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3 Décembre 1993
INTRODUCTION A LA SOIREE
Gerard BOMBEL : C'est une rude tâche qui m'échoit; le camarade Claude
Gobeaux m'a demandé d'assurer cette présentation : spontanément, j'ai
répondu positivement parce que j'avais plaisir à retrouver Etienne
Balibar, qui lui ne se souvient plus de moi. Mais moi, j'ai eu l'occasion
de le voir à l'époque des cours sur la philosophie spontanée des savants
qui se tenaient à l'Ecole Normale Supérieure. J'ai même un souvenir tout à
fait précis, puisqu'on évoque rapidement le livre des Ecrits pour
Althusser, souvenir tout à fait personnel qui ressemble beaucoup au
tableau des philosophes du XVIe siècle de la Renaissance. Althusser
entrant dans la salle et s'asseyant au bord de l'estrade, et écoutant
parler Balibar et regardant la salle : c'est une image de la philosophie
qui était tout à fait impressionnante.
Je reposerai un certain nombre de questions qui sont d'ailleurs d'ores et
déjà dans les bouquins d'Etienne Balibar et en particulier dans le livre
Race, nation, classe, dans lequel se retrouvent un certain nombre de
questionnements touchant le sujet de ce soir.(1) Quelle est la spécificité
du racisme contemporain ? Comment peut-elle être reliée à la division de
classes dans le capitalisme et aux contradictions de l'Etat-nation ? En
quoi, réciproquement, le phénomène du racisme nous amène-t-il à repenser
l'articulation du nationalisme et des luttes de classes? Et ce triangle
-nationalisme, lutte de classe et racisme- d'une certaine manière
intervient d'une façon permanente dans toutes les publications récentes
d'Etienne Balibar et joue un r“le clé dans l'analyse des phénomènes
sociaux, économiques, mais aussi dans l'analyse philosophique qui peut
être portée sur les situations que nous vivons; situations qu'on peut
évoquer très brièvement: Marc Guillaumie vient de citer un fait de
l'actualité immédiate de Limoges (2) qui montre à quel point on est en
prise directe avec cette réalité. Je rappellerai simplement, pour ne pas
trop en ajouter, quatre ou cinq points qu' Etienne Balibar souligne comme
étant des faits incontournables dans la période actuelle :
- l'effondrement du communisme institutionnel. Comment ne pas évoquer cet
aspect-là des choses, y compris le regard qui peut être porté en la
matière sur le mode de fonctionnement des organisations qui se référent au
communisme en France.
- l'affirmation croissante d'une société multiethnique et multiculturelle.
- la mondialisation de la politique et aussi de la vie quotidienne .
- la réactivation du nationalisme dans l'Ouest et dans l'Est européen sous
des formes diverses, peut-être en sera-t-il parlé tout à l'heure.
- la remontée d'une extrême droite fascisante qui peut historiquement
rappeler un certain nombre de souvenirs à des gens qui penseraient en
particulier à une déclaration d'un grand dirigeant social-démocrate de
1932, six mois avant les élections qui ont porté au pouvoir Hitler : «Les
nazis n'existent plus en Allemagne. Ce qui fait prendre la mesure de la
lucidité d'un certain nombre de dirigeants politiques d'appareils, qu'il
s'agisse d'appareils sociaux-démocrates ou communistes. De ce point de
vue, ils n'ont rien à s'envier.
Pour ce qui concerne l'analyse, et j'en terminerai avec cette présentation
rapide, on trouve dans la recension des textes, au début, les textes
élaborés avec Louis Althusser, donc Lire le Capital (1968), dans le volume
2 où un texte important portait sur les concepts fondamentaux du
matérialisme historique, et le dernier en date, publié en France : La
philosophie de Marx paru aux éditions de la Découverte 1993. Et si on
essaye de rapprocher ces deux textes, ça fait prendre la mesure à la fois
des constances de l'analyse et des évolutions de cette analyse, et je
crois que dans l'avant-propos des Frontières de la démocratie, il y a une
page (page 8) qui montre à quel point c'est un élément important de cette
recension : ne rien cacher de son histoire, montrer quelles ont été les
différentes démarches, ne pas gommer des éléments d'analyse qui ont été
produits à un moment donné, qui ne sont peut être plus retenus dans cette
analyse d'aujourd'hui, mais qui comptent dans la construction
intellectuelle qui a conduit la démarche d'Etienne Balibar, parmi
l'ensemble des philosophes qui, à l'époque -puisque j'y faisais référence
tout à l'heure-, entouraient L.Althusser.
Gérard BOMBEL
(1) Le débat s'intitulait initialement : Les mouvements identitaires et
l'universalité. Quel universalisme aujourd'hui ?»
(2) Marc Guillaumie, qui présidait la séance, avait informé l'assistance
que des agressions de l'extrême droite venaient de se produire, contre les
locaux du MRAP et de Point-Rencontre
EXPOSE d'Etienne BALIBAR
Merci, je te remercie du fond du coeur. J'éprouvais un peu d'appréhension
à l'idée de m'entendre présenter, et tu as su le faire d'une façon qui m'a
mis tout à fait à l'aise et m'a ramené à un passé qui m'est cher, même
s'il commence à être un peu lointain et si beaucoup d'événements dont
certains étaient assez dramatiques, sont venus s'interposer entre ces
souvenirs que tu évoquais et la situation dans laquelle nous nous trouvons
aujourd'hui. D'autre part, je voudrais vous dire que je suis
particulièrement heureux de répondre à l'invitation de ce Cercle. Je suis
un enseignant, pas un orateur de réunions publiques ; mais ceci n'est pas
une réunion publique au sens électoral du terme : c'est une réunion
d'amis, c'est du moins comme cela que je la conçois. Elle est placée sous
le patronage de Gramsci, qui, aujourd'hui, force est de le constater, est
un nom qui, d'un pays à l'autre, crée ou recrée plus que d'autres
peut-être des liens de solidarité, de fraternité, de mise en commun des
efforts intellectuels, dans la tradition qui est commune à beaucoup
d'entre nous. Je me sens, au fond, chez moi ici d'une certaine façon.
Alors, la question qu'on m'a proposé de traiter ce soir pour introduire la
discussion (1) a sans doute une formulation un peu compliquée, un peu
contournée, qui reflète la difficulté dans laquelle nous nous trouvons
aujourd'hui, aussi bien de nous servir sans précaution que de nous passer
de ces termes traditionnels, qui appartiennent à la tradition
philosophique et à la tradition politique : universalisme, identité,
mouvement, lutte, etc... Nous avons besoin de ces termes, mais en même
temps nous avons le sentiment que leur signification se transforme et que
leur usage ne va pas de soi. Je voudrais simplement partir de l'idée, très
générale et abstraite, que je m'efforcerai ici de mettre en cause, au
risque de compliquer un peu les choses, d'une opposition frontale entre
l'universalisme et le particularisme ou la particularité. Et je veux le
faire parce que j'ai le sentiment, sans vouloir caricaturer quiconque, que
beaucoup des discours qui nous sont adressés s'enferment et nous enferment
dans cette alternative, qui est de plus en plus stérile. Nous sommes
sommés de choisir entre l'universalisme et l'affirmation de l'identité ou
de l'autonomie culturelle, au gré des événements politiques ; tant“t il
s'agit de la préservation de la langue française, tant“t il s'agit de
savoir si la construction européenne sous la forme prévue de Rome à
Maastricht facilitera ou interdira la solution des problèmes aussi bien
économiques que culturels d'un pays comme le nôtre; tant“t il s'agit de
désigner le nationalisme comme un recours, tant“t il s'agit au contraire
de le stigmatiser, de le diaboliser et d'en faire en quelque sorte le
danger principal de la situation dans laquelle nous vivons. Or, je crois
que nous devons prendre conscience du fait que ces notions ont toutes une
histoire, qui les a chargées d'usages et de significations multiples, en
sorte que, en vérité, elles sont profondément équivoques. Il n'y a rien
qui ressemble à l'universalisme en général. Il y a des universalismes. Il
y a des façons de se réclamer de l'universel. Ceux qui emploient les mêmes
termes, qui se référent, par exemple, à l'Europe, voire à l'Occident, ne
mettent pas les mêmes significations sous ces termes. Et a fortiori est-ce
vrai pour la notion de mouvement identitaire ou de nationalisme. En
vérité, cette situation ne date pas d'aujourd'hui et, pour ce qui concerne
le nationalisme, ceux de notre génération, a fortiori ceux qui sont un peu
plus âgés et même ceux qui sont un peu plus jeunes, en ont vu suffisamment
et ont suffisamment de souvenirs ou recueilli suffisamment de témoignages
pour savoir que le nationalisme, suivant les situations historiques,
suivant l'identité précisément de ceux qui s'en réclament, peut remplir
aussi bien des fonctions d'oppression, de répression et d'obscurantisme,
que de libération et d'ouverture à l'universel. Il est bien évident que le
nationalisme de libération nationale et le nationalisme de conquêtes ne
peuvent pas être purement et simplement mis dans le même sac ; cela
reviendrait à vider de sa signification des notions comme celles de
résistance ou d'indépendance, par exemple, qui ne sont évidemment pas
synonymes d'exclusivisme et a fortiori d'oppression. Mais il n'en reste
pas moins, et je pense ici à un exemple qui nous touche de prés, qui a
touché de prés notre jeunesse et qui va nous concerner à nouveau de façon
directe, celui de l'Algérie. L'histoire nous a appris aussi à déceler dans
les mouvements de libération et dans les nationalismes libérateurs un
élément ou des éléments d'ambigu‹té, des contradictions internes qui,
suivant les situations, peuvent se retourner finalement contre les
aspirations et les ambitions initiales.
UNIVERSALISME EXTENSIF et UNIVERSALISME INTENSIF
Tout ceci appelle d'abord, c'est ce à quoi je voudrais me consacrer dans
une première partie, un travail de clarification du sens des termes. Vous
savez, c'est un peu le métier du philosophe, peut-être son péché, que de
disséquer le sens des mots et d'essayer de faire passer des lignes de
démarcation. Cette notion de ligne de démarcation qui était déjà familière
à Platon l'était aussi particulièrement à mon maître Althusser que tu
évoquais tout à l'heure. Il me semble que, sous le nom d'universalisme, se
sont trouvés en quelque sorte superposés l'un à l'autre deux phénomènes,
deux mouvements historiques qui n'ont pas exactement les mêmes racines et
n'ont pas exactement non plus les mêmes fonctions. Il se trouve que je
participe ces jours-ci à un colloque de l'Association des professeurs de
philosophie de l'Académie de Poitiers, où on parle d'universalisme à
chaque instant. J'ai donc eu l'occasion de vérifier que mon intuition sur
ce point n'est pas complètement fictive. Naturellement, j'essayerai de
dire dans un instant pourquoi cette superposition, voire cette confusion,
a été possible, et qu'elle n'est pas tout à fait due au hasard. Mais il me
semble que la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui est
une situation dans laquelle il devient de plus en plus difficile de ne pas
dissocier ces deux aspects. Puisqu'il faut bien employer une terminologie
abstraite, que chacun s'efforce de forger pour les besoins de la cause, je
vous proposerais la distinction suivante. Sous le nom d'universalisme, on
peut entendre d'un côté un universalisme extensif ou expansif, et
j'emploierai comme formulation quasi synonyme la notion d'hégémonie, même
si la référence à Gramsci doit être, ici au moins, provisoirement, laissée
de côté, Et d'autre part un universalisme intensif, qui n'est pas un
universalisme d'expansion mais un universalisme qualitatif, un
universalisme de libération : je crois, je vais essayer de m'en expliquer,
que la marque tout à fait typique en est la revendication de l'égalité, ou
plus précisément encore, sous une forme peut être plus contraignante, la
lutte contre la discrimination, la revendication d'une non-discrimination
entre les individus qui appartiennent à l'espèce humaine.
Pourquoi universalisme extensif d'un côté, et intensif de l'autre ?
Prenons des exemples, même s'ils doivent appeler la discussion et ne font
pas d'unanimité parmi nous. Pour ce qui est des universalismes extensifs,
je pense qu'il y a deux grands universalismes qui se sont succédé dans
l'histoire des sociétés classiques et modernes. Il y a des universalismes
de type religieux et il y a des universalismes de type la‹que qui ont été
fondamentalement des universalismes nationaux. Les universalismes
religieux, ce sont les grandes religions d'extension universelle qui se
sont proposées de rassembler les individus et les peuples autour d'un
symbole, pour employer l'expression qui d'ailleurs était canonique dans la
tradition catholique ; donc, autour d'un message qui doit faire lien entre
les hommes de différentes provenances, de différentes catégories sociales,
en dépassant toutes frontières fixées par l'hérédité, la provenance
ethnique, les groupements traditionnels. C'est le cas, bien évidemment, -
on pourrait discuter sur la tradition juive - de chacune des deux ou trois
religions, quatre suivant la façon dont on voudra compter, de la tradition
monothéiste occidentale. C'est le cas de l'islam, du christianisme et, à
l'intérieur du christianisme, du catholicisme, du protestantisme et de
l'orthodoxie. Ces universalismes sont des universalismes de conversion et
de prosélytisme. Naturellement, ce prosélytisme peut prendre des formes
pacifiques, des formes missionnaires, des formes de conviction qui passent
à travers l'exercice d'une solidarité, voire d'une fraternité. Ou bien il
peut prendre une forme de conquête et de violence - et en fait
historiquement les deux sont étroitement mêlées. Je parle d'hégémonie pour
la raison suivante : ce qui caractérise un universalisme en ce sens ce
n'est généralement pas, pour l'essentiel, l'ambition d'instituer ou
d'instaurer l'uniformité idéologique. Au contraire, ce qui a fait la
capacité d'expansion et en ce sens la force d'attraction et de séduction
universelle des grandes religions que nous venons d'évoquer (probablement
aussi d'autres dans le monde, car il n'y a pas que l'islam ou le
christianisme, mais mon ignorance, comme celle de la plupart de nos
compatriotes, m'interdit ici de tenir des discours sur le bouddhisme),
c'est justement le fait qu'il ne s'agissait pas d'une théologie
totalitaire. Je crois très important de faire cette distinction. Il ne
s'est jamais agi de provoquer et de créer l'uniformité absolue des
consciences, même et surtout si le message d'une religion universelle est
un message exigeant, moralement contraignant. Et, en un sens, la preuve ou
le critère de cette capacité d'hégémonie, c'est à dire de cette capacité
de rassemblement, d'institution d'une communication qui traverse les
frontières ethniques et politiques, c'était ce grand idéal de la
chrétienté médiévale qui était l'idéal de la paix entre les nations : une
certaine forme de cosmopolitisme qui supposait déjà qu'une autorité
spirituelle suprême soit capable d'imposer à différents pouvoirs temporels
le respect de certaines règles communes. Une idée qui au fond se retrouve
sous des formes qui ont varié dans le détail, mais qui ne sont pas
contradictoires avec leur origine, aussi bien dans l'idéal de
l'institution du droit international que dans celui de la constitution
d'une société des nations.
Je prends cet exemple parce que je voudrais faire ressortir une similitude
qui me parait très importante. Lorsque Gramsci a réfléchi sur la fonction
des intellectuels organiques, le modèle qu'il a pris et dont il a essayé
d'étudier ensuite les transformations à travers l'histoire des sociétés
la‹ques de l'Europe contemporaine, c'était justement le modèle de la
formation des clercs dans la tradition catholique, c'est à dire des
porteurs de ce message dépassant les particularismes locaux. Donc, la
question qu'on peut se poser c'est de savoir s'il y a eu d'autres
universalismes du même type que l'hégémonie des religions universelles, et
je pense que l'idéologie nationale, sous la forme où elle s'est répandue
en Europe après la Révolution française et où elle a régné,
essentiellement sur la construction des Etats européens, pendant environ
deux siècles (et ce n'est pas terminé), comporte une part d'universalisme
extensif entendu en ce sens-là. Et il ne faut pas craindre, sur ce point,
d'évoquer des phénomènes historiques qui sont profondément ambivalents,
car ils présentent à la fois une face d'extrême violence ou d'extrême
oppression et une face d'ouverture, et à certains égards de libération, en
tout cas ils ont contribué à généraliser l'idée de libération et
d'indépendance dans le monde moderne. Il est bien évident que chacun des
grands empires coloniaux du XIXe et du XXe siècle, que ce soit l'empire
français ou l'empire anglais, a construit sa volonté d'hégémonie
internationale sur la capacité qui était la sienne, en concurrence avec
ses rivaux, de répandre dans le monde entier un certain nombre de notions
générales, comme celle de progrès technique, ou de connaissance
scientifique ou encore, et ceci est certainement le plus important de
tout, la notion de la‹cité, qui, me semble-t-il, joue dans l'histoire de
l'universalisme national un r“le assez symétrique à celui que jouait la
notion de paix universelle dans la tradition religieuse. Simplement, tout
se passe comme si les camps ou les places s'étaient en quelque sorte
échangées. Le point d'honneur de l'universalisme religieux, par exemple
dans la tradition chrétienne, c'est de contraindre en quelque sorte les
pouvoirs politiques ou politico-militaires à mettre bas les armes sur une
certaine limite. Tandis que le point d'honneur, inversement, de l'Etat
national et de l'universalisme qui lui appartient en propre, construit
autour des notions de citoyenneté, de progrès, de scolarisation et de
la‹cité, c'est d'établir la paix entre les différentes confessions
religieuses. C'est-à-dire de contraindre, là encore au besoin par les
moyens du droit et de la force publique, les groupes qui s'entredéchirent
et qui se détruisent réciproquement, au nom d'un exclusivisme religieux, à
cohabiter les uns avec les autres. Et cohabiter veut dire communiquer ou,
en tout cas, s'intégrer à une structure de communication qui est garantie
par le pouvoir civil. Voilà donc pourquoi je crois pouvoir dire que nous
avons affaire aussi dans l'histoire du nationalisme -c'est le premier
aspect sur lequel il faut insister-, à une dimension d'universalisme ou
d'universalité extensive. Et, je le répète, il importe essentiellement de
ne pas confondre cette dimension d'universalité avec ce qu'on a pris
l'habitude d'appeler un totalitarisme. Pas plus que l'universalisme des
grandes religions mondiales ne tendait à imposer l'uniformité à leurs
fidèles, pas davantage, en principe au moins, l'universalisme la‹que de l'Etat-nation
n'est un totalitarisme, c'est à dire ne tend à gommer toutes les
différences individuelles ou toutes les différence de groupes. Et dans la
pratique si ce principe n'avait pas été respecté la tentative de
construire des Etats-nations n'aurait pas duré longtemps.
Ceci dit, aucun de ces deux universalismes, sous cette forme-là au moins,
n'est à proprement parler un universalisme de libération, ni ce que j'ai
appelé un universalisme intensif. Alors qu'un universalisme extensif est
une idéologie de dominants, l'universalisme intensif ou qualitatif est un
universalisme de libération, de non-discrimination, c'est
fondamentalement, me semble-t-il, une idéologie de dominés. Ce n'est donc
pas, par nature au moins, une idéologie étatique, une idéologie d'appareil
; mais c'est fondamentalement l'expression d'une revendication d'égalité
qui commence, par la force des choses, par l'expression d'une révolte.
Révolte contre la discrimination, révolte contre les inégalités, révolte
contre les interdits, révolte contre les obstacles qui s'opposent à la
liberté d'expression, ou à d'autres libertés, individuelles ou
collectives.
L'UNIVERSALISME INTENSIF DANS L'HISTOIRE
Je crois qu'il y a une longue histoire des universalismes intensifs,
entendus en ce sens-là. Cette histoire connaît un tournant qui aujourd'hui
encore n'a pas perdu sa signification fondamentale ; c'est le tournant que
représentent les déclarations de droits des grandes révolutions de l'ère
bourgeoise. C'est-à-dire la Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen de 1789, mais probablement aussi, déjà avant, des déclarations
semblables qui ont servi à mobiliser et à galvaniser les énergies des
luttes révolutionnaires du siècle précédent, chez les Hollandais à
l'époque de la Révolte des Gueux, pendant la Révolution anglaise et au
delà, pendant la Révolution américaine qui d'ailleurs en est une
continuation presque directe. Pourquoi la Déclaration des droits nous
parle-t-elle d'universalisme ? Pour une raison simple : pas seulement
parce que la phrase commence par l'expression Tous les hommes naissent et
demeurent libres et égaux en droit, ou plus exactement parce que cette
phrase vise directement à dénoncer jusqu'à la racine le fait même de la
discrimination, en la déclarant impossible parce que contre nature, ce qui
est une façon idéologique de la représenter comme un absolu.
Au fond, beaucoup de discussions sur l'universalisme tombent dans
l'équivoque et l'obscurité parce qu'on veut confondre les deux phénomènes.
Un universalisme intensif, en ce sens-là, n'a pas pour caractéristique
principale de devoir s'étendre à la terre entière. Le problème fondamental
n'est pas de savoir si l'on va exporter la doctrine des droits de l'homme
et du citoyen au-delà des frontières. Ce n'est même pas de savoir si on va
en faire un idéal, au nom duquel on se proposera de civiliser l'humanité.
L'humanité, en l'occurrence, n'est pas une notion quantitative, ce n'est
pas une notion extensive. C'est une notion qualitative. Ce qui est en
question, c'est de savoir si on peut considérer qu'à l'intérieur de
l'espèce humaine, il y a des catégories différentes qui peuvent et
éventuellement doivent être hiérarchisées. C'est pourquoi je pense que,
dans l'histoire, on voit surgir un universalisme intensif, entendu en ce
sens-là, chaque fois que, sous une forme nouvelle, une discrimination ou
une combinaison de discriminations et d'entraves à la liberté devient
collectivement insupportable. C'est à dire chaque fois que - par la
pratique, dans la lutte, en tout cas dans la combinaison de leurs efforts
- des individus découvrent que certains droits individuels
imprescriptibles, sans lesquels au fond, il n'y a pas de vie humaine digne
de ce nom, doivent être imposés, doivent être conquis et ne peuvent l'être
que d'une façon collective. Les droits auxquels nous pensons ici ont
naturellement pour support des individus. C'est naturellement l'individu
qui s'exprime, c'est l'individu qui a le droit de se déplacer librement
par delà les frontières ou bien de bénéficier de certaines garanties par
rapport au pouvoir politique ou au pouvoir spirituel. C'est l'individu qui
doit pouvoir rechercher un emploi indépendamment de la couleur de sa peau,
ou de la sonorité de son patronyme. Et même, en dernière analyse, c'est
l'individu qui est le porteur d'une certaine culture. Mais évidemment, si
le support des droits est individuel, l'effort pour imposer ces droits, et
par conséquent pour faire passer la liberté dans la réalité, dans
l'histoire, dans l'effectivité comme aurait dit le philosophe Hegel, cet
effort-là est nécessairement collectif, trans-individuel.
Je me suis posé la question, et je ne suis certainement pas le seul, de
savoir de quand on pouvait faire dater l'émergence dans l'histoire d'un
universalisme intensif, entendu en ce sens-là. Et au fond, plus je
réfléchis à cette question, plus j'essaye de m'informer, plus je pense
qu'il faut remonter loin. Il faut remonter très loin. En vérité, il semble
bien que la revendication de non-discrimination et, par conséquent,
d'universalité humaine en ce sens-là, est quelque chose qui date
pratiquement des débuts de l'histoire humaine connue. Dans les religions
universalistes auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, il y a
évidemment un élément d'universalisme intensif en ce sens. Le
christianisme ne serait jamais devenu la religion de l'Empire romain s'il
n'avait pas eu, entre autre, pour doctrine, la suppression, en tout cas la
neutralisation de la différence entre les hommes libres et les esclaves.
C'est un exemple caractéristique de ce que j'évoquais ici. Mais il y a
peut être des exemples encore plus anciens que cela. Il y avait dans le
monde grec des groupes, même limités, même petits, non pas à proprement
clandestins, mais qui se réunissaient de façon privée, indépendamment des
cultes officiels des cités antiques, dans lesquelles les distinctions de
castes ou les distinctions entre étrangers et citoyens, voire les
distinctions entre hommes libres et esclaves (peut-être même les
distinctions entre hommes et femmes) étaient mises entre parenthèses,
annulées au regard d'un culte commun. Et peut-être même, si j'en crois la
lecture d'histoires de l'Antiquité, l'un des événements les plus anciens
de l'histoire connue, le passage de l'Ancien Empire au Moyen Empire
égyptien a t-il été lié, au moins c'est l'hypothèse que font certains
historiens, à une longue période de troubles et de révoltes populaires
dont le mobile et le mot d'ordre, si étonnant que cela puisse nous
paraître aujourd'hui, consistait dans la revendication de la part de
l'immense masse des paysans égyptiens, des fellahs, du droit à
l'immortalité de l'âme qui, jusqu'alors, était reconnue uniquement aux
individus de la caste dominante.
Mais pourquoi nous intéresser uniquement au passé le plus reculé ? Il faut
nous intéresser aussi, bien entendu, à l'histoire la plus récente. Et
puisque la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen servait ici de
point de référence privilégié, il faut se poser la question de savoir
comment, au delà de la Déclaration, et quelquefois dans des domaines
auxquels elle n'avait nullement fait allusion ou même que ses rédacteurs
avaient totalement méconnus, manifestant ainsi les limites de leur propre
universalisme, cette exigence fondamentale de la non-discrimination s'est
fait progressivement jour. Lorsque Marx a écrit en 1864 pour l'Association
Internationale des Travailleurs le fameux préambule qui commence par la
phrase : L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs
eux-mêmes, il s'agissait là sans aucun doute d'une nouvelle formulation de
cet internationalisme intensif, sur un terrain qui avait déjà évidemment
alimenté les luttes sociales de la période révolutionnaire, mais qui
n'avait pas fait l'objet d'une expression théorique. Et par là même aussi
il s'agissait d'une possibilité qui était mal perçue jusqu'alors d'en
dégager la signification politique. La signification politique, en
l'occurrence, cela voulait dire que personne n'est libéré par autrui, même
si personne ne peut se libérer seul, même s'il n'y a de libération que
collective comme je le disais tout à l'heure. La notion paternaliste d'une
libération par en haut, y compris sous la forme d'un Etat-providence, est
une notion contradictoire dans les termes. C'est par conséquent quelque
chose comme un droit universel à la politique qui se trouvait ainsi
revendiqué de la part des ouvriers. Mais nous savons que ces mêmes
ouvriers (ou une partie d'entre eux) qui revendiquaient ainsi le droit
universel à la politique par delà la discrimination de classe, étaient
parfaitement capables, d'autre part, de trouver naturelle la division des
tâches domestiques, et de considérer l'accès des femmes à la scène
publique comme une chose contre nature. C'est pourquoi il a fallu
qu'apparaisse à son tour insupportable - et peut-être pas uniquement
insupportable pour les femmes, même si sans aucun doute, c'est de là que
les choses sont parties et ont d– partir - cette autre forme de clivage à
l'intérieur de l'espèce humaine qui consiste à penser que la différence
sexuelle, différence évidemment irréductible, doit en même temps être
interprétée comme une inégalité constitutive. Et à cet égard les choses
ont été plus vite dans l'Angleterre bourgeoise que dans la France
socialiste - dans le socialisme français particulièrement misogyne, comme
nous le savons sans doute. Et même s'il y avait eu, dés l'époque de la
Révolution, la révolte jacobine de Toussaint Louverture et des noirs
d'Haïti qui n'ont pas fini, aujourd'hui encore, de payer très cher
l'audace qu'il ont eue à cette époque, il a fallu encore quelques
décennies sinon davantage pour que la discrimination ethnique ou la
discrimination raciale apparaisse, à son tour, comme l'enjeu d'une
revendication universaliste en ce sens.
Je me suis longuement étendu sur ces deux notions d'universalité parce que
je veux en arriver à une double constatation.
Premièrement, et c'est là que la conjoncture d'aujourd'hui, sans aucun
doute, modifie les termes du problème, les universalismes extensifs, qui
ont servi à construire de grandes hégémonies, à construire des empires, à
élargir les frontières à l'échelle du monde, à dépasser les
particularismes locaux, ont toujours été des universalismes d'Etat. En ce
sens, ils peuvent être considérés comme des idéologies dominantes. Et
cependant, ils ont probablement tiré une bonne partie et même l'essentiel
de leur énergie, de l'emprunt qu'ils faisaient de certaines notions clé à
des universalismes de libération, à la revendication d'une
non-discrimination. Quand on se pose la question de savoir pourquoi la
société bourgeoise s'est finalement installée sur les décombres de la
société féodale, il ne suffit certainement pas, ni d'une explication
idéale, purement idéologique, ni d'une explication purement économique et
en ce sens mécaniste. Il faut une combinaison des deux, il faut faire sa
part au fait qu'à côtéde la transformation des structures économiques et
sociales, a existé aussi la possibilité de mobiliser les masses en faveur
d'un nouveau type de société, d'un nouveau régime ; et on n'aurait pas
mobilisé les masses si elles n'avaient pas entendu en sourdine et même
très explicitement dans la proposition qui leur était faite, l'expression
de leur propre volonté de non-discrimination ou de libération. Dans la
laïcité, dans la scolarisation, elle ont entendu la conquête de l'égalité
du droit à la parole, et même si tout le monde n'a pas usé et ne s'est pas
trouvé en position d'user de ce droit à la parole de la même façon, il y
avait du moins une différence qualitative avec la société antérieure. De
même, bien entendu, et il ne faut pas fuir cette question brûlante, si on
se pose la question de savoir pourquoi une société socialiste n'a pas
rempli sa promesse de surmonter le mode bourgeois d'organisation des
sociétés modernes, pour l'instant du moins et probablement pour longtemps
- en tout cas sous ce nom là -, sans doute faut-il se poser la question de
savoir comment l'élément d'universalisme intensif, la revendication
d'égalité contenue au départ dans le projet socialiste et communiste,
s'est trouvée progressivement anéantie, au point de déboucher, à cet
égard, sur une forme de communication sociale et d'organisation collective
inférieure à la forme bourgeoise elle-même.
L'UNIVERSALITE REELLE
Mais la deuxième observation que je voudrais faire sur ce point, c'est que
dans les universalismes mentionnés jusqu'à maintenant, il y a toujours
nécessairement un élément utopique, ne serait-ce en ce sens qu'il y a un
élément d'anticipation de l'avenir. Ces universalismes expliquent que la
situation actuelle se caractérise par l'inégalité, par la discrimination
ou par les frontières, mais que, au fond, l'avenir appartient à l'humanité
toute entière, ou que l'avenir verra la réconciliation de l'humanité avec
elle-même. C'est donc un élément d'utopisme et à la limite un élément de
messianisme. Or se représenter l'expansion de la liberté ou de l'égalité à
l'échelle du monde entier est aujourd'hui une idée, une aspiration dont
les conditions de réalisation et tout simplement de compréhension,
d'intelligibilité, ont singulièrement changé de signification. Pourquoi ?
Tout simplement parce qu'un troisième terme intervient. C'est ici que je
voudrais proposer une nouvelle distinction terminologique. Je voudrais
introduire un troisième terme qui n'est pas l'universalisme, mais ce que
j'appellerai l'universalité réelle.
L'universalité réelle, c'est tout simplement le fait que pour la première
fois dans l'histoire, nous vivons dans un seul monde, lequel est
immédiatement en communication avec lui-même. En sorte que tous les
individus qui le composent, si divergents que soient leurs intérêts, si
incompatibles que soient leurs langages, sont au courant de l'existence
les uns les autres et se voient, en quelque sorte, quotidiennement, ne
serait-ce que sur les écrans de télévision.
L'historien anglais Benedict Anderson, qui enseigne aux Etats-Unis,
spécialiste des sociétés du sud-est asiatique, a écrit un très joli petit
livre qui malheureusement n'a pas été traduit en français, un des
meilleurs sur la question des nationalismes paru dans les dix ou quinze
années (Imagined Communities, Editions Verso, 1983). Il appelle le
phénomène de communication sous-jacent à la formation des unités
nationales la communauté imaginée. Je dirais, pour ma part, que la
communauté imaginée est aussi la communauté imaginaire. Ce qu'il désigne
par là, c'est un phénomène extrêmement simple et quotidien : il y a eu
dans l'histoire, et il y a toujours, des sociétés qui sont fondées sur des
solidarités locales, dans lesquelles les individus se connaissent
personnellement. Mais évidemment, le propre d'une nation ou d'une religion
- l'oumma des musulmans ou bien la communauté chrétienne, même la société
française prise dans son ensemble -, c'est que chaque individu a très peu
de chances de rencontrer dans sa vie tous les individus qui appartiennent
à la même communauté que lui et de faire leur connaissance personnelle.
Quand je dis très peu, en fait les chances sont nulles. En revanche, il
les imagine comme semblables, comme prochains, c'est-à-dire comme
appartenant à une seule et même communauté. Et il sent avec eux un lien de
solidarité, qui est aussi un lien de fidélité, d'allégeance et d'amour
envers la même unité nationale, envers la même « patrie ».
Au fond, ce que Benedict Anderson a décrit dans son livre, ce sont tous
les moyens qui ont été mis en oeuvre par les sociétés nationales de
l'époque moderne pour créer ce lien de solidarité invisible, cette
communauté imaginée qui permet à chacun d'entre nous de se représenter,
même confusément, le lien qui l'unit à ses compatriotes. Il y a des
circonstances historiques dans lesquelles on les rencontre, alors que l'on
ne les avait jamais rencontrés (du moins certains d'entre eux). Ces
circonstances jouent toujours un r“le important dans l'histoire d'un pays.
Certaines d'entre elles sont tragiques. C'est par exemple (pour les
hommes) le fait d'être tous mobilisés ensemble pour monter aux tranchées
ou pour se diriger vers la frontière. Quand cela prend la forme d'une
retraite précipitée, cela crée, évidemment, des effets extrêmement
ambivalents. Et si la retraite précipitée est suivie d'une «résistance»,
ou de l'émergence d'un mouvement collectif, social et national, on regagne
ce que l'on avait perdu sur l'autre plan. De toute façon, le plus
important, c'est le travail sur le long terme. C'est le travail quotidien,
celui qu'effectuent l'école, la presse, les partis politiques, toutes les
structures de communication de cette société civile à laquelle Gramsci
attachait une importance toute particulière.
Mais quelle est la situation aujourd'hui à cet égard ? C'est une situation
tout à fait paradoxale, hautement conflictuelle, pour ne pas dire
explosive, au regard précisément de ce critère que je viens d'évoquer.
D'une certaine façon, il n'y a plus qu'une seule société mondiale et c'est
ce qui suggère aux uns ou aux autres l'idée que la solidarité nationale
est en voie de dissolution dans une sorte de solidarité universelle. A la
place du journal écrit et publié en français, qu'il soit journal parisien
ou journal provincial, ou bien en anglais ou en allemand pour le pays
voisin, il y a des satellites de télécommunication et des chaînes de
télévision qui couvrent la surface de la terre entière. CNN peut envoyer
instantanément les images de la guerre du Golfe dans le dernier petit
village du Japon, de la Chine, de l'Italie du sud ou de la pointe de la
Bretagne -puisque la pointe de la Bretagne est un symbole d'extrémité
géographique, comme d'autres. En ce sens, effectivement, tous les hommes
qui constituent l'humanité d'aujourd'hui peuvent se représenter, d'une
certaine façon, qu'ils appartiennent à la même espèce. En même temps,
c'est ce qui fait le caractère explosif et paradoxal de la situation que
j'évoquais, l'humanité qui de cette façon est matériellement unifiée pour
la première fois de son histoire par les moyens de communication - et
aussi, il faut bien le dire, par d'autres techniques qui ne sont pas
toutes pacifiques -, est une humanité profondément divisée avec elle-même.
C'est une humanité dans laquelle la hiérarchisation des hommes atteint des
proportions que probablement aucune société particulière du passé n'avait
exhibées de la même façon.
Que voyons-nous en effet sur les écrans de télévision ? Nous voyons
d'autres hommes qui ont la peau cuivrée au lieu d'avoir la peau blanche,
qui ont les cheveux crépus au lieu d'avoir les cheveux lisses, etc. C'est
à dire que nous «voyons» - comme au spectacle - l'espèce humaine dans sa
totalité. Mais nous voyons en même temps des conditions de vie absolument
incommensurables, nous voyons qu'il y a quasiment un fossé d'espèce entre
l'homme qui vit aujourd'hui dans un village dévasté par la guerre et les
catastrophes naturelles du centre de l'Afrique ou de l'Asie du sud-est, et
celui qui vit dans une métropole du nord-ouest, tant en Europe qu'en
Amérique du Nord et en Extrême-Orient. Et pour une bonne partie de
l'humanité, la question angoissante est justement de savoir si elle
appartient à l'une ou à l'autre de ces deux catégories; ou à l'une des
nombreuses catégories intermédiaires.
Jamais, par conséquent, l'humanité n'a été plus unifiée et d'un autre
côté, jamais elle n'a été aussi profondément clivée par des rapports de
domination et d'inégalité. C'est pourquoi il est extrêmement difficile de
se représenter ou de forger de nouvelles utopies universalistes. Parce que
l'idée de conquérir le monde ou d'unifier le monde est une idée qui a
perdu sa signification libératrice. C'est déjà fait : l'universalité
existe déjà. C'est pourquoi je parle d'universalité réelle. Et d'un autre
côté, il est plus évident et plus nécessaire que jamais de formuler
l'exigence de non-discrimination ou d'égalité, donc l'idée d'un droit à la
politique. Mais le droit à la politique, cela commence par le droit à
l'expression, à défendre en personne ses propres intérêts : le problème
est à l'ordre du jour du monde dans lequel nous vivons.
LA LUTTE DES CLASSES
J'ai parlé déjà très longtemps. Permettez-moi cependant de rattacher à ce
que je viens de dire quelques réflexions à propos de la situation du
communisme ou de l'idée de la lutte des classes dans cette configuration.
Je crois que cette configuration historique rend compte à la fois de la
profonde inactualité et de la profonde actualité de la tradition
socialiste et communiste. Profonde inactualité, parce que dans cette
tradition, il y avait au fond tout l'héritage de la vieille utopie, du
vieil idéal d'unifier le monde par delà ses clivages, ses particularismes.
En ce sens le communisme avait tout simplement repris à son compte l'idéal
classique de cosmopolitisme auquel je faisais allusion tout à l'heure.
Ceci est tout à fait en porte-à-faux par rapport aux conditions réelles
dans lesquelles nous nous trouvons aujourd'hui, qui ne sont pas les
conditions dans lesquelles nous avons à mettre les hommes en communication
les uns avec les autres - ils le sont déjà - mais plut“t dans lesquelles
la question se pose de savoir comment une partie de l'humanité pourrait
vivre en en ayant condamné une autre partie, bien plus nombreuse et
massive, sinon à la disparition, du moins à une existence misérable et
précaire. En revanche, l'autre aspect du communisme est, me semble-t-il,
plus actuel que jamais. Je veux dire cet aspect par où le communisme est
la pointe de l'idéal d'égalité, l'alternative à la hiérarchisation et à
l'organisation de castes à l'intérieur de l'espèce humaine, y compris sous
la forme de l'exploitation et de l'utilisation des différences
communautaires.
LES MOUVEMENTS IDENTITAIRES
Quant à la question des mouvements identitaires, nationaux ou
nationalistes, sur laquelle il faut dire un mot pour finir, je pense que
c'est une question plus ambivalente que jamais. Mon ami Immanuel
Wallerstein a sur ce point une position extrême. Il pense que les
mouvements de revendication identitaire sont fondamentalement des
mouvements de contestation de l'ordre hiérarchique établi dans le monde
d'aujourd'hui, ou de contestation du systéme-monde dans lequel nous vivons
et que, par conséquent, leur fonction est fondamentalement «antisystémique»
ou si vous préférez, progressiste. Au fond, il n'est pas loin de penser
que dans ce monde où les différences technologiques sont systématiquement
mises à profit pour organiser les inégalités de classe, la revendication
de l'identité est en soi une forme de résistance à la discrimination et en
ce sens fondamentalement libératrice. Cela n'empêche pas que, dans tel cas
particulier, il y ait une ambivalence du nationalisme qui peut se
retourner contre lui. Je ne suis pas s–r qu'il en aille ainsi pour deux
raisons au moins.
La première, c'est que les affirmations d'identité nationale sont à la
fois instrumentalisées et perverties par les conditions économiques dans
lesquelles elles se font jour. Il suffit d'observer une situation comme
celle de la Yougoslavie actuelle, la plus douloureuse de toutes, la plus
proche aussi du monde européen dans lequel nous vivons, une sorte de
concentré des impuissances et des obstacles de l'unification européenne,
pour prendre conscience du fait que les antagonismes qui se vivent
eux-mêmes comme religieux ou ethniques, ou linguistiques, ou comme une
sorte de mélange de tout ceci à la fois, n'auraient jamais dépassé ce
point de non retour au delà duquel une collectivité entière bascule dans
l'autodestruction, si la Yougoslavie, naguère située sur la ligne de
partage entre les deux systèmes mondiaux, n'était pas prise aujourd'hui
dans l'étau de fer de la contrainte économique. Le problème qui est posé
depuis le début, c'est, entre autres, de savoir quelle partie de cet
ancien Etat «national» est susceptible de s'intégrer à la communauté des
riches en Europe, et quelle autre sera rejetée dans cette espèce de «Sud»
que constitue l'ancien «Est» socialiste.
La seconde raison pour laquelle je ne pense pas que l'on puisse affirmer
purement et simplement le caractère progressiste des mouvements
identitaires, ce qui ne veut pas dire qu'il faille poser leur caractère
intrinsèquement réactionnaire, c'est le fait qu'il y a dans l'affirmation
communautaire, jusqu'à présent en tout cas, un élément profondément
conservateur en ce qui concerne les formes d'organisation familiale et la
hiérarchie des sexes. Ce qui me conduit à penser, contrairement à
Wallerstein, que les «mouvements antisystémiques» ne sont pas spontanément
convergents. Les contradictions qui existent entre eux, qu'on appelait
autrefois dans le jargon d'un certain marxisme-léninisme, les
«contradictions secondaires», ne sont peut-être pas, après tout, si
secondaires que cela. Là encore la Yougoslavie, et quelques autres cas
presque aussi tragiques que nous pourrions citer, constituent un exemple
extrême, mais révélateur. Il y a dans la guerre yougoslave un déchaînement
de phallocentrisme et de machisme qui dépasse probablement ce que chacun
d'entre nous pouvait imaginer. Je crois que d'une façon générale, les
représentations communautaires, et à cet égard l'idée de la communauté
nationale n'est peut-être pas aussi moderne qu'on pourrait l'imaginer,
trouvent une référence, un point d'appui dans une conception conservatrice
des relations entre les sexes, une exaltation du r“le des femmes comme
gardiennes et dépositaires de l'identité du groupe. Ce qui impose qu'elles
soient assujetties, au moins symboliquement, aux exigences de la
reproduction de ce groupe et à l'affirmation identitaire. J'attends encore
qu'on mette en évidence des mouvements de libération nationale qui soient
aussi, sans la moindre équivoque, des mouvements pour l'égalité des sexes.
La conclusion que j'en tirerai c'est qu'il n'y a pas de mouvement de
libération qui représente à lui tout seul la totalité de l'émancipation
humaine. Il n'y a pas en ce sens d'universalisme intégral. Il y a un
élément d'universalisme intensif dans la revendication d'autonomie ou
d'indépendance. Il y a un élément d'universalisme intensif dans la
revendication de l'égalité des sexes. Il y a un élément d'universalisme
intensif dans la revendication de la dignité du travail, quelque chose
qu'on oublie un peu par les temps qui courent et à quoi il faudrait sans
doute faire référence plus souvent. Mais il n'y a certainement pas, c'est
là que pour une part la tradition marxiste classique s'est profondément
illusionnée elle-même et nous a induits en erreur, un discours unique de
la libération. Il y a donc un problème permanent de conciliation et
d'articulation, d'alliance entre des mouvements de libération dont chacun
exprime une partie de l'exigence d'humanité au sens de la
non-discrimination. Mais qu'est-ce qu'articuler différentes exigences qui
ne sont pas spontanément convergentes, sinon précisément faire de la
politique? C'est donner par là-même toute sa valeur à l'idée de la
communication, du débat et de l'initiative politique, ce qui suppose de
cesser de croire qu'il y a un sens de l'histoire menant inévitablement à
la libération de l'humanité, qui réaliserait en quelque sorte sa nécessité
dans notre dos.
LE DEBAT.
1er intervenant - Pour ma part, il y a une distinction dont je ne
comprends pas vraiment la nécessité, c'est cette ligne de démarcation que
vous faites entre l'universalisme intensif et l'universalisme extensif.
Cette séparation me paraît, disons, difficile à faire. Prenons, par
exemple, l'universalisme républicain. Au départ, on peut considérer d'aprés
votre distinction, que c'est un universalisme intensif, libérateur. Puis,
avec les guerres révolutionnaires, plus tard avec les guerres de l'Empire,
il est devenu hégémoniste. Donc, on est passé à l'autre stade. Puis, avec
la IIIe République, également avec la création de l'empire colonial. Mais,
ce faisant, il a créé ici ou là, à sa propre image d'ailleurs, un nouvel
universalisme qui est à nouveau intensif. Nous penserons, par exemple, aux
révolutionnaires du monde entier, comme au Chili, au Vietnam, par exemple,
qui reprend l'idéal révolutionnaire pour argumenter et pour fonder son
universalisme à lui, parfaitement intensif.
Etienne Balibar - Premièrement, je ne me ferai pas couper la tête pour
cette terminologie : intensif/extensif. Et même, pour être tout à fait
franc, je n'en suis pas tout à fait satisfait, mais je n'en ai pas encore
trouvé une autre. La question de mots, je suis tout prêt à la discuter
pour, éventuellement, en changer. Mais cette question de terminologie une
fois mise à part, je pense que la distinction est nécessaire parce que ce
n'est pas le même phénomène historique que nous observons. D'un côté,
lorsque nous constatons qu'une législation, qu'une croyance, qu'un système
de repères culturels s'étend à une aire géographique mondiale, en tout cas
franchit les frontières ; et d'autre part quand nous observons un
mouvement de mobilisation collective, revendiquant l'égalité. Mais, une
fois que cette distinction est faite, ce que vous avez décrit est
exactement ce que je veux dire, c'est à dire un cycle. C'est la relance de
chaque aspect par l'autre dans l'histoire.
La colonisation et la décolonisation, c'est en effet l'exemple le plus
frappant. Une entreprise comme la colonisation française n'aurait jamais
été possible s'il n'y avait pas eu dans les républiques françaises et plus
généralement dans les notions démocratiques européennes, une énergie qui
s'enracinait dans l'exigence d'égalité, dans l'idée de citoyenneté, on
pourrait dire les choses de cette façon. Maintenant, on sait très bien ce
que l'exportation de l'idée de citoyenneté à l'échelle du monde entier a
donné : l'Empire français, dans lequel il y avait deux catégories
d'individus, des «citoyens» au sens plein du terme et des «sujets»
statutairement infériorisés et de toute façon discriminés par l'idéologie
raciste, etc... Mais cela a donné aussi - on ne peut pas faire tourner la
roue de l'histoire à l'envers - la revendication de libération nationale
au nom même des idéaux dont une partie non négligeable venait de la
Révolution française. Les colonisés n'avaient pas besoin que nous leur
apprenions à se révolter. Ce serait même le comble qu'on en vienne à
présenter les choses de cette façon. Mais le fait est qu'une partie
essentielle du langage de leur révolte, celui du nationalisme démocratique
ou révolutionnaire, était authentiquement héritée de ce noyau
d'universalisme intensif, toujours perceptible dans les formes mêmes de
l'impérialisme, de la domination, au prix d'une violente contradiction. La
réalité, c'est donc bien le cycle dont vous parlez.
Mais pas seulement : l'histoire continue et ne s'arrête pas là. La
libération nationale n'est pas non plus la pure réalisation de la liberté
et de l'égalité : c'est la tentative de construire un Etat, avec ses
propres formes de domination et d'inégalité internes. C'est exactement ce
que j'ai voulu dire : que chacun des deux aspects appelle l'autre, lui
sert en quelque sorte de présupposé; et en même temps que les signes de
valeur s'inversent, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de situation acquise.
Maintenant, sur la terminologie, je répète que je ne suis pas fixé. Dés
que j'aurais trouvé une meilleure formulation, je remplacerai celle-là.
Mustapha Bouchamda - J'ai tout d'abord une remarque à faire. Je me réjouis
que l'élève d'un philosophe aussi connu qu'Althusser nous vienne sans
barbe, presque en riant. C'est comme cela qu'on imagine les philosophes
dans notre culture à nous. Je n'ai pas besoin de la définir. Cependant, je
regrette que le titre donné à votre intervention ne corresponde pas tout à
fait aux questions que vous avez traitées. Vous avez été beaucoup plus
historique, personne ne pourra vous le reprocher. Mais ne serait-il pas
plus efficace d'être actuel, c'est à dire traiter de questions qui nous
touchent de plus prés, et je pense notamment à ce que vous avez dit
brièvement à propos de l'Algérie ou de la Yougoslavie? Et d'autre part,
j'ai constaté depuis peu de temps un retour sur la scène publique et à
visage découvert de ce que l'on pourrait appeler les intellectuels
engagés. A votre avis, est-ce que c'est d– au fait que ces intellectuels
sont touchés, comme dirait Bourdieu, dans quelques intérêts spécifiques,
ou est-ce que c'est d– au fait que des choses de l'extérieur les
mobilisent et les sensibilisent et les poussent aussi à parler ?
Etienne Balibar - Pourquoi est-ce qu'il faudrait choisir, pourquoi est-ce
que cela serait contradictoire ? Je pense que si ce mouvement que vous
évoquez existe - on verra bien si l'évolution prochaine le confirme -
c'est probablement à cause de la rencontre de deux facteurs. Vous n'avez
prononcé qu'un seul nom, celui de Bourdieu, cela tombe très bien : ce
n'est pas le nouveau gourou de la scène intellectuelle française, mais
enfin, quand il publie La misère du monde, il fait quelque chose d'utile.
Il donne des moyens de discuter. Une des choses les plus intéressantes que
j'ai apprises ces temps derniers c'est qu'il y avait au moins deux troupes
en France qui se sont proposées de tirer de cet ouvrage universitaire des
spectacles de théâtre. Cela prouve qu'il a une certaine puissance de
mobilisation, non seulement dans les faits rapportés, mais dans la forme
sous laquelle ils le sont et qui donne envie à nouveau d'établir des
communications, d'adopter un point de vue sur la société française qui ne
soit pas technocratique, dans lequel la parole des gens recommence à
compter. Les raisons spécifiques qui valent dans le cas de Bourdieu ou
dans d'autres se situent probablement à la jointure de l'évolution des
institutions universitaires et des institutions de partis. C'est paradoxal
de dire les choses de cette façon, mais il y a des hypothèques qui sont
levées. Il y a des illusions qui sont tombées. Mais enfin, le facteur
principal, c'est quand même le facteur général, c'est ce dont parle
Bourdieu. Il ne parle plus des héritiers. Il parle de la misère, d'une
situation dont il ne faut pas faire du pathos, mais dont beaucoup se
rendent compte que c'est une situation d'urgence : urgence matérielle,
urgence en matière de droits de l'homme et du citoyen dans certains
domaines fondamentaux. Et il est inévitable, non pas qu'on en revienne
simplement aux anciens schémas de l'engagement politique, mais qu'on se
pose à nouveau la question de savoir si les situations dans lesquelles
nous vivons à l'échelle du monde sont des fatalités naturelles ou bien si
ce sont des situations sur lesquelles on peut avoir prise. C'est ce qui
semble rendre compte d'un déblocage de l'intervention publique des
intellectuels dans la réalité sociale. Maintenant, il faut quand même se
rendre compte qu'il y a aussi un élément négatif. Ce qui fait qu'on
s'émerveille de l'intervention de Bourdieu ou d'autres moins prestigieux
que lui, c'est un peu l'émerveillement devant l'exception, le miracle qui
fait espérer un retournement de situation. Ces intellectuels ne sont pas
des «intellectuels organiques» au sens où Gramsci l'entendait. Je ne veux
pas dire par là qu'il faudrait qu'ils aient une carte de ceci ou cela.
Cela fait probablement partie des formes périmées. Mais ce qui n'en reste
pas moins, à mes yeux en tout cas, un problème tout à fait névralgique et
dont la solution n'est nullement évidente, c'est celui de la communication
entre l'intellectuel professionnel, universitaire ou écrivain, et ce qu'on
appelait autrefois la masse, c'est à dire finalement les citoyens dans
leur ensemble. Le paradoxe des vieilles structures, c'est qu'elles ont à
la fois fait énormément pour surmonter des barrières sociales : les formes
ossifiées de la division du travail, les préjugés de caste, et en même
temps elles ont fini par les reproduire. C'est un des éléments
d'explication d'une certaine coupure entre les intellectuels et la masse.
Je crois que les plus lucides de ces intellectuels à qui vous pensez sont
justement ceux qui se posent la question de savoir à quelles conditions on
pourrait reconstituer aujourd'hui les formes de circulation des idées
entre les différents groupes, les différentes collectivités qui forment
une société. Et il est bien évident que les formes sont à inventer. La
révolution dans le domaine des communications - tout à l'heure Claude
Gobeaux me disait : c'est la révolution la plus importante depuis le
néolithique, il y en a qui disent depuis l'imprimerie ou depuis la presse
à grand tirage - est à la fois technologique, économique, politique : elle
a détruit toute une partie du langage commun qui avait été fabriqué par la
combinaison de la scolarisation, du syndicalisme, de la grande presse et
du militantisme politique. C'est là dessus que reposaient les formes du
mouvement social que nous avons connues. Elle a aussi produit un autre
effet qui ne me semble pas du tout indépendant du premier, qui est de
faire tendanciellement éclater à nouveau la culture technique et la
culture, disons, philosophique. Ce sont des phénomènes de clivage social
nouveaux qui tendent à cantonner les intellectuels dans un petit secteur.
Nous, nous entendons Bourdieu, nous voyons que le livre parait, mais ce
livre ne circulera pas à la façon dont les brochures de la littérature
socialiste, communiste, ou chrétienne sociale, ont circulé auprès de
dizaines, voire de centaines de milliers de lecteurs pendant une
cinquantaine d'années. Et du même coup, Bourdieu (pour le prendre comme
exemple symbolique), sera privé de la possibilité d'apprendre auprès des
gens qui l'auraient lu et qui se seraient emparés de ses idées.
Mustapha Bouchamda - Je ne m'attendais pas à ce que le nom de Bourdieu qui
n'est pas inintelligent, mais qui n'a rien d'exceptionnel, ni que la
notion d'intérêt spécifique évoque tout ce débat-là, mais la question que
je me pose c'est celle-ci : par exemple, dans le cas de votre intervention
de ce soir qui porte sur des problèmes que je qualifiais tout à l'heure
d'actuels, est-ce que ces problèmes-là ne demandent pas que celui qui
parle tienne un discours direct et qui porte sur des événements immédiats
?
Etienne Balibar - S'il peut, oui. S'il ne peut pas, non. Oui si celui qui
prend la parole, qui est «derrière le bureau», peut proposer une analyse
spécifique de ce que vous avez appelé des événements ou des problèmes
actuels. Proposer des analyses politiques de l'Algérie ou de la
Yougoslavie, si j'étais en mesure de le faire, je le ferais volontiers.
Mais si je ne le fais pas, c'est que je n'en suis pas capable.
J.Marc Lavieille - Deux petites remarques très rapides et une question. La
distinction entre l'universalisme d'hégémonie et l'universalisme de
libération est sans doute importante, intéressante, mais peut-être est-il
intéressant de la doubler du critère des moyens. Un christianisme
d'hégémonie peut produire ici ou là des pratiques qui se diront de
libération, même des théologies de libération, un mouvement de libération
peut assassiner des paysans, etc... Donc, que ce soit d'ailleurs pour les
universalismes ou pour les identités, les passer au crible du critère des
moyens. On dirait aujourd'hui : quels moyens durables, équitables,
pacifiques, démocratiques emploie ou n'emploie pas l'universalisme à un
moment donné, dans un lieu donné? soit la fin justifie les moyens, soit
plut“t : aucun moyen n'est neutre.
J'ai beaucoup aimé aussi l'importance que vous attribuez au principe de
non-discrimination qui est souvent très mal enseigné, dans les facultés de
droit en particulier, parce qu'il est très intéressant de le relier au
phénomène identitaire. La non-discrimination : nous sommes égaux en
dignité et en différence, ça n'est ni de l'assimilation ni de
l'exacerbation des différences, ni de l'élimination des différences :
c'est une ouverture sur la différence et cela montre tout le travail qu'il
y a à faire entre des philosophes et des juristes, etc... Ma question est
la suivante (rejoignant un peu l'intervention précédente) : par rapport à
l'universalité réelle, comment verriez-vous les rapports entre des
mouvements identitaires et les intégrismes technologiques ?
Etienne Balibar -Est-ce que vous accepteriez de préciser d'un mot ou deux
?
J.M.Lavieille - D'une façon plus concrète, si vous voulez, est-ce qu'il y
a une certaine identité du Limousin, et laquelle ? L'intégrisme
technologique qui consisterait à balancer en Limousin une poubelle
nucléaire, vous voyez, c'est un exemple d'intégrisme technologique qui me
vient à l'idée.
Etienne Balibar - Ce qui me trouble, je ne vous le cache pas, c'est que
vous employiez le mot intégrisme. Ce n'est pas pour récuser l'exemple que
vous prenez, au contraire, mais pourquoi est-ce que vous appelez cela
intégrisme ?
J.M.Lavieille - Des intégrisme peuvent être de type religieux, ici, ou
technologiques là, parce qu'il s'agit à la fois d'un discours et de
pratiques de vérité qu'on veut faire avaler à des citoyens. Les pouvoirs
dominants balancent une technique comme remède miracle. C'est la technique
remède miracle. Est-ce que l'intégrisme ne recoupe pas le remède miracle ?
Etienne Balibar - Ce n'est pas pour chipoter sur les mots, mais le mot
intégrisme est un mot ultrasensible. Il est utilisé tous les jours pour
désigner des phénomènes d'expansion idéologique qui sont généralement
décrits comme menaçants et volontiers diabolisés. Alors, je pense qu'il
faut peut-être essayer de restreindre l'usage du mot intégrisme, plut“t
que de le banaliser. Et dans l'exemple que vous prenez, je vois un
phénomène technocratique instrumentalisé par un autoritarisme étatique.
Comprenez-moi bien, je ne veux pas restreindre l'utilisation du mot
intégrisme à l'intégrisme islamique ou à Monseigneur Lefebvre, ou encore à
des sectes protestantes au moyen desquelles l'entreprise
d'assujettissement de l'Amérique latine aux intérêts nord-américains se
poursuit d'une manière concertée ou spontanée. Je pense qu'il y a
effectivement dans le monde actuel, dans des camps très différents, des
phénomènes d'intégrisme. Suzanne de Brunhoff, qui est une économiste et
philosophe marxiste française, spécialiste des problèmes de la monnaie,
que certains d'entre vous connaissent peut-être, avait il y a quelques
années décrit l'orthodoxie du monétarisme comme une forme d'intégrisme qui
en valait bien un autre. Je serais prêt à discuter tous ces exemples-là.
Ceci dit, sur le fond de la question, c'est-à-dire sur le problème des
mouvements identitaires en face de la technoscience, pour ma part, je
poserais cela comme un problème de démocratie, je poserais la question de
savoir si le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui, avec les problèmes
de contrôle des technologies et d'environnement que nous savons, est un
monde dans lequel certaines formes de l'autoritarisme étatique ne sont pas
devenues insupportables. Et je ne suis pas particulièrement étonné que les
résistances qui s'y opposent puisent une partie de leur énergie dans le
sentiment d'une identité culturelle locale qui est purement et simplement
piétinée par les administrations centrales. Maintenant, cela ne veut pas
dire, je suppose, qu'on va passer de la revendication d'autogestion -
c'est largement de cela qu'il s'agit, me semble-t-il - ou du droit
démocratique de déterminer soi-même la politique qui est appliquée sur son
propre sol à l'idée de l'indépendance du Limousin. Enfin je ne pense pas
que ce soit de cela qu'il est question.
Joannés Billo - Je voudrais aborder plusieurs choses dans votre première
intervention. En ce qui concerne le point historique, pour ne pas être
trop long, j'aborderai seulement la Révolution française. Il faudrait
rappeler quelque chose à mon avis de tout à fait essentiel, c'est que si
la Révolution française abolit les privilèges, elle n'en interdit pas la
reconstruction, la reconstitution.
Il ne faut pas oublier non plus quelque chose de très important, les
historiens sont d'ailleurs tout à fait d'accord avec cette thèse, c'est
qu'il y a l'intervention étrangère qui menace d'étrangler la République.
On peut dire aujourd'hui, les historiens le disent d'ailleurs, que s'il
n'y avait pas eu d'intervention étrangère, ce qui était inimaginable, il
n'est pas certain que le premier Empire aurait eu lieu.
En ce qui concerne l'URSS, je vous le dis quand même, il faut faire
attention. On assiste à l'implosion d'une société par le haut et non pas
par une révolution. D'ailleurs, c'est la suite de l'historique que je
viens de faire. Naturellement, on ne verra jamais le capitalisme imploser
par le haut. Là dessus, je suis tout à fait tranquille. Je voulais tout
simplement rappeler que, pour ce qui concerne le capitalisme, quand il est
dans sa phase ascendante, on est tenté de passer Marx au vitriol et dire
tout va très bien, il s'est trompé, c'est une société extraordinaire. Il y
a l'abondance, il y a la consommation. Et puis, quand il passe, comme
c'est déjà arrivé - je ne ferai de dessin à personne- dans des phases
descendantes, on se rappelle de ce qu'a écrit Marx, on se souvient qu'il a
dénoncé le capitalisme qui provoque cycliquement des crises très graves et
même apocalyptiques.
Je terminerai en disant qu'en ce qui concerne le néo-colonialisme que nous
vivons aujourd'hui, il est tout simplement l'asservissement des anciens
pays coloniaux par les pays du nord, mais également par les minorités
opulentes chez eux qui avaient demandé à cor et à cri l'indépendance.
Etienne Balibar - Je suis largement d'accord avec vous. Pour ce qui est de
la Révolution française, permettez-moi de me référer, à mon tour, à une
vieille formule bien connue dont je prendrai le contre-pied. Je pense que
la Révolution française n'est pas un bloc, même si la formule «la
Révolution française est un bloc» a joué un r“le politique en son temps,
que nous pouvons apprécier positivement. Quand vous dites que la
Révolution française abolit les privilèges et n'en interdit pas la
reconstitution, je crois que vous touchez un point tout à fait décisif.
Presque tous les problèmes de non-discrimination - je reprends ce terme -
ont été au moins formulés pendant la période révolutionnaire. C'est vrai
pour le problème de l'égalité sociale, c'est vrai pour le problème de
l'égalité des sexes, et c'est vrai pour le problème de l'égalité des
races, des peuples. Naturellement, cela ne fait pas tout, peut être de
nouveaux problèmes sont-ils apparus ensuite, mais ça ne fait quand même
pas mal. Seulement, pour certains d'entre eux, ils ont été immédiatement
recouverts, pour d'autres purement et simplement réprimés. Autrement dit,
la contradiction a commencé de se développer pendant la Révolution
française elle-même. Et elle a produit ensuite des effets plus ou moins
immédiats, plus ou moins retardés. Mais il est bien évident que le facteur
auquel vous avez fait allusion, c'est à dire l'intervention étrangère et
plus généralement la situation de guerre qui a conduit à renforcer un
certain type d'appareil étatique, n'a pas joué dans le sens des
possibilités de prendre à bras le corps chacun de ces problèmes. Il a
fallu les retrouver avec un grand retard et pour certains d'entre eux, les
imposer contre des résistances qui s'enracinaient dans une sacralisation,
une représentation officielle de la tradition révolutionnaire.
Pour ce qui est de l'URSS et de Marx, je pense comme vous qu'on peut
parler d'implosion d'une société par le haut et non pas d'une révolution.
Seulement, il y a une certaine ironie dans le fait qu'on pourrait
appliquer à ce qui s'est passé en Union Soviétique la définition que
Lénine avait voulu donner un jour, quand on lui posait la question :
qu'est-ce qu'une révolution ? Il avait dit : une situation
révolutionnaire, c'est quand ceux d'en haut ne peuvent plus gouverner
comme avant et que ceux d'en bas ne veulent plus être gouvernés comme
avant. Force est de constater que, à beaucoup d'égard, c'est cela qui
s'est passé en Union Soviétique. Et pourtant, ce n'est pas une révolution,
un processus révolutionnaire. La situation qui est sortie du changement de
régime en Union Soviétique ne représente à aucun degré une démocratisation
de la situation antérieure. En tout cas pas pour l'instant. Maintenant, ce
que je pense, c'est que l'histoire de l'Union Soviétique est entièrement à
faire. Je suis convaincu que nous avons presque tout à apprendre sur ce
qu'a réellement été l'histoire de l'Union Soviétique. Nous ne savons que
des choses qui proviennent pour l'essentiel de trois sources :
premièrement, la représentation officielle que le régime soviétique a
donné de son propre fonctionnement, deuxièmement, la propagande
antisoviétique des régimes occidentaux qui a naturellement donné un
certain nombre de vérités parce que cela aurait été trop bête de s'en
priver, vu qu'elles étaient systématiquement déniées par la littérature
officielle du régime communiste, troisièmement, l'ouverture des archives
policières et du KGB : c'est sûrement une source très intéressante à
étudier, mais ça ne remplace pas l'histoire sociale de l'URSS, le travail
propre de l'historien. Une des choses dont on peut le plus légitimement
s'inquiéter, c'est effectivement de savoir s'il est possible aujourd'hui
en ex-Union Soviétique, de travailler à une histoire réelle des 80 années
dont nous parlons.
Quant à Marx, ce que je pense rejoint tout à fait votre point de vue : on
recommence à parler de Marx parce que le socialisme n'existe plus et que
par conséquent, il n'y a plus que le capitalisme. Sur le socialisme,
contrairement à ce que cherchaient à nous faire croire des dizaines de
milliers de pages de littérature soi-disant marxiste, Marx n'avait rien à
dire. Marx, par définition, ne savait rien du fonctionnement du système
socialiste. Il n'avait rien prévu. Et toutes les prévisions qu'on a cru
tirer de son oeuvre se sont avérées fausses. Maintenant, sur le
fonctionnement du système capitaliste, Marx avait engagé un certain nombre
d'analyses. Le fait est que ses analyses prennent d'autant plus
d'actualité que le capitalisme n'a pas de contraire, du moins extérieur,
il n'y a pas d'autre camp. Et que ce qui se développe sous nos yeux, ce
sont les contradictions du capitalisme à l'échelle mondiale. Quand j'étais
jeune, je me souviens qu'à l'époque où nous commencions à lire Marx, il y
avait une grande discussion sur la «paupérisation relative» et la
«paupérisation absolue». Et un certain nombre d'entre nous, sans adopter
purement et simplement les thèses sur la société d'abondance et sur la fin
de la condition ouvrière, éprouvaient une certaine gène, un certain
embarras devant l'idée de la paupérisation absolue ou de l'élargissement
des inégalités sociales comme une conséquence inéluctable du
fonctionnement du capitalisme. Eh bien, la paupérisation absolue,
aujourd'hui on y est. L'élargissement non seulement tendanciel, mais réel,
du fossé entre les deux moitiés de l'humanité, le creusement des
inégalités comme conséquence du fonctionnement des lois du capitalisme,
c'est la réalité d'aujourd'hui à l'échelle mondiale. Cela ne veut pas dire
qu'il faut reprendre les vieux manuels et les réciter à nouveau. Cela veut
dire qu'on peut être certain que, de ce point de vue, les problèmes posés
par Marx n'ont aucune chance de disparaître de la scène avant longtemps.
Philippe Velche - Une remarque et une question. Vous avez parlé
d'universalité réelle, ce que d'autres appellent mondialisation. Comme
exemple, vous avez cité la communication par télévision. Je dois dire que
j'ai été un peu surpris d'entendre de votre part, un philosophe marxiste,
que vous n'ayez pas pris comme moteur de la mondialisation l'évolution du
capitalisme, la circulation des capitaux, qui est certainement à
rapprocher de la communication télévisuelle, mais qui me semble une base
plus matérielle. Une question : est-ce que cette mondialisation du
capitalisme en fait ne condamnait pas par avance l'expérience ouverte par
Lénine en 1917, c'est-à-dire l'expérience de la rupture avec le
capitalisme là où le maillon était le plus faible et dans un seul pays ?
Et lorsqu'on voit l'évolution du capitalisme mondial, est-ce que ce
n'était pas forcément une impasse ? Autre question : vous avez dit : il
n'y a pas de sens à l'histoire. Est-ce que malgré tout, il n'y a pas, il
n'y avait pas un r“le du capitalisme dans l'histoire mondiale ? Vous avez
donné une définition de la politique à laquelle je n'avais pas pensé, mais
que j'ai trouvé particulièrement intéressante. Est-ce qu'il ne peut pas y
avoir une unité contradictoire entre ce r“le de mondialisation du
capitalisme et d'autre part la politique au sens d'intervention tel que
vous l'avez défini ?
Gérard Bombel - Je voudrais joindre ma question à celle de Philippe
Velche. Elle portait sur le même problème, mais sous un autre angle. Pour
ce qui concerne cette notion d'universalité réelle, donc de société
mondiale, peut-être serait-il intéressant de creuser l'idée, parce qu'elle
peut paraître contradictoire. Dans Race, nation, classe, tu écrivais : il
ne peut y avoir ni Etat mondial, ni monnaie internationale unique (ce qui
me paraissait un point sensible de l'actualité). Et cette considération
aboutissait à l'idée qu'en ce qui concerne l'Europe on était dans un
transfert du modèle de l'Etat-nation à un autre niveau. Alors, je
souhaiterais savoir si aujourd'hui, deux, trois ans après, tu es toujours
sur les mêmes analyses.
Etienne Balibar - Oui, je suis toujours sur les mêmes analyses, à
condition qu'on veuille bien me croire si je dis que ces analyses sont des
hypothèses, des propositions que je soumets à la discussion. Dans le
domaine qui nous intéresse, c'est-à-dire quand nous essayons de saisir non
pas le sens de l'histoire, parce que c'est une expression beaucoup trop
surchargée de mythes, mais le mouvement de la conjoncture, avec les
alternatives qu'elle comporte, c'est-à-dire finalement le rapport de force
qui peut faire changer les choses dans un sens ou dans l'autre, il faut
bien essayer de tenir les deux bouts de cette chaîne qui a été largement
couverte dans la tradition du marxisme orthodoxe par un économisme pesant.
D'un côté les facteurs qui viennent d'être évoqués dans ces deux questions
: l'existence d'une accumulation à l'échelle mondiale, l'existence
d'inégalités sociales qui se creusent à la même échelle, les phénomènes de
crise et de contradiction du capitalisme, et de l'autre, ce que je serais
tenté d'appeler la matière idéologique de l'histoire. Je pense que sur ce
point, le marxisme classique a besoin, non seulement d'être corrigé mais
en quelque sorte inversé. Ce qui fait les réactions des individus et des
collectivités soumis à la contrainte de fer de l'accumulation du capital,
comme je le disais tout à l'heure à propos de la Yougoslavie, ce n'est pas
uniquement l'intérêt, ce n'est même pas l'intérêt de classe, ce sont des
croyances, des idéaux, ce sont des allégeances et des passions
idéologiques. C'est cela qui forme la matière de l'histoire ou de la
politique. Ce qui se passe en ce moment en Yougoslavie et dans d'autres
parties du monde est absolument inintelligible du point de vue des
intérêts matériels. Cela ne correspond à aucune rationalité économique, ni
du point de vue des dominants, ni du point de vue des dominés. Je n'en
tire pas la conclusion que l'histoire est inintelligible, j'en tire la
conclusion que la causalité économique n'explique rien à elle seule. Mais
je suis complètement d'accord pour ajouter immédiatement la proposition
réciproque : sans la causalité économique, nous n'expliquons rien non
plus. C'est pour cela que je me suis hasardé à parler de la monnaie
internationale unique et de l'Etat mondial. Alors, pour ce qui est de
l'Europe, je n'ai pas changé d'avis : la première chose que j'ai pensée en
1989, c'est que les transformations annoncées dans le sens de
l'intégration européenne étaient définitivement irréalisables. C'est
exactement ce qui est en train de se passer en ce moment.
En ce qui concerne l'expérience du socialisme et sa place dans l'histoire
du capitalisme mondial, peut-être faudrait-il dissocier les deux éléments
que vous avez conjoints.
Pour ce qui est du maillon le plus faible, je l'ai toujours compris de la
façon suivante : ce n'est pas conformément à un projet idéal de
transformation du capitalisme que se déclencheront les révolutions
socialistes. Au fond, c'est une très bonne illustration de la phrase que
Marx avait un jour prononcée : l'histoire avance par le mauvais côté. Si
elle avançait par le bon côté, cela voudrait dire que les solutions sont
déjà contenues dans les problèmes. A certains égards, c'est ce que Marx a
pensé, à un certain moment, quand il écrit dans la préface de la
Contribution à la critique de l'économie politique en 1859 : «L'humanité
ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre». C'est une
vision optimiste du cours de l'histoire, et finalement, ce n'est pas très
différent d'une croyance dans la providence. Quand il écrit que l'histoire
avance par le mauvais côté(dans Misère de la philosophie), c'est au
contraire une façon de dire qu'il n'y a pas de providence. Le maillon le
plus faible relève de cette dialectique, c'est le fait qu'on ne peut pas
choisir.
Maintenant, pour ce qui est du socialisme dans un seul pays... sans
reprendre tous les débats historiques, on peut constater, après-coup, que
le capitalisme a été capable d'évoluer plus vite que toutes les
alternatives proposées par le socialisme lui-même. Cela laisse quand même
subsister une question pour laquelle je n'ai pas de réponse et que je ne
voudrais pas non plus présenter comme un constat de désespérance pure et
simple, qui est de savoir pourquoi du côtédu socialisme, à part quelques
grandes voix criant dans le désert, on n'a jamais trouvé ni les forces
intellectuelles ni les forces militantes permettant de proposer des contre
stratégies. Peut-être justement parce qu'on se représentait «le
capitalisme» et «le socialisme» comme des mondes séparés, sans points
communs, sans interférences. Comme des «systèmes» différents. Dans Les
frontières de la démocratie, je dis quelque part que 1968 est probablement
le dernier moment où une alternative a été non seulement rêvée, mais
discutée simultanément à l'Est et à l'Ouest. Une condition décisive pour
que le rapport des forces change, c'était probablement qu'il y ait des
mouvements de contestation - pourquoi ne pas les appeler des mouvements
révolutionnaires? - à la fois dans le camp capitaliste et dans le camp
socialiste. Il y a bien eu quelque chose comme la perspective d'une
jonction à l'horizon de 68, mais ça ne s'est pas fait, on n'a pas pris la
mesure des conditions qui auraient permis de le faire. Alors, comme
l'histoire ne se répète pas, ce qui a été manqué à ce moment là ne peut
pas être rattrapé aujourd'hui et c'est plut“t le contraire qui s'est passé
: la note a été présentée en 1968 et elle a été soldée en 1989. Il peut
paraître démoralisant d'imaginer qu'une génération entière s'est perdue
dans cette situation, et pourtant c'est le cas.
Dernière chose pour ce qui est du socialisme dans un seul pays. Peut-être
ne pouvons-nous pas complètement prendre la mesure de la disproportion
entre la capacité d'expansion du capitalisme mondial et la capacité d'auto
organisation, d'autocritique et de réforme du camp socialiste. Mais il y a
quelque chose qui pourrait servir de critère et je pense que c'est pour
cela que beaucoup de gens à un moment ou à un autre se sont distanciés de
l'idée du socialisme dans un seul pays (pas nécessairement parce qu'ils
avaient rallié des analyses trotskystes que je ne veux pas critiquer du
tout ici, mais qui sont une partie du problème) : c'est que le socialisme
dans un seul pays était devenu une idéologie nationaliste. C'était devenu
l'idée du camp socialiste centré sur la «patrie du socialisme», et l'idée
que les intérêts des peuples du monde entier convergeaient automatiquement
avec les intérêts de ce centre. Et nous savons que des générations de
militants révolutionnaires admirables, dévoués corps et âme à la cause du
prolétariat ou des peuples opprimés par le colonialisme, étaient prêts et
sont encore prêts, pour certains, à se faire couper en petits morceaux
plut“t que de renoncer à l'idée qu'il y avait une patrie du socialisme, un
centre mondial de la révolution, et que dans les situations difficiles, il
fallait préserver le centre avant tout. Mais il y en avait d'autres qui
ont coupé ce cordon ombilical-là, soit à travers l'expérience de la
résistance, soit à travers l'expérience des luttes anti-coloniales, soit
tout simplement en faisant l'expérience du conflit d'intérêts entre les
luttes sociales et la politique de l'Union Soviétique ... Quelques-uns
ici, qu'ils aient été ou non membres du PCF à l'époque, se souviennent
peut-être que vers 77 ou 78 Jean Kanada, pourtant considéré par beaucoup
d'entre nous comme un représentant typique de la vieille garde
stalinienne, a rédigé un rapport qui n'a pas été rendu public, mais qui a
circulé dans les fédérations du parti, dans lequel il expliquait qu'on
observait une contradiction grandissante entre les luttes revendicatives
des classes ouvrières des pays capitalistes de l'Ouest et la politique d'Etat
de l'Union Soviétique. Peut-être que s'il n'était pas mort quelques mois
plus tard, les discussions internes de cette organisation en auraient été
changées pour une part, mais enfin cela n'aurait pas modifié le cours de
l'histoire.
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