de 5! Les flux migratoires aussi vont sintensifier énormément. La
baisse de la démographie passe, et on le sait, par léducation des femmes. Ce sont
elles qui, en quelque sorte, tiennent
le robinet! (Rires)
La corrélation
est nette entre laccès à la santé et
la démographie. Ces problèmes doivent nous amener aussi à veiller à la sécurité
alimentaire, dautant plus nécessaire quil y aura des zones du monde
surpeuplées et quon ne laissera pas larme alimentaire à quelques-uns.
Q : Les forces existent, dites vous, mais
dispersées et inorganisées. Il y a quand même un phénomène nouveau, même limité,
mais porteur despoir : au moment des grandes conférences internationales, les ONG
se réunissent, des contre-sommets se tiennent où sentendent dautres voix de
la planète...
R : Cette opinion publique mondiale commence à
apparaître. il ny a pas encore despace public européen ni mondial, mais des
aires, des prises de conscience, surtout aux Etats-Unis, au Canada ou en Belgique où le
dynamisme et lampleur du mouvement associatif est fantastique. Un inventaire des
associations travaillant dans le même sens est-il à faire? Le Diplo y travaille. Günter Holzmann a proposé au
Diplo de constituer un premier états des lieux
des grands mouvements, des grandes associations ou ONG qui, aux quatre coins du monde,
oeuvrent pour des changements de société. Avec Ricardo Petrella qui suit cela de près,
la première estimation sélève à plus dun million. Cest là-dessus
quon va commencer à travailler : montrer à chacun que, nous croyant isolé, nous
sommes pourtant nombreux. Par exemple, laudience du Monde diplo sétend en Europe, en Amérique
Latine (de plus en plus déditions en langues étrangères).
Marie-France
Richard Eliet.
Sur ces
thèses, lire Géopolitique du chaos,
dIgnacio Ramonet
et pour une
critique radicale du journalisme de marché lire Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber,
104 pages, 30F.
[1] Pour l'instant tout est fait dans ce sens, mais on voit le résultat : 800 millions de personnes qui souffrent de disette.
[2] ce qui, du reste, a motivé en 1962 la création de la Politique Agricole Commune -PAC- qui avait pour but de retrouver l'auto-suffisance alimentaire en Europe,auto-suffisance qu'elle a plus que retrouvée puisqu'elle est devenue largement excédentaire.
[3] Safra : récolte de la canne à sucre
[4] Misères du présent, richesse du possible, Galilée, 1997.