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Débat coproduit par le cercle Gramsci et l’association France Amérique
Latine (F.A.L.), le 24 février 2005, salle JP Timbaud -Limoges, avec
Danielle BLEITRACH,
60 participants
Après une brève entrée en matière de Francis Juchereau au nom du cercle
Gramsci, Paloma LEON, présidente de France- Amérique Latine, présente notre
invitée
Paloma Leon :
Danièle Bleitrach va faire une présentation des résistances et des luttes
actuelles en Amérique Latine, continent qui se présente aujourd’hui comme le
laboratoire d’une mondialisation contre le libéralisme et l’impérialisme.
DB est une universitaire, sociologue, qui connaît de près l’Amérique latine.
Elle a écrit une dizaine de livres, de nombreux articles dans La Pensée, Les
Temps Modernes, Le Monde Diplomatique. Ses écrits traitent notamment de la
vie ouvrière et de l’usine, ainsi que de l’Amérique Latine. Elle vient de
publier avec Victor Dedaj un livre intitulé « Cuba est une île »
Par ailleurs, DB a été membre du Comité national du PCF, ainsi que
rédactrice en chef adjointe de l’hebdomadaire Révolution.
Danielle Bleitrach
Nous sommes entrés dans une mondialisation dont on parle beaucoup. Par
contre, l’Amérique Latine est un continent largement méconnu, bien que ses
peuples fassent des choses très intéressantes. Il importe donc qu’on sache
ce qui s’y passe.
Puisqu’il y a une mondialisation impérialiste, autant vaut qu’il y ait une
mondialisation des peuples.
Les Etats-Unis ont aujourd’hui un rôle hégémonique quasi impérial. Pour bien
comprendre ce qu’est cette puissance, ce que nous pouvons attendre d’elle,
je crois qu’il n’y a pas de meilleur observatoire que l’Amérique Latine.
Dans le cadre de cette mondialisation impérialiste, notre attention pour ce
sous continent se justifie également dans la mesure où l’Amérique latine
mène un combat qui, dans le fond, est proche du nôtre. Nous sommes à la
veille d’un référendum pour l’approbation ou non d’un Traité constitutionnel
marqué par le néo libéralisme. Et en matière de lutte contre les systèmes de
« grands marchés » ce qui se passe en Amérique Latine est tout à fait
passionnant.
Pendant 20 ans, en Amérique, au sud du rio Grande, les recettes néo
libérales furent appliquées avec un dogmatisme effréné. Ces techniques ont
d’abord été expérimentées dans deux pays. Dans l’Angleterre de Mme Thatcher
et au Chili, avec les Chicago boys chiliens qui ont profité du coup d’état
de Pinochet (1973) pour mettre en oeuvre leurs recettes.
Ces politiques, appliquées pendant plus de 20 ans avec une rigueur extrême
se sont traduites par de véritables catastrophes sociales dans tout le
sous-continent.
Au niveau des chiffres (source CEPAL –organisme officiel d’Amérique Latine
et des Caraïbes ), dans la période 1994 - 2003, le transfert négatif des
ressources était en Amérique latine de 29 milliards de dollars, tant à cause
du retrait du bénéfice du capital étranger qu’en raison du service de la
dette qui, dans certains pays, dépasse 50% du PIB.
De ce fait, le chômage et la misère touchent des couches de plus en plus
grandes de la population. 102 millions de personnes vivent dans l’indigence
la plus totale soit 20% de l’ensemble de la population. Au Honduras, 67% des
habitants sont touchés par la misère, Haïti est un pays sinistré. 54
millions de latino américains souffrent de malnutrition etc. Dans ce
continent le renforcement des inégalités a été infiniment plus dramatique
que chez nous.
Puis survint l’effondrement de l’Argentine (décembre 2001), le grand choc,
celui que tout le monde a vu. Le Produit Intérieur (PIB) de ce pays a
brutalement chuté de 20%. Cet événement a été d’autant plus fortement
ressenti que l’économie argentine était donnée en modèle. Aujourd’hui encore
une bonne partie de sa population est plongée dans la misère.
De plus, accompagnant l’exploitation économique, ce continent a été livré à
une violence difficile à imaginer. Nous n’en sommes d’ailleurs guère
informés.
Un personnage comme John Negroponte est exemplaire de cette situation.
Negroponte est maintenant ambassadeur ou plutôt proconsul des USA à Bagdad.
En arrivant au Moyen orient ce dernier ne fit que poursuivre une politique
qu’il avait expérimentée lui-même en tant qu’Ambassadeur de Reagan au
Honduras. Politique illustrée notamment par les sévices d’ « escadrons de la
mort » laissant sur leur passage des victimes par dizaines de milliers au
Honduras, au Salvador, au Nicaragua, au Guatemala.
Or ce personnage, le plus grand terroriste qui soit, vient d’être désigné
par Bush comme son représentant chargé de la lutte antiterroriste des
Etats-Unis !
Parlons aussi de « l’Ecole des Amériques » (école des assassins).
L’Ecole des Amériques a été installée en 1947 au Panama. Cette école a formé
les tortionnaires qui ont sévi en Amérique centrale ainsi que dans le cadre
du plan Condor, lequel a rassemblé le Chili de Pinochet, le Paraguay de
Stroessner, l’Argentine de Videla pour anéantir leurs opposants. Devenue
embarrassante, cette Ecole a été rapatriées sous Clinton en Géorgie.
Ce qui se passe aujourd’hui à la base de Guantanamo, à la prison d’Abou
Grahib, ou sur la base de Diego Garcia, n’est jamais que la reproduction de
ce qui se pratiquait hier à l’Ecole des Amériques.
Pendant les années Reagan (les années 80), le pouvoir dans beaucoup de ces
pays consistait en une alliance entre les propriétaires terriens, les hommes
de main de ces propriétaires appelés paramilitaires et l’armée nationale du
pays, financée en général par les Etats-Unis. Ce schéma perdure en Colombie.
Selon que la mission était officielle ou non on avait affaire à un militaire
ou à un paramilitaire. En fait, les mêmes individus étaient chargés de
maintenir un système d’exploitation terrible. Encore aujourd’hui les
situations d’esclavage, les assassinats de prêtres … restent monnaies
courantes.
Dans la période qui coïncide avec le mandat Clinton (années 90) il a été
estimé que le marché pourrait suffire. Le pouvoir fut enlevé aux
tortionnaires, aux « ganaches », lesquels furent remplacés par une
démocratie avec des élections contrôlées de a à z. En parallèle, l’amnistie
générale fut prononcée. Les tortionnaires ne furent pas inquiétés. L’armée
reste ce qu’elle est.
Toutefois dans ces pays une situation de contestation générale de l’ordre et
de la justice est apparue. Alors que des milliers de personnes avaient
disparues, que des familles entières étaient décimées, les pouvoirs
judiciaires décidaient l’amnistie générale. Une situation de crise de
légitimité de l’appareil judiciaire surgit donc partout.
S’ajoutait à cela une crise générale des partis de gauche et des syndicats.
Ainsi les privatisations affaiblirent notablement le syndicalisme, car
nombre de ses bases militantes étaient dans les services publics. Dans le
même temps l’effondrement de l’URSS (décembre 1991) provoqua la perte de
repères et d’appuis de nombreux militants et formations politiques. Ainsi
les forces politiques traditionnelles n’avaient plus le même impact. L’idée
qu’on ne pouvait pas faire autrement avait gagné. Pendant 20 ans les peuples
de d’Amérique latine ont tout accepté.
Pensant profiter de cette crise, les Etats-Unis décidèrent d’étendre au sud
du continent l’alliance économique mise en place entre le Mexique, le Canada
et les Etats-Unis (ALENA). Pour mémoire c’est au moment même de la signature
de l’ALENA, en janvier 1994, que le sous commandant Marcos et ses amis
déclanchèrent l’insurrection Zapatiste au Chiapas. L’ALENA est un grand
marché théoriquement ouvert, sauf aux hommes (gare aux latinos qui cherchent
à franchir la frontière, véritable mur séparant les Etats-Unis du Mexique).
Les conséquences de l’ALENA sont, par exemple, la ruine de nombreux
producteurs de maïs mexicains et la dépendance alimentaire (importations de
maïs US subventionné). Les Etats-Unis voulurent donc étendre cet accord au
reste de l’Amérique Latine. Je cite à ce sujet Colin Powell « définissant »
la future zone de libre échange des états du continent américain, l’ALCA,: «
notre objectif est de garantir pour les entreprises américaines le contrôle
d’un territoire qui s’étend de l’Arctique à l’antarctique et le libre accès
sans obstacle de nos produits, services, technologies, capitaux pour tout un
continent. Ce projet constituera un corset légal qui fera que les états et
nations n’auront plus aucune arme pour faire face à cette libre concurrence
».
Mais des changements importants sont intervenus un peu partout en Amérique
latine dans la dernière période. Ainsi en 2002, au Venezuela, un coup d’état
contre le président Chavez a échoué, preuve que la CIA avait perdu la main.
Lors d’une réunion au Mexique, en janvier 2004, les Etats-Unis s’attendaient
à ce que son projet de zone de libre échange passe facilement. Or ceux-ci se
heurtèrent à une double résistance. D’un côté avec le Brésil, l’Uruguay et
l’Argentine qui forment le MERCOSUR, sorte de marché commun entre ces 3 pays
et , de l’autre côté, « le diable » c'est-à-dire l’alliance entre Cuba, le
Venezuela de Chavez et des poussières d’îles en général anglophones comme la
Jamaïque qui forment le CARAMECOM.
Les pays au sud ont voulu conserver le MERCOSUR, Le Venezuela a réclamé un
référendum dans tous les pays, de sorte que L’ALCA n’a pas été ratifiée.
Beaucoup de transformations sont intervenues pendant année 2004. On constate
un réveil de tous les mouvements indiens dans les pays andins en Bolivie, au
Pérou, en Equateur. En particulier en Bolivie où les américains ont voulu
mettre la main sur le gaz. Là, les indiens ont manifesté et chassé un
gouvernement voulant privatiser. La conscience politique des indiens est
très élevée, en dépit d’une très violente répression contre eux (30 tués
dont personne ne parle)
Ce sont les peuples, mais aussi les gouvernements qui bougent : le Brésil de
Lula, l’Argentine de Kirchner ainsi que les 2 diables, Cuba et le Venezuela.
On notera aussi que le gouvernement du Panama est passé à gauche. Au
Salvador, lors des dernières élections, le candidat de gauche (communiste) a
obtenu 45% des voix. Ici la victoire de la gauche a été bloquée par les
pressions des Etats-Unis sur les familles des travailleurs migrants
salvadoriens aux USA (chantage au blocage des mandats). Au sud, l’Uruguay
était le dernier pays du MERCOSUR qui n’était pas à gauche. C’est maintenant
chose faite. Le système institutionnel paralysant qui perpétuait une
alternance entre 2 partis du même acabit ( Blanco et Colorado) a explosé du
fait de la victoire d’une alliance entre des petites formations socialistes
et communistes, lesquelles ont bénéficié des mouvements sociaux en essor,
notamment ceux contre l’ALCA.
Il y a la Colombie où la situation est très dure. Il s’y passe des choses
atroces. La Colombie est le lieu où les américains ont concentré leurs
forces. La principale base militaire US en Amérique du Sud se trouve dans ce
pays (sur un total de 100). C’est une zone qui menace le Venezuela et
Chavez. Si les américains n’étaient pas tenus en Irak, il est probable
qu’ils seraient intervenus militairement contre le Venezuela ou Cuba.
De plus, il est possible que la Colombie comme le Mexique aient des
gouvernements de gauche après les prochaines élections, ce qui rend la
situation très dangereuse.
Ce qui est remarquable en Amérique latine, c’est que nous avons une
articulation tout à fait nouvelle. Il s’agit de l’articulation entre des
mouvements politiques, des mouvements sociaux, des formes de démocratie
participatives On assiste vraiment à une politisation accélérée de tout le
continent sous des formes particulières à chaque pays et entièrement
nouvelles : par exemple, les cercles bolivariens au Venezuela ou les
mouvements indigènes… Ces formes de politisation accélérées inscrivent dans
un mouvement général la politique faite d’en haut et celle d’en bas : la
politique du quartier, celle du comment répondre aux équipements, les
préoccupations des gens sur la privatisation du gaz et l’organisation de la
résistance.
Là-dessus apparaissent des gouvernements. Tous n’ont pas la force de celui
de Chavez. Par exemple au Brésil, même si on se demande où peut aboutir la
politique de Lula, il s’avère que ce dernier joue pleinement son rôle dans
la lutte contre l’ALCA.
Il y a donc une articulation entre les gouvernements, les mouvements
populaires et le rôle des intellectuels dont la tradition d’engagement est
particulièrement forte en Amérique latine. C’est un continent en
effervescence qui fait une politisation magnifique avec des formes nouvelles
à partir de la question de l’ALCA, mais aussi à partir de celle des Sans
terre etc.
Il y a aussi le rôle de l’armée. Chavez y a beaucoup insisté. Le problème
est : avons-nous affaire ou non à une armée du peuple, « légitimiste » ?
Comment fonctionne-t-elle ?
La question « qu’allons nous pouvoir faire ? » est à l’ordre du jour en
Amérique latine : Vient alors une proposition tout à fait intéressante faite
par le Venezuela : celle de « l’alliance bolivarienne ».
Alors, pourquoi Bolivar ?
Autour de 1823, à la doctrine de Monroe proposant aux ex colonies
américaines de se protéger de l’Europe, Bolivar, citoyen vénézuelien,
répondait par l’union des républiques latines. Il créa donc dans cette zone
une union.
Un peu plus tard, José Marti, qui deviendra le héros national de Cuba,
partit défendre le Venezuela contre les Etats-Unis. Il adopta, à la suite de
Bolivar, le même principe d’union des pays latinos avec comme mot d’ordre :
« nuestra america ».
Cette idée est reprise aujourd’hui par Chavez qui a décidé de lancer ce
qu’on appelle l’ALBA. (Alba veut dire aube en espagnol). Il s’agit donc
aussi d’un jeu de mots par rapport à l’ALCA (la zone de libre échange voulue
par les Etats-Unis).
C'est-à-dire qu’au traité néo libéral un autre mode d’intégration
continentale est proposé : le modèle bolivarien.
Quels en sont les principes. D’abord le contrôle par chaque nation de son
économie grâce à une monnaie propre. Les sociétés multinationales ne doivent
donc pas être maître de chaque gouvernement, de chaque état par le biais du
dollar. (par exemple, le dollar s’est substitué récemment à la monnaie de l’Equateur)
Il faut ensuite que le développement se fasse par des accords bilatéraux
d’échanges mutuels où les multinationales ne peuvent dominer. Des accords
sont déjà mis en place entre le Brésil, l’Argentine, différents pays, où
chaque ressource s’échange dans des rapports mutuellement avantageux. Et
c’est en pleine dynamique.
Mais cela ne s’arrête pas là. L’administration Clinton avait proposé à la
Chine, pays donnant sur l’Océan Pacifique, de conclure des accords entre
pays situés de part et d’autre de cet océan. Ainsi des accords « Sud-Sud »
comportant des échanges technologiques ont été conclus avec le Brésil, le
Chili, mais aussi avec Cuba, le Venezuela…
Derrière ces accords Sud-Sud nous retrouvons la grande idée des pays Non
alignés : conclure des accords mutuellement avantageux basés sur le
développement des pays du Sud.
Il est extraordinaire qu’on ignore complètement que des continents entiers
bougent. Toute cette géopolitique nous est masquée, ici.
On est cependant entré dans une nouvelle ère.
Mais cette situation est dangereuse, en raison de la crise qu’affrontent les
Etats-Unis : crise du dollar et crise de confiance des marchés financiers.
Il est bien évident qu’un tel processus va être soumis à des pressions, à
des efforts de plus en plus grands pour l’arrêter.
Avant d’entamer le débat, je vais laisser la parole à France Amérique Latine
qui nous relatera deux exemples significatifs illustrant ces politiques de
répression en Amérique latine
Paloma Leon
Au plan national, France- Amérique latine a pour vocation de parler de tous
les pays d’Amérique latine. Localement nous faisons ce que nous pouvons pour
donner à connaître dans la région les problèmes latino-américains.
Je souhaite d’abord intervenir sur la Colombie. Actuellement les médias
parlent beaucoup de la Colombie à travers l’enlèvement d’Ingrid Bétancourt
par les FARC (Forces Armées Révolutionnaires). Nous devons nous en inquiéter
et participer à la campagne qui est menée pour sa libération. Mais je dois
dire qu’il y a beaucoup d’autres enlèvements, et que les FARC ne sont pas
les premiers dans la course aux enlèvements et aux disparitions.
Maurice Lemoine, ce matin même, disait sur France Info que les disparitions
et les assassinats dans ce pays étaient pour 60% redevables aux paras
militaires et à l’armée colombienne.
Je voudrais donc parler du cas de Luz Periz , syndicaliste colombienne
emprisonnée par le gouvernement colombien, parce qu’elle était venue en
Europe faire campagne pour dénoncer la situation dans son pays..
Je voulais également informer de l’assassinat d’Afredo Correal de Andreis,
professeur de sociologie et conseiller de la CUT, le syndicat ouvrier de
Colombie.
La Colombie a remplacé le Brésil dans le rôle du gendarme ou plutôt de point
d’appui très fort
pour les Etats-Unis. Il faut dire que le Venezuela, pays contigu à la
Colombie, fournit beaucoup de pétrole aux Etats-Unis,
Danielle Bleitrach
Et la Chine se met à acheter le pétrole vénézuélien.
Au Moyen Orient, les américains sont là essentiellement pour contrôler
stratégiquement la région. Mon hypothèse est qu’ils visent à terme la Chine.
Mais les principaux fournisseurs en pétrole des Etats-Unis restent le
Mexique, le Venezuela et un peu le Brésil.
C'est dire que l’essentiel des approvisionnements énergétiques des
Etats-Unis dépendent de l’Amérique latine. C’est donc vraiment leur arrière
cour. Et si l’on y touche, on touche à leur puissance.
Paloma Leon
Afin de recadrer un peu ce qui se dit dans les médias sur la situation en
Colombie,
je rappellerai aussi qu’en 2004, 48 syndicalistes ont été tués en Colombie ;
90 l’année précédente.
Je voulais aborder également le Chili.
Plus d’un million d’indiens Mapuche vivent au sud du Chili. Ils luttent
depuis 3 ans contre le gouvernement chilien afin de pouvoir récupérer leurs
terres. Et non seulement on le leur refuse, mais on les déplace et les
réprime très fortement. Un jeune homme de 17 ans a été assassiné lors d’une
manifestation pacifique il y a deux ans. Des enfants sont enlevés et soumis
à des tortures morales, la police débarque dans les communautés, saccage
tout. Et ceci est l’« œuvre » d’un gouvernement démocratique, celui de
Ricardo Lagos.
Au départ ces luttes étaient très centrées sur la défense de leur identité
et la récupération de leurs terres. Mais comme le remarquait Danielle
Bleitrach, on observe une évolution. Un souci écologique vraiment très fort,
est né et s’amplifie par rapport à la déforestation organisée en Patagonie,
notamment par des multinationales japonaise.
Des luttes par rapport à l’eau se développent aussi un peu partout en
Amérique latine. Ainsi en Bolivie, parallèlement aux mouvements contre la
privatisation du gaz naturel, de fortes manifestations pour l’eau ont eu
lieu contre Vivendi, par exemple. Je crois que l’eau est un enjeu
stratégique. C’est une bataille pour le contrôle des ressources naturelles
que va mener les Etats Unis dans peu de temps, juste après celle du pétrole.
Il existe aussi une prise de conscience de la situation de la femme dans ces
communautés.
Alors que dans nos pays l’image des indigènes reste très folkloriste,
ceux-ci mènent pourtant des luttes pleines d’enseignements pour nous.
DEBAT
Une intervenante ;
Etant donné tout ce qui semble se mettre en place, on peut se douter qu’il
va y avoir une réaction de la part des EU qui, naturellement, ne vont pas
accepter cela. Alors, comment ces gens qui sont entrain de faire tous ces
efforts pour trouver une nouvelle voie, vont pouvoir ou auront les moyens de
résister à la contre attaque.
Lucien Sage
Question un peu provocante peut-être ?
Vous avez évoqué des mouvements de légitimation, de légitimité : le
Venezuela, Lula. Et Cuba là dedans ? Cuba n’apparaît-il pas finalement comme
un des éléments dont la légitimité peut éventuellement être mise en doute,
disons dans ce combat
DB
La première question aborde le danger de la période et comment les peuples
vont pouvoir résister.
Il y a la solidarité. FAL, à côté de nous, en est un exemple. Nous avons
aussi notre rôle, même modeste, à jouer. S’informer est aussi une nécessité.
Mais il n’y a pas l’assurance de gagner : c’est une lutte.
Il vient d’y avoir à Caracas un événement tout à fait remarquable, un
colloque qui s’appelait « La défense de l’Humanité ». L’idée était de
rassembler un grand nombre d’intellectuels. Ce colloque disait : « voilà
nous sommes rentrés dans une période où ce qui se joue, c’est le sort de
l’humanité et non simplement la question d’une société qu’on préférerait
d’une manière ou d’une autre. Nous sommes aujourd’hui confronté à quelque
chose où se joue la survie de l’humanité, à une lutte contre la dévastation
de la planète ». Les être humains, notamment dans le Sud, sont entrés dans
ce processus de destruction, à la fois de l’environnement, des moyens, des
ressources. Certains Etats refusent le protocole de Kyoto ou permettent
qu’un continent comme l’Afrique soit dévasté par des maladies qui peuvent
être aidée ou qui sont curables. Quand l’argent fonctionne essentiellement
pour un système comme celui des EU où c’est la dépense militaire (guerre «
préventive ») qui contribue à sa survie, on entre dans une situation
d’accroissement des dangers.
Cette situation concerne les hommes bien au-delà des clivages traditionnels
entre les forces de gauche et de droite. Elle engage ceux qui ont conscience
de la nécessité de défendre l’Humanité.
De ce point de vue le continent latino américain est largement en avance sur
nous. La prise de conscience y est beaucoup plus forte. Ce n’est pas un
hasard si les indiens, tellement attachés à la défense de la terre, de
l’environnement, de la planète, se mobilisent à leur tour pour les
ressources. Le sens de leurs luttes a une dimension à la fois sociale et de
survie de l’Humanité, ce qui donne une ampleur énorme à la réflexion.
Mais je vais répondre plus explicitement à votre question de la capacité de
résistance des peuples. Il y a eu le cas de Chavez. Quand, après deux ans de
pouvoir, il voulut toucher au pétrole, les dirigeants des pétroles
nationalisés vénézuéliens, complètement liés au secteur pétrolier US, ont
déclanché une grève immense. L’économie s’est effondrée, un coup d’état est
survenu ; Chavez a été emprisonné. Or par chance Chavez était lui-même un
militaire et l’armée était loyaliste. Mais il faut dire aussi que le peuple
s’est fortement mobilisé.
Les deux sont indispensables. C’est ce qui fait l’originalité de l’Amérique
Latine. L’armée toute seule risque de passer aux mains de ces chefs
réactionnaires qu’on connaît bien, mais un peuple sans armée, va souvent au
massacre. Chavez a d’ailleurs souligné à Porto Alegre la nécessité de cette
alliance entre une armée populaire et un peuple.
Cela m’emmène à la deuxième question sur Cuba. Quand on regarde Cuba
d’Amérique latine et quand on le regarde des salles de réactions
parisiennes, ce n’est pas du tout la même vision qui en ressort. Qu’on le
veuille ou non, nous avons aujourd’hui affaire à un système de propagande
que nous prenons pour de l’information. La presse française est dominée par
deux marchands d’armes (Dassault et Lagardère) et peu de journaux échappent
à des annonceurs comme, par exemple, Publicis qui a comme principal client
l’armée nord américaine. Connaissant le continent latino américain, quand
j’entends dire qu’il y a une dictature à Cuba, j’ai envie de rigoler. Parce
que la véritable dictature qui s’exerce sur ce continent est celle des
Etats-Unis, des gouvernements qui lui sont soumis, comme celui du Honduras,
obligé de présenter à l’ONU une motion contre Cuba alors que les enfants y
sont massacrés par des escadrons de nuit. A Cuba aucun enfant ne dort
dehors, tous les enfants sont nourris etc.
Cela fait 10 ans que je travaille sur Cuba comme sociologue et que j’y vis
dans les cités HLM. Et j’ai peut-être une autre vision. Le ministre actuel
de l’agriculture du Brésil assistait un jour à une de ces réunions où des
intellectuels se proposaient de mettre en accusation Cuba. Il leur dit : «
vous êtes fous, vous ne voyez pas le rôle de résistance qu’a joué Cuba dans
tout le continent latino américain ; le respect dont jouit Cuba ».
Ce qu’il faut bien voir, c’est que non seulement Cuba jouit dans le
continent d’une réputation de pays parmi les plus démocratiques, mais encore
du pays qui manifeste la plus grande solidarité.
Au Venezuela, pendant que les enseignants et les médecins vénézuéliens
désertaient les barios les médecins et les enseignants cubains venaient
soigner et éduquer les plus modestes. Le peuple n’est pas idiot, il voit
lorsque des choses se réalisent en faveur de ses droits, que ce soit en
matière de santé ou d’éducation. Il y a eu 1,2 millions vénézuéliens
alphabétisés à partir d’une méthode particulière, celle que Cuba propose
gratuitement à l’UNESCO pour essayer de lutter contre l’analphabétisme dans
le monde
Je sais que beaucoup de questions se posent sur Cuba comme le multipartisme,
le monopartisme, la répression. Ces questions sont d’ailleurs en débat dans
la société cubaine, de la base au sommet. Mais parlons et partons de la
réalité de ces sociétés, de ce que sont ces peuples, de la dureté de leur
condition. Remettons à leur vraie place les horreurs. Pourquoi Rigoberta
Manchu ou Garcia Marquez se sont dressés quand on a attaqué Cuba ? Parce que
Rigoberta Manchu a connu au Guatemala les femmes éventrées par les paras
militaires de Negroponte. A partir de là, Cuba, son rôle, sont appréciés
très différemment.
Il faudrait peut-être encore réfléchir à ce que nous appelons la démocratie.
Je tiens à la démocratie, je me vois mal vivre dans un pays où il n’y ait
pas plusieurs partis. Je suis attaché à ma forme de démocratie parce qu’elle
a été produite par mon histoire. Mais je voudrais qu’on laisse aux peuples
le soin de choisir, d’échanger, chacun à son rythme. Cette acceptation de
l’unité dans la diversité est encore une leçon de l’Amérique latine,
aujourd’hui.
Certains opposent des choses que les latinos n’opposent pas, eux. Est-ce que
Lula a raison ? Est-ce qu’Untel a raison ? Est ce qu’il faut faire ceci ?
Tout le monde discute, mais on n’oppose pas.
Un certain gouvernement aux Etats-Unis prévoit la transition démocratique de
Cuba en pensant que Philipp Morris prendrait le tabac, Baccardi le rhum,
Lookeed ceci, etc. Je ne suis pas sûre que ce soit cela la transition
démocratique. C’est un peu celle qui est prévue pour l’Irak, celle que la
loi Elms-Burton, instaurant un blocus commercial de l’Ile, voudrait
préparer.
Une intervenante
Est-ce qu’il y a des interférences entre ces mouvements de résistance qui
naissent en Amérique latine et les forums sociaux et continentaux.
DB
Oui. D’ailleurs cette année le Forum social de Porto-Alegre a franchi un
nouveau seuil. La situation en Amérique latine a joué un rôle très important
sur ces forums. En particulier depuis un an grâce à l’effet des luttes multi
terrains. Chavez y a prononcé la phrase traditionnelle du Che : « le premier
devoir du révolutionnaire est de faire une révolution ». Chavez voulait
dire: « maintenant on commence à avoir une expérience, il ne s’agit plus
simplement de proposer des critiques et des analyses, mais de savoir comment
faire pour passer à un autre niveau, afin d’affronter vraiment les problèmes
qui sont devant nous ». Je crois qu’on en est là. Un prochain forum devrait
d’ailleurs se tenir à Caracas.
C’est intéressant qu’il y ait eu ce foisonnement, cette multiplicité pendant
un temps, mais je pense que maintenant quelque chose est entrain de se
stabiliser. Les forums vont être plus orientés vers l’idée d’un changement
nécessaire de société pour éviter la catastrophe, ainsi que vers les moyens,
les expériences à mettre en œuvre pour cela. C’est multi terrains. Par
exemple, on est entrain de mettre en place en Amérique latine une télévision
genre « CNN
anti-impérialiste ». Il s’agit de rompre ainsi le monopole de l’information.
Donc il y a un grand questionnement qui va devenir concret.
Croyez bien, les latinos américains sont tout à fait conscients du fait que
s’il n’y avait pas la guerre en Irak, leurs mouvements, leurs expériences
seraient arrêtés.
Nous pouvons tirer leçons pour nous-mêmes de ce qui se passe en Amérique
latine, notamment en terme de rencontres, d’échanges d’expériences diverses
et de leurs bénéfices,
de volonté de se connaître et de se respecter. On en est au stade de
l’expérimentation. Chavez disait : « il faut le socialisme », mais je dirai
: sans modèle. On est, là, devant une invention politique, une réflexion,
une nécessité du changement qui, à l’inverse de ce que nous avons connu pour
la plupart d’entre nous, se fait sans modèle.
Une intervenante
J’ai une autre question concernant cette montée des alliances entre
différents pays d’Amérique latine. En quoi, et je sais que vous n’êtes pas
une spécialiste de l’Orient, est-il prioritaire pour les EU d’aller faire la
guerre en Irak, quitte à laisser du temps à ces pays de prendre de la force
et de l’ampleur ?
DB
Les question du Moyen-Orient, de l’Afrique ou de l’Amérique latine me sont
plutôt familières.
Il me semble que les EU n’ont pas mesuré l’ampleur de la résistance en Irak.
Ils pensaient que l’opération serait vite accomplie dans un pays épuisé par
10 ans d’embargo.
Donc l’armée américaine est littéralement fixée au sol. C’est une
catastrophe pour les Etats-Unis, parce que, dans le fond, le dollar ne
repose que sur leur puissance militaire et leur monopole de la planche à
billets. (Les Etats-Unis ont un endettement supérieur à celui du Honduras
-67% du PIB-, mais l’immense privilège de rembourser leur dette en imprimant
des dollars. Le Honduras, lui, doit se saigner pour se procurer des dollars,
lesquels permettront de rembourser la dette etc.)
Quand Bush a été réélu, sa politique d’armement a irrité les marchés
financiers qui ont joué contre le dollar en se réfugiant dans d’autres
monnaies (€, yen…), le faisant chuter. Là-dessus la Chine, des pays arabes
ont joué à leur tour contre le dollar. Cette situation imprévue met
actuellement l’administration US aux prises avec d’énormes contradictions.
Cuba a d’ailleurs profité de cette conjoncture pour « dédollariser » son
économie et remettre en selle le peso cubain. (Fin du dollar comme monnaie
convertible, fin de sa libre circulation dans le pays parallèlement au
peso). C’était un clin d’œil à toute l’Amérique Latine. L’Argentine, face à
sa crise d’endettement, avait d’ailleurs opéré de manière similaire quelques
temps auparavant.
De son côté Chavez propose qu’une monnaie unique, le Sucre, soit créée dans
les républiques bolivarienne. (Le Sucre était la monnaie de l’Equateur,
remplacée récemment par le dollar). C’est encore un défi extraordinaire
lancé par l’Amérique latine, qui s’ajoute aux accords pétroliers passés
récemment avec le grand Satan iranien.
Alors vous avez raison, la question reste : jusqu’à quand les Etats-Unis
tolèreront-ils ça ?
La même intervenante
Le point final appartient toujours aux EU
DB
Rien n’est sûr, rien est définitif. Quand Bush est arrivé à Mexico en 2004,
la preuve était faite qu’il allait faire signer l’ALCA. Et tout à coup, à sa
grande surprise, l’ALCA ne fut pas signée, parce que des peuples politisés
s’étaient révoltés un peu partout : cette effervescence politique sans
modèle dont on vient de parler.
Il y avait donc globalement un rapport de force permettant aux chefs d’Etats
latino américains d’écarter un traité.
Les peuples et pays d’Amérique latine savent qu’il leur faut trouver les
outils d’une maîtrise ; ils savent que les abandons de monnaie, les
privatisations ouvrent une voie sans issue, les livrant aux sociétés
multinationales .
.
FJ
Ce qui s’est passé en Argentine est extraordinaire. La société s’est
effondrée. Du jour au lendemain, des classes sociales entières vivant dans
le confort sont tombées dans une précarité parfois extrême. Il y a eu de
grandes manifestations contre le gouvernement, les politiciens, la
corruption générale. Mais ces manifestations n’ont pas été
instrumentalisées, comme d’habitude dans ces pays, par un parti de l’ordre,
une junte militaire. D’ordinaire ces situations d’effondrement avaient
tendance à générer des états forts, des états fascistes, alors qu’ici la
solution de la dictature n’a absolument pas supplanté la démocratie.
DB
L’Argentine est un cas assez particulier, car c’est le seul pays où l’on
peut penser qu’il y a eu un peu l’équivalent d’une dictature populiste à
l’européenne ; bien que le péronisme ne puisse se réduire au fascisme,
encore moins au nazisme. L’Argentine est paradoxale. C’est le pays où
l’influence européenne est la plus forte.
En Amérique latine les juntes militaires n’ont jamais été portées par des
mouvements populaires, mais ont été liées à des interventions extérieures,
que ce soit au Chili ou ailleurs. Ce sont les EU liés aux hiérarchies
militaires formées à l’Ecole des Amériques qui, en général, imposaient une
dictature au mouvement populaire. Tous les mouvements populaires latino
américains sont des mouvements de gauche.
En Equateur Guttierrez, qui a été porté par une volonté des indiens, a viré
du côté des
américains. Au Nicaragua les américains disaient du dictateur Somoza : «
c’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute ». Après sa chute, la
guerre des contras soutenus par les américains a épuisé des années durant le
peuple nicaraguayen et miné le régime sandiniste. Alors tout le monde, y
compris la sociale démocratie européenne, a appelé aux élections. Derrière
cela se tenait un discours : « vous aurez de l’argent, on arrêtera de vous
tuer, de vous massacrer, si vous acceptez de voter enfin pour la droite ».
Les gens, à la fin, ont laissé tomber. En attendant le Nicaragua est
redevenu un pays où l’analphabétisme bat à nouveau des records. Ils n’ont
pas eu l’argent et l’Europe ne s’en préoccupe plus. La démocratie règne.
Claude Gobeaux
Je voudrais savoir quel jugement vous portez sur la politique actuelle de
Lula. Tant du point de vue international, avec le G20 par exemple, que du
point de vue intérieur, avec le mouvement des Sans terre. Pour résumer :
Lula est sur une ligne de crête qui n’est pas facile à tenir. Est-ce que
vous pensez qu’il a raison, ou est-ce que vous pensez que l’échec au Brésil,
qui serait dramatique et mettrait un coup d’arrêt à toute l’Amérique du sud,
est possible ?
DB
Vous posez une question tout à fait fondamentale. Qui peut y répondre ? Vous
avez cerné les données du problème. Je ne peux pas en dire beaucoup plus.
Lula est dans une situation difficile, sur le fil du rasoir. Il est clair
qu’il a adopté une politique néo libérale. Ses conseillers, en particulier à
la banque du Brésil, disent qu’il faut céder. En même temps il joue un rôle
essentiel parce que sans le Brésil la résistance à l’ALCA n’aurait pas lieu.
C’est vrai que, par exemple, en ce qui concerne les Sans terre ou son
programme zéro faim, les buts ne paraissent pas atteints. En même temps il y
a des liens qui se créent, des liens qui sont très importants. C’est ce
qu’est venu dire Chavez à Porto Alegre où il n’a pas du tout attaqué Lula.
Et je crois que ça aussi c’est une donnée de l’Amérique latine. Chacun se
dit : comment peut-on faire ? Moi quand j’entends dire : Lula il a trahi ou
Lula il est très bien etc. j’ai envie de dire : de quoi on parle ? Est-ce
qu’on voit la nature des enjeux ! Bien sûr ça me plairait que Lula fasse
plutôt ceci ou plutôt cela. En même temps je pense qu’il y a un certain
niveau de conscience dans le peuple brésilien. On ne peut pas dire qu’il ait
perdu les dernières élections municipales. Mais la pression continue. Alors
là aussi ça dépendra des avancées du peuple brésilien, de ses prises de
conscience et de sa lutte. Et puis, peut-être que ces liens qui se créent
avec des échanges bilatéraux, ceux qui sont entrain de se mettre en place en
particulier avec le G20 permettront des choses. Non, ce n’est pas le temps
du triomphe, ce n’est pas la construction d’un paradis dans le bonheur. Il y
a des gens qui se battent.
Joannès Billo
Je voudrais poser une question sur la démocratie. Je pense que c’est une
grande question qu’on se pose aussi chez nous. Il apparaît de plus en plus
un décalage fondamental entre le pouvoir politique et le pouvoir économique.
On se heurte au pouvoir économique qui se présente comme un véritable
gourou. Là bas ça veut dire les militaires, les gros propriétaires terriens,
ça veut dire la dictature de ceux qui provoquent toutes sortes de chantages.
Mais il ne faut pas s’imaginer que ces gens là, battus, se mettent
tranquillement dans l’opposition, qu’ils ne complotent pas. Pour faire plier
ce pouvoir économique, il faut effectivement des gens courageux. Je pense
que Chavez ira jusqu’au bout, si on ne l’assassine pas avant. Et puis le
reste, je ne sais pas. L’histoire répondra à ma place.
DB
Dans le livre que nous venons d’écrire avec Viktor Dedaj, je dis : «
aujourd’hui, on plante la démocratie comme jadis on plantait le drapeau de
l’inquisition dans le cœur de l’indien ».
Dans la démocratie le pouvoir est par le peuple, pour le peuple : c’est
essentiel. Je crois que c’est par la démocratie ainsi conçue qu’on changera
la société, que tout pourra se transformer.
Mais qu’est-ce qu’on donne, nous, comme définition de la démocratie ? Ne
l’a-t-on pas vidée de son contenu en la transformant en rituel ?
Quelle démocratie s’il n’y a qu’alternance sans alternative ? Quelle
démocratie, quels choix si nous ne sommes pas informés ?
Tout à l’heure je vous ai dit : il y a 200 millions d’américains qui votent
dans des conditions plus ou moins claires pour un individu qui décide de
transformer la planète selon ses intérêts et s’impose au monde entier qui ne
l’a pourtant pas élu.
Sans pour autant renoncer à la démocratie, il faudrait quand même qu’on y
réfléchisse.
A propos de la démocratie de Cuba, j’ai étudié dans mon livre la
restructuration sucrière.
La mono industrie sucrière a été l’histoire de Cuba, celle de l’esclavage
puis du néo colonialisme US. Il reste aujourd’hui 400 000 travailleurs du
sucre. Mais, parce que le marché du sucre est ce qu’il est, il a fallu
restructurer : la moitié des industries sucrières vont être supprimées et
100 000 travailleurs du sucre enlevés de ce secteur. Vous vous rendez compte
! Comparé à nous, cela représente plus que les restructurations des mines et
de la sidérurgie réunies.
Avez-vous entendu parler de cette restructuration qui s’est passée en 2003.
? On nous parle de dissidents, mais pas un mot de cette restructuration,
pourtant risquée pour le régime. J’ai été voir comment elle se passait.
J’ai vu toutes les familles consultées quatre fois et des propositions de
reconversion ne se soldant par aucune perte d’emploi et de salaire. Alors si
ce petit pays, sous développé, peut faire cela, que pourrions-nous faire !
Comment se passeraient toutes les restructurations, tous ces drames du
chômage !
Pour moi il s’agit de communiquer sur les expériences de chacun, de s’en
enrichir, de voir ce qui marche, comment on peut faire, de discuter de ce
qui vraiment préoccupe les gens. Non pas pour avoir un modèle. Cuba n’est
pas un modèle au sens où l’était l’Union soviétique. Cuba c’est tout au plus
un modèle de résistance.
Andresso Campo (étudiant colombien à Limoges)
Je voudrais connaître votre avis sur le rôle de la Colombie et du peuple
colombien par rapport à cette remise en place transformatrice qui se déroule
en Amérique du Sud. Est-ce que ce
mouvement tiendra vraiment ? Je trouve que chez nous le mouvement est
arriéré par rapport au Venezuela, par exemple. En Colombie, c’est difficile.
On est très divisé.
DB
Votre peuple n’est pas plus arriéré que les autres. La Colombie est un pays
qui subit une répression phénoménale. Cela dure depuis trente ans que. Il y
a eu des massacres. Les FARC (forces armées révolutionnaires) existent parce
que beaucoup de gens n’ont d’autre choix que de les rejoindre. Le pouvoir a
empêché le syndicalisme ; il a empêché toute solution.
Cela dit, l’Amérique latine souffre d’une manie, celle des caudillos. On
donne d’ailleurs ici une interprétation erronée des caudillos, car nous
avons dans l’idée Franco. Mais le caudillo, c’est autre chose. Ce sont les
gouverneurs locaux. L’Amérique latine a besoin de leaders. Et tant qu’il n’y
a pas un leader, elle ne bouge pas. C’est son défaut. Mais ce n’est pas le
personnage du fascisme, plutôt celui de l’apôtre. Ce sont des hommes en qui
l’on a confiance, des grands leaders. Et c’est vrai que le Venezuela a eu de
la chance avec Chavez.
L’intervenant colombien
Avez vous quelque chose à dire à propos du président Uribe qui vise sa
réélection (à la présidence de la Colombie)
DB
Il y a des chances pour que Uribe ne soit pas réélu. Mais Uribe c’est le
soutien des américains. D’ailleurs tout un système – le plan Colombie- est
mis en place pour empêcher la révolte du peuple colombien. Ils y ont mis le
paquet.
Paloma.
Uribe accepte de parler avec les paras militaires et leur accorde
l’amnistie, mais il refuse tout dialogue avec les FARC. C’est pourquoi le
problème des otages a du mal à se résoudre. Les FARC demandent des
négociations. On les leur refuse.
En vous écoutant parler de la démocratie et des leaders, il y a quand même
un exemple dont on parle peu aujourd’hui, c’est celui du Chiapas au Mexique.
C’est un exemple assez extraordinaire. D’abord, ils ont un leader (le sous
commandant Marcos), et ce leader dit : je ne me bats pas pour avoir le
pouvoir, je ne veux pas le pouvoir. Il y a un système de démocratie original
au Chiapas qui fonctionne tant bien que mal, mais qui fonctionne. Marcos
s’est retiré, il ne joue plus ce rôle de leader ; il a laissé les indiens du
Chiapas s’administrer.
DB
Comme tout le monde, j’ai une grande sympathie pour Marcos. Mais je pense
qu’un changement est possible au Mexique si le PRD remporte les prochaines
élections. Ce qui est probable. Et ceci me paraît plus important que
l’expérience du Chiapas qui est intéressante, mais qui a ses limites. Je
suis allée au Chiapas, à La Realidad, à Juentica. J’ai vu fonctionner le
Chiapas. Les Zapatistes ont joué un rôle essentiel. Il faut voir ce que
subissent les indiens du Chiapas, le système des grandes propriétés. C’est
atroce, historiquement. Le Mexique est un pays-continent d’une violence
inouïe, et je pense que Marcos, dans sa région, fera certainement partie
d’une transformation beaucoup plus vaste, un mouvement multiple à l’échelle
de ce grand pays. Mais le véritable changement passe tout de même par le
pouvoir, car si tu n’as pas le pouvoir, ce sont les autres qui l’ont.
Il faut il des mouvements de base. Mais si à un moment on ne pose pas la
question du pouvoir, les franches fripouilles qui exercent leur pouvoir sur
l’Amérique latine continueront.
Un peuple tout entier qui refuse une solution est mille fois plus fort que
n’importe quel pouvoir. Mais ce doit être un peuple en état de politisation
extrême.
Ce qui m’a rassuré à La Realidad, c’est quand j’ai vu toute l’organisation
électrique. Je me suis dit : « là, il y a des liens avec les électriciens du
coin, donc une organisation qui plonge ses racines très loin dans la société
». Autrement, on a tellement vu de mouvements d’indiens isolés, massacrés.
Je trouve intéressant ce qui s’est passé à La Havane, en janvier 2004.
Etaient réunis tous ceux qui se coltinaient à l’ALCA. Vous y aviez tous les
leaders qui se demandaient comment faire pour organiser le mouvement de
résistance, y compris à la base. Ils étaient tous là pour en discuter, se
coordonner, avec bien sûr les représentants des mouvements de toutes formes
: indigènes…
Paloma
Au Chiapas, les zapatistes ont fait en sorte d’étendre leurs relations avec
la société civile. Et ils y sont quand même assez bien parvenus, quand on
sait le racisme des sociétés latino américaines par rapport à leurs
indigènes. Par ailleurs, ils ont eu le mérite, dès1992, de poser aussi le
problème de l’ALENA. L’insurrection a démarré à ce moment là.
DB
Sans parler comme le Che à propos de mille Vietnam, il serait temps de
prendre conscience, maintenant et partout, que peut-être devrions-nous
prendre part à cette mondialisation. Et ceci afin de passer de l’idée d’une
mondialisation néo libérale impérialiste à celle d’une mondialisation des
peuples. D’abord en luttant contre la désinformation qui pèse sur chacun
d’entre nous, ensuite en essayant de voir ce qui se met en place et aussi
comment peut-être bâtir des fondations sur des coopérations multiples.
Dans l’ALBA ils disent cette chose extraordinaire : il ne s’agit pas de se
mettre en concurrence, il s’agit de s’attendre -on retrouve l’idée de
l’indien.- pour être sûr d’être ensemble. Il y a tout un renversement de
perspective. Et tant qu’on ne fera pas cela on sera soumis à cette terrible
concurrence. Mais déjà dans ce renversement - passer de l’idée de la
concurrence comme moteur à l’idée de « on s’attend, on essaie d’avoir des
relations mutuellement avantageuses » - il y a quelque chose de fantastique.
Vincent Gloekler
L’exemple du Mexique illustre relativement bien ces gens qui s’attendent,
qui proposent d’avancer à leur rythme, de nouer des relations solidaires…
mais il s’agit là plutôt de Marcos que du PRD (Parti Révolutionnaire
Démocratique) qui est un parti corrompu, comme d’autres. Au Mexique la
politique est figée depuis longtemps avec des figures de politiciens dont
certains sont bien sûr pires que d’autres. L’espoir que vous semblez fonder
dans des partis institutionnels me parait excessif. Ce n’est pas par ce
biais qu’on va détruire les maquilladoras, le « mur »etc.
Ce nouveau type de mouvement politique, avec une histoire qui s’invente,
peut réussir. C’est effectivement très parcellaire. Mais la lutte des
indiens de Bolivie, par exemple, y ressemble beaucoup etc. Et c’est
justement parce que ces gens là ne s’appuient pas sur des partis
traditionnels souvent corrompus que ça peut fonctionner.
DB
Il ne s’agit pas d’opposer ce que les suds américains n’opposent pas. Mais
il faut voir ce que représente le gouvernement de Vicente Fox qui a remplacé
le PRI (parti révolutionnaire institutionnel). Le PRD est un mélange. Ce qui
m’intéresse n’est pas le PRD, ses dirigeants, mais l’ampleur du mouvement
qui aboutit à un moment au renversement de Vicente Fox. Je donnerai
l’exemple de l’Uruguay où le basculement du pouvoir me paraît l’événement
politique le plus intéressant, mis à part l’expérience Chavez. D’une élite
est née une alternative politique. Mais cette élite fut préparée par des
expériences qui ont un tout autre sens et qui correspondent par leur nature
à celle menée par Marcos. C’est d’ailleurs le premier janvier 1994, date de
la signature de l’ALENA, que Marcos décide d’entrer sur le devant de la
scène. Donc il ne sépare pas la lutte locale de celle, globale, contre
l’ALENA. Il ne faut pas opposer. Il faut à un moment se rendre compte que ça
s’articule ; que les uns se développent par rapport aux autres.
J’essayais de le dire en parlant de cette intervention où Chavez considère
que la question du socialisme se pose à un moment donné. Pourquoi Chavez,
catholique très fervent, pose tout à coup cette question du contrôle des
moyens de production et des ressources nationales ? D’ailleurs Marcos la
pose aussi.
Si les latino américains veulent répondre à l’ALCA, ils ne pourront le faire
qu’en empruntant une logique dépassant toutes les actions locales, contre
celle des multinationales et leur mode d’accaparement des ressources. Est-ce
que ceci s’oppose à la prise de conscience qu’entraîne un Marcos dans sa
lutte pour l’appropriation par l’indien de sa terre ? Est-ce qu’il y a une
probabilité de vaincre simplement à ce niveau ? Je n’en sais rien ! Je ne
dis pas comment on va faire, qui va faire, qu’est ce qu’on inventera. Je
pense que ça dépend de nous tous et que ce sont des choix qu’il faudrait
peut-être qu’on se pose nous aussi. Est-ce qu’on peut continuer à privatiser
tout ce qu’on privatise et prétendre échapper à la logique des
multinationales qui est celle du profit.
.
Paloma Leon
Dans le cadre de l’année du Brésil, France Amérique Latine organisera des
manifestations d’ici le mois de juin Ainsi, nous vous invitons à passer avec
nous une soirée-film Brésil le 18 juin à Landouge.
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