Francis Juchereau :
Voilà 25 ans que notre association (j'insiste sur ce mot), qu'un certain
nombre de militants, de citoyens, au départ un petit groupe de communistes,
bien dans la tradition limousine, très vite rejoint par des gauchistes, des
socialistes, des libertaires, des cathos de gauche, des non-identifiés, des
écolos, des trotskystes, des maos, etc., se sont retrouvés sur cette " terre
sensible et rebelle " comme dit Georges Chatain, qui a animé une des
premières réunions du Cercle du temps où cette revue, M, qui est devenue
Mouvement, se crée en même temps que le Cercle. Dans son premier numéro, un
article de Claude Gobaux et de moi, où nous présentions la démarche de notre
association. Plusieurs revues ont accompagné la vie de notre association,
sans pour autant être d'une mouvance, d'une revue ou d'un journal : par
exemple Transversales, avec qui on faisait un échange de revues, et ce
n'était pas sur la valeur marchande. Aujourd'hui encore avec Partage,
Citoyens, A contre courant.
Nous avons essayé de marquer ce 25ème anniversaire de façon particulière,
avec ces tables rondes qui commencent, sur un thème générique : Sortir du
capitalisme aujourd'hui, réalités, illusions, enjeux. Il y a plus de dix ans
nous nous proposions d'inviter André Gorz. A cette époque-là il ne
souhaitait plus se déplacer pour faire des débats et c'est Jacques Robin qui
l'a " remplacé " ; il a demandé à rencontrer des associations dans le
quartier de Beaubreuil.
Tous les thèmes de la période ont été brassés dans notre association auberge
espagnole, le travail notamment, le chômage, la remise en cause du travail
avec les technologies et l'évolution des sociétés occidentales, la
globalisation. On a été marqué par d'autres thèmes " existentiels " comme le
communisme, puisque les fondateurs initiaux étaient dissidents du parti
communiste. Le communisme qui, en quelques années, en ce qui concerne le
bloc soviétique, s'est effondré symboliquement en 1989. Et juste avant la
chute du Mur de Berlin on avait une soirée sur ce sujet. Et l'écologie
aussi. Les fondateurs marxistes, par curiosité et aussi en voulant
comprendre le monde d'aujourd'hui, ont voulu dialoguer et agir avec cette
sensibilité politique de l'écologie sociale qui a germé véritablement à
l'époque où le Cercle s'est créé. Le premier qui a été invité, hormis Albert
Jacquart qui nous avait parlé du monde fini, c'était Vincent Labeyrie,
communiste, scientifique. On a parlé de l'effet de serre, de la
marchandisation avec Serge Latouche. Notre association a voulu s'interroger
et débattre sur des thèmes y compris de la vie quotidienne.
Un intervenant :
Il a eu aussi Bertrand Lajudie sur les articulations possibles entre une
pratique analytique et le discours marxiste dans son développement et dans
sa finitude. Ce qui est une première : les marxistes orthodoxes ont
découvert qu'ils avaient un inconscient depuis 1979. Il a fallu l'excellence
de Catherine Clément, normalienne, professeur de philosophie, qui était
allée en Union soviétique et avait fait des exposés sur l'inconscient.
Francis Juchereau :
On a abordé tout un champ de réflexions qui correspondent aux
bouleversements du monde d'aujourd'hui, avec également la situation
internationale puisqu'on a eu des invités sur le Rwanda et l'Afrique avec
Colette Braeckman ; Serge Latouche et l'économie informelle dans un quartier
de Dakar ; des alternatives concrètes, régionales avec notamment des gens du
plateau de Millevaches, les SCOP, etc. On a réuni des témoins du mouvement
ouvrier et des acteurs d'associations pour témoigner d'un siècle militant
ici. Donc tout un bilan qu'on peut voir à travers les affiches et la
collection de notre bulletin. On a aussi publié un texte, en brochure, de
Balibar suite à sa venue ; on a fait un livre avec Guingouin, qui était un
fidèle abonné de La Lettre, où il confie un peu ses dernières pensées
politiques. Depuis l'après-guerre Peuple et culture développe des activités,
en Corrèze, dans la sphère politico-culturelle, un petit peu comme nous.
Quand Claude Julien est venu parler de la démocratie, l'enregistrement a été
tiré à part par Peuple et Culture.
J'ai voulu rappeler le chemin parcouru par notre association, avec cette
activité déployée dans le champ de la culture qui est une activité concrète,
militante et aussi spécifique, détachée du pouvoir et de l'action et en même
temps chacun pouvant se l'approprier, se construire, puisque finalement
c'est celui qui pense, qui essaie de penser, qui peut agir d'une manière
convenable.
Je parlais d'André Gorz et on vient naturellement à la revue Ecorev’ qui a
dix ans cette année et qui a publié, notamment dans son numéro 28 consacré à
André Gorz, un texte testamentaire qui nous a servi un peu de fil rouge pour
aujourd'hui. Marc Robert qui fait partie de la rédaction d'Ecorev’ va nous
développer un peu cette idée : urgence écologique, les enjeux actuels d'un
sortie civilisée du productivisme. Aujourd'hui on est dans une phase
historique très particulière de l'humanité. Ce paysage il faut essayer de le
déchiffrer et agir. Gorz nous a donné une piste en disant que d'une certaine
manière on avait commencé à sortir de l'époque du capitalisme et qu'un autre
mode de production s'esquissait dans le cadre de cette globalisation dont on
pense qu'elle est fatale. Urgence démocratique, avec un invité qui va
reposer l'hypothèse communiste, mot devenu un gros mot. Aujourd'hui comment
peut-on se réclamer de cet idéal ?
Marc Robert :
C'est intéressant de partir de la figure d'André Gorz, qui a été un peu le
parrain de la revue Ecorev’ à ses débuts, et avec qui ont a eu l'occasion, à
de multiples reprises, d'échanger sur un certain nombre de thèmes, parce
qu'il a été un des tout premiers, au début des années 1970, à lier les
effets de la crise environnementale, de la crise du mode de vie ultra
consumériste, les dégâts de l'industrie pharmaceutique sur les individus, de
relier tout ça plus globalement à la crise qui commençait à affecter le
capitalisme et à bien montrer que la crise à laquelle on est confronté
aujourd'hui, ce n'est pas une addition. Il n'y a pas d'un côté une crise
sociale, de l'autre côté une crise de l'environnement, une crise de la
finance, une crise de la démocratie ; tout ça forme un tout. Et il est
extrêmement important de penser les termes de cette crise ensemble. A
travers la notion d'écologie politique, on arrive à relier tous ces éléments
ensemble et à se donner des pistes pour penser les choses autrement. En
particulier si on part de la crise écologique, on n'est pas seulement en
train de parler du fait de l'épuisement des ressources naturelles, qu'il y a
moins de biodiversité, qu'il y a une fuite de pétrole quelque part dans le
monde ; on est en train de parler de ce que les gens vivent au quotidien.
Dans les banlieues, la crise écologique c'est la crise de l'habitat urbain
qui est totalement dévasté, c'est l'impossibilité de se déplacer par
exemple. Les transports sont conçus pour que les gens soient enfermés
quelque part. La crise écologique, c'est aussi une crise du rapport à la
technologie et au savoir. Les gens sont dépossédés des objets technologiques
qui sont conçus. La crise, c'est également cette injonction permanente à
surconsommer, à toujours créer des besoins qu'on ne peut pas tous satisfaire
puisqu'il y en a toujours un qu'on ne peut pas satisfaire, de vivre toujours
dans cet état perpétuel de manque, en consommant, comme le dit Gorz, des
produits qu'on ne fabrique pas et fabriquant des choses qu'on ne consomme
pas. Donc il y a dissociation fondamentale entre le monde vécu par les gens
et tout ce qui nous entoure.
Gorz aussi, si on continue à se placer dans ses traces, a beaucoup analysé
notre rapport au travail, la transformation du travail et la transformation
des modes de production. Aujourd'hui on est arrivé à un point (avec la
robotisation, l'automatisation) où ce qui est produit est basé d'une part
sur les savoirs, l'intelligence et d'autre part sur la mise en réseau des
savoirs et de l'intelligence. C'est-à-dire que ce qui est produit, la valeur
ajoutée des choses aujourd'hui, c'est la somme des savoirs qui est
incorporée dans les objets, et ça c'est le résultat d'une production qui est
collective. Ce qui veut dire que les gens sont capables, ensemble, de
produire de la valeur, de la richesse en se mettant en réseau, en faisant
circuler leurs savoirs et leurs connaissances et éventuellement en
s'affranchissant d'une production centralisée et contrôlée. C'est ce qui se
passe autour du mouvement des logiciels libres où des informaticiens, des
gens qui travaillent sur les réseaux sont tout à fait capables de produire
des logiciels qui vont échapper au contrôle d'un firme comme Microsoft et
qui vont petit à petit se construire en circulant, prendre de la valeur, se
complexifier, se développer par les apports des uns et des autres dans un
régime de la collectivité, de la coopération. Ca, ça nous fait entrer dans
un régime de production de la richesse qui est connu depuis très longtemps,
mais qui est réellement basé sur la mise en réseau et la coopération. Et ça,
ça introduit quelque chose de vraiment particulier.
Un autre aspect de la pensée d'André Gorz, c'est tout ce qui tourne autour
de la notion de revenu social garanti. Ca a été une longue maturation dans
sa pensée. Il n'y était pas favorable au départ. Dans ce bouleversement de
la production de richesse il y a quelque chose d'important : c'est la
possibilité d'être en position d'avoir une autonomie. Pour la construire il
faut les moyens de cette autonomie. Et un des outils essentiels pour pouvoir
se réapproprier la production, notre mode de vie vécu, c'est d'avoir des
conditions matérielles permettant d'aller dans cette voie. Et une des
notions qu'il a explorées c'est celle de revenu social garanti pour donner
les moyens financiers d'exercer réellement son autonomie, dans une optique
qui devrait être celle d'une relocalisation des modes de production. Si on
souhaite réellement aller vers une réappropriation, les modes de production
en réseau doivent être associés avec un mode de production avec des circuits
courts, avec une relocalisation basée sur des communautés locales s'appuyant
sur des conditions matérielles rendant possible ce type d'évolution et de
révolution.
Evidemment cette question de la relocalisation des modes de vie n'est pas
dissociable des enjeux démocratiques. Il faut aussi des outils de démocratie
collective, et se les réapproprier sous différentes formes, pour pouvoir
mettre en place de telles idées.
Je pense qu'avec cette figure d'André Gorz, (même s'il y a bien d'autres
figures qu'on a côtoyées, d'autres pistes qu'on a explorées) on a les outils
pour faire l'analyse de l'épuisement du capitalisme face à la globalité des
crises auxquelles on est confronté. Parler de la crise écologique et de ses
différentes facettes, bien évidement reliées à la crise sociale, financière,
économique. Aussi bien l'épuisement des ressources naturelles que les
changements des modes de production, que l'ampleur de la crise financière et
de la suraccumulation, nous met aujourd'hui à un moment charnière dans
lequel il entrevoyait deux types d'évolutions possibles : une sortie du
capitalisme qui serait une sortie " barbare ", qui se ferait en amplifiant
le mode ultralibéral qui préside au fonctionnement de notre société, à
l'échelle globale ou locale, ou bien une sortie " civilisée " qui serait
basée sur une réappropriation des modes de production par une relocalisation
de nos modes de vie, de production, par la mise en réseau et l'échange de
savoirs. Il n'était pas contre le développement technique ou scientifique,
mais une bonne technologie c'est une technologie appropriable par tous et
dont le critère d'acceptabilité doit être un critère de plus-value sociale à
la fois individuelle et collective. Typiquement c'était travailler sur ce
type d'outils en basant ça sur une articulation démocratique et politique
sous-tendue par le fait de donner les moyens à chacun de reprendre prise sur
sa vie, les moyens de son indépendance à travers par exemple la notion de
revenu social garanti. C'est un peu autour de ça qu'on a construit le numéro
" Penser l'après-capitalisme avec André Gorz " qui complète le n° 28 plus
axé sur le travail. Ce serait bien que Jean Zin dise quelques mots : il a
beaucoup échangé avec André, il était aux débuts de la revue.
Jean Zin :
Gorz, dans son dernier texte, disait que la sortie du capitalisme avait déjà
commencé. C'est un texte qui a beaucoup circulé. Je ne suis un disciple ni
de Gorz ni de Robin. Ce texte, je pense que c'est intéressant d'en avoir un
point de vue critique. Je vais essayer de dire ce qu'il me semble qu'il faut
comprendre de ce texte. C'est le dernier texte de Gorz, donc on peut penser
qu'il a voulu tout mettre dedans, mais c'est sans doute ce qui en fait la
faiblesse : il y a peut-être confusion entre différentes temporalités. Il
avait analysé le capitalisme financier qui fait de l'argent avec de
l'argent, et il pensait que ça c'était quelque chose qui était juste
illusoire et que ça allait s'écrouler. Il voyait un peu la crise actuelle
comme pouvant être la fin du capitalisme. Mais c'était contradictoire avec
les analyses qu'il avait faites précédemment, où la sortie du capitalisme
avait déjà commencé pour d'autres raisons, qui étaient le passage au travail
immatériel. Parce que ce dans qu'on appelle économie immatérielle, c'est
surtout le travail qui devient immatériel. Il reste beaucoup de produits
matériels bien sûr, mais c'est le travail qui devient de plus en plus
intellectuel ou de service, qui n'est plus un travail de force. N'étant plus
un travail de force, ça ne peut plus être un travail forcé et le capitalisme
industriel était basé sur le fait qu'on réduisait le temps de travail et que
c'était ça qui produisait de la plus-value. Gorz avait tendance à penser,
comme beaucoup de marxistes mais pas comme moi, que tout travail qui ne
produit pas de plus-value ne produit pas vraiment de la valeur. Moi je ne
crois pas : il peut y avoir un travail qui ne produit pas de plus-value mais
qui produit de la valeur. Un travail qui produit de la plus-value ça produit
simplement de la valeur supplémentaire, mais on ne peut pas dire qu'un
travail qui ne produit pas de plus-value ne produit aucune valeur. Un
travail qui ne produit aucune valeur c'est un travail que personne ne veut.
Ca existe un travail qui ne produit aucune valeur : si vous construisez un
mur et qu'il s'écroule vous n'avez produit aucune valeur. Il y a des raisons
qui sont liées au travail qui font que le capitalisme industriel est sur sa
fin. Mais on ne change pas de système de production du jour au lendemain. Il
ne suffit pas de prendre la direction d'une usine, il ne suffit pas de faire
la révolution, et ça Gorz le disait de manière très précise. Il ne faut pas
confondre les différentes temporalités qu'on a en ce moment. On a une crise
du capitalisme qui est très semblable à celle de 1929, qui devrait déboucher
sur un nouveau régime capitaliste moins sauvage que ce qu'on a connu ces
dernières années. Je crois qu'il y a des cycles de Kondratiev où vous avez
trente ans de croissance plutôt favorables au travail et trente ans de
dépression plutôt favorables aux rentiers. Et c'est quelque chose qui s'est
reproduit plusieurs fois. Kondratiev, quand il disait ça en 1929, était très
mal vu de Staline, qui l'a envoyé dans les camps, parce que Staline croyait
que c'était la fin du capitalisme. Or on a vu que le capitalisme c'est
quelque chose qui a quand même une capacité de se régénérer très grande.
Donc ce n'est pas du tout sûr qu'on en ait fini avec le capitalisme. Par
contre ça sera un nouveau capitalisme, sans doute pas industriel, sans doute
plus financier. Gorz pensait que la finance ne pouvait pas créer de la
valeur juste avec la finance. Yann-Moulier Boutang, dans son livre L'abeille
et l'économiste, soutient le contraire et je pense qu'il a un peu raison. Si
vous avez un gros paquet d'argent vous pouvez faire des choses que vous ne
pouviez pas faire sans. Et ce que vous pouvez faire, ça peut créer de la
valeur. Et un des gros problèmes qu'on a actuellement (qui n'est pas qu'un
problème virtuel mais réel) c'est que l'argent crée plus de valeur que le
travail. Yann Moulier-Boutang donne l'exemple des grandes surfaces comme
Leclerc, Carrefour : ils gagnent plus d'argent à manipuler le crédit (dans
le fait de payer à 60, 90 jours leurs fournisseurs et à placer leur argent)
que dans leur activité elle-même. C'est la même chose dans la vente en ligne
comme Amazon. Amazon gagne plus d'argent sur la gestion financière que sur
son activité. C'est quelque chose que l'on peut trouver scandaleux mais
c'est un fait. Donc on peut très bien avoir un capitalisme financier qui
dure un certain temps. Cette crise actuelle ce n'est pas la fin du
capitalisme. Ca ne veut pas dire que le capitalisme n'a pas commencé une
mort qui va être longue, comme a été longue la mort du féodalisme. Mais il
faut du temps pour construire un nouveau mode de production. Je pense donc
que ce n'est pas sur la même temporalité qu'on peut analyser la sortie du
capitalisme et la crise actuelle, qui ont un certain rapport. Il y a une
possibilité d'une sortie du capitalisme, mais qui serait plutôt une sortie
du salariat au profit du travail autonome et au profit sans doute d'une
relocalisation. Je voulais insister sur le fait que Gorz avait raison sur le
fait que la sortie du capitalisme avait déjà commencé, mais pas complètement
raison sur le fait qu'un capitalisme financier ne pouvait pas durer. Ca
n'est peut-être pas dans l'immédiat, avec la crise actuelle, qu'on va avoir
la fin du capitalisme, mais ça n'empêche pas de s'y préparer, de commencer
cette sortie qui est surtout à analyser comme une sortie du salariat. Le
revenu garanti fait partie de ce qui permet de sortir du salariat. Cette
sortie du salariat, pour Gorz, est le travail autonome pour lequel il avait
pensé qu'il fallait des structures, des coopératives de travailleurs
autonomes qui leur permettraient de valoriser leurs compétences sans être
dans une structure productiviste, en produisant moins de richesses. Quand on
veut abandonner le capitalisme, il faut savoir qu'en général on va produire
moins de richesses. Parce que le capitalisme est à la fois producteur de
richesses, et destructeur de richesses. Et comme producteur on n'a pas
trouvé mieux jusqu'à maintenant. Mais pour être prêt à produire moins de
richesses, à moins consommer, il vaut mieux s'épanouir dans son travail, ne
pas compenser la souffrance qu'on a au travail par la consommation, ou des
loisirs qui doivent équilibrer. Donc si on arrive à avoir un travail
autonome qui soit épanouissant (ça ne peut pas être que ça, un travail reste
un travail), qui puisse occuper la vie des gens de manière positive, on peut
penser qu'ils gagneront moins d'argent mais ils en dépenseront moins. Ca
sera plus écologique, moins productiviste, et on ne sera pas obligé à ce
moment-là d'être salarié d'une entreprise capitaliste. Parce que ce qui est
débile c'est de se retrouver salarié d'une multinationale et de se plaindre
que cette multinationale délocalise. Mais une multinationale est une
entreprise capitaliste, donc on ne peut pas s'attendre à autre chose. Il
pourrait y avoir des entreprises d'Etat mais cela pose d'autres problèmes.
Ce n'est pas parce qu'on ne sort pas immédiatement du capitalisme qu'on y
est condamné pour toujours.
Un intervenant :
C'est une réflexion un peu naïve. Il y a toute une définition technique du
travail, à la recherche de la valeur, en quoi il aliène, etc. (évidemment le
travail à la Sarkozy : travailler plus pour gagner plus), et ce que je
n'arrive pas à comprendre c'est pourquoi on n'a pas été fichu de dire que le
travail, parfois, est une jubilation. Parce que être médecin, c'est avoir le
plaisir de guérir et s'adonner à une réflexion. Le travail de l'enseignant
c'est d'éduquer : on devrait être content. Ca peut paraître bizarre ici mais
j'étais content de travailler, et j'imagine que le jardinier est content de
voir pousser ce qu'il a planté, et l'agriculteur ou le boulanger de nourrir
et de donner du pain. Il y a quelque chose qui me surprend beaucoup, parce
que la réussite du slogan de Sarkozy c'est qu'il a manifestement placé le
travail sur un seul plan. C'est quelque chose d'effroyable. Et qu'on n'ait
pas réussi à mettre en face un travail, une façon de travailler à l'antipode
de " tu travailleras à la sueur de ton front " mon fils, ou de travail égale
tripalium, instrument de torture, comment on n'a pas été foutu de
rééquilibrer le propos en disant qu'une partie du temps de travail qu'on
accorde aux autres est d'une utilité sociale.
Jean Zin :
J'ai écrit un texte qui s'appelait Changer le travail, changer la vie.
Effectivement c'est le point principal, ce n'est pas une question annexe :
si on arrive à faire que le travail ne soit plus un travail forcé mais
choisi, pour ça il faut qu'il soit autonome, que les gens puissent valoriser
leurs compétences, avoir un certain épanouissement. Mais ça c'est un but.
C'est travailler sur les conditions de travail. Plutôt que de se focaliser
sur le quantitatif, les salaires, le temps de travail, il faut se focaliser
sur les conditions de travail pour que le travail devienne épanouissant. Ca
me semblait être un objectif qui pourrait être repris par toute la gauche
mais qui n'a pas eu tellement de succès. Les exemples qu'on donne de travail
épanouissant c'est plutôt dans l'immatériel. Effectivement quand on est
médecin, professeur, intellectuel, on peut comprendre qu'on a un travail
épanouissant. D'ailleurs c'est parce que le travail devient épanouissant que
même les riches veulent travailler. Le travail a changé de nature, donc on
doit pouvoir changer le travail, mais on ne peut pas non plus nier le fait
que, en général, le travail est une souffrance terrible. Il y a quand même
une majorité de travailleurs qui souffrent au travail. Donc il faudrait que
ça soit un objectif très fort porté par tout la société, qu'on ne puisse
plus admettre que les gens se suicident, qu'on ait des conditions de travail
épanouissantes, parce que la vraie vie elle est là. La majorité du temps de
la vie, on la passe au travail, donc si on arrivait à changer le travail on
changerait la vie.
Un intervenant :
Un mot encore : j'ai dû vivre sur une planète bizarre. Je ne mets pas en
doute la souffrance au travail, l'exploitation. C'est une sorte de
perversité du travail. Je pense qu'il y a eu une espèce de période
bizarroïde et j'aimerais que les sociologues m'indiquent ce qu'elle a pu
vouloir dire, autour des années 1974-1975, à l'époque ou Dumazedier écrivait
La société du loisir où il y a avait une sorte d'inquiétude du capitalisme,
démontrant que la productivité était de plus en plus forte : un paysan qui
trente ans auparavant nourrissait 4 ou 5 personnes en nourrissait trente
dans ces années-là. On s'est dit : comment maintenir ces gens-là dans la
souffrance au travail, alors qu'ils n'ont plus besoin que de travailler à
moitié ? Ca a été la période du temps libre. C'était un symbole puisque
pendant six mois on a eu un monsieur Henry ministre du temps libre. C'était
pour donner une sucette à qui attendait le temps libre. Alors moi je n'ai
pas compris ce qui se passait au niveau macro-économique et dans la
représentation qu'on avait de l'univers économique de cette période. Je me
souviens qu'il y a eu une période curieuse où pendant 4-5 ans le problème
c'était : on va avoir de plus en plus de temps à soi parce qu'on produit de
plus en plus. Ne serait-il pas utile de savoir ce qui s'est passé dans cette
période-là ?
Francis Juchereau :
Une idée comme ça : il s'est peut-être passé Tatcher, Reagan et compagnie.
Gorz en parle en disant que plus la productivité augmentait, plus il fallait
faire travailler les gens parce qu'effectivement le profit par unité
produite baissait. Tu parles d'une période un peu abstraite dans l'histoire.
Le travail n'a pas tellement dû se désaliéner. Je me rappelle de l'époque de
1968, les ouvrières étaient menottées sur les machines ! Et on ne parle pas
de ce qui se passait dans les pays du Tiers-monde. Donc ce que tu as pu
percevoir c'est peut-être une impression qui correspond à quelque chose dans
des conditions particulières, dans un endroit du monde particulier.
Marc Robert :
Il y a quand même eu toute une phase de perte de sens. Il y a un sentiment
de désaffiliation, des solidarités collectives qui se sont largement
effritées parce que la pression a été mise sur les individus qui ont été mis
en demeure de réussir ; et si on ne réussit pas, on est seul face à soi-même
et on est responsable de son propre échec. C'est une individualisation
extrêmement forte qui a isolé les individus sur le plan mental,
psychologique. Tout ça a abouti à une perte de sens au niveau du travail. On
a non seulement cette individualisation qui a monté mais aussi une
déconnexion entre ce qu'on produit et ce qu'on consomme. Et de nouvelles
formes de divisions et d'aliénation qui sont apparues, notamment à travers
les nouvelles formes de management. Et ça aussi, ça a contribué à ce
sentiment de perte de fierté par rapport à ce qu'on fait.
Jean Zin :
Dès le moment où le travail est dans un cadre capitaliste, le but de
l'entreprise capitaliste est de produire le maximum de plus-value : le
travail ne peut pas être épanouissant. Ce n'est pas une question de choix
mais de profit. Ce qu'il y a d'intéressant dans ce que vous dites, c'est
qu'André Gorz lui-même valorisait le temps libre. Il avait été un peu déçu
par l'autogestion et donc il pensait qu'on ne pouvait être autonome, libéré,
que dans un temps libéré du travail et c'est à ce moment-là qu'il a défendu
la réduction du temps de travail. D'un côté il y avait le temps de travail
hétéronome qui était une souffrance, et d'un autre côté il pensait qu'on
pouvait s'épanouir dans le temps libre qui serait un temps autonome. Il
s'est rendu compte que le temps autonome ce n'est pas du temps de loisirs.
Et le plus important c'était d'arriver au travail autonome, ça permettrait
de changer le travail. Mais ce mouvement, du temps libre au travail
autonome, a été le mouvement même de la réflexion de Gorz. Faut pas rêver,
sans une lutte importante, sans un revenu garanti, on n'arrivera pas à faire
que la majorité des travailleurs soient heureux dans leur travail.
Un intervenant :
Je voudrais revenir au sujet, parce que le travail je ne peux pas vous en
parler : je ne sais pas ce que c'est, en tous cas je ne le pratique pas dans
un cadre habituel. Comment sortir de la société productiviste ? Parce qu'on
peut dire ce que l'on veut, mais elle fait rêver quand même, elle fait rêver
le reste du monde qui n'y a pas encore droit. Tout le monde veut sa bagnole,
sa télé, faire un voyage en avion. Et je trouve ça génial : avoir une
bagnole, c'est génial, je trouve ça pratique, l'avion je trouve ça encore
plus génial parce que j'en ai pas fait souvent. Et tout ce qui va avec, la
société de consommation, c'est génial, on s'en fout plein la gueule mais
elle a un problème, c'est qu'on ne peut pas la généraliser. La question que
je veux poser c'est : n'est-t-on pas à un goulot d'étranglement avec la
financiarisation ? Le monde est encore grand, alors ce petit jeu de faire du
bénéfice sur l'immatériel, ça marche un certain temps mais à un moment la
boîte va être pleine.
Vous connaissez le principe de celui qui envoie une lettre à dix personnes
en disant : vous m'envoyez tous un euro, et ainsi de suite, et vous allez
gagner de l'argent. Vous savez pourquoi ça ne marche pas ? Parce qu'au
dixième envoi vous avez dépassé la population mondiale, il y a plus de
lettres que la population mondiale ; donc à un moment ça vous revient à la
gueule. Ce système de financiarisation qui vit de l'immatériel, le principe
des subprimes (on vend de la merde aux autres et on gagne de l'argent en
vendant de la merde) à un moment donné ça se casse la gueule. J'ai entendu
Carlos Ghosn dire : il n'y a aucune raison que les Chinois n'aient pas
autant de voitures que les Français, 600 voitures pour mille habitants. Les
Chinois n'en sont qu'à trente. Mais ils n'y arriveront pas. C'est
matériellement impossible. Donc le goulot d'étranglement, il est là. On peut
parler à l'infini de nos conditions de travail, pas de travail, il y a un
moment on a joué le jeu : c'est nous qui la faisons tourner cette machine.
Je me souviens très bien de Patrick Mignard qui expliquait comment la classe
ouvrière y avait trouvé son compte dans ce système, même si elle est passée
par des périodes difficiles, on est tous d'accord, et même si aujourd'hui on
est dans la régression. Mais aujourd'hui ce n'est pas généralisable, c'est
aussi bête que ça. Ce que je voudrais savoir, c'est : où vont être les
premières ruptures ? Si on reste sur cette lignée on va arriver à des
ruptures : l'élasticité a des limites. Et je pense qu'elle va être autour de
l'agriculture. Notre agriculture est très dépendante de l'énergie fossile et
on sait que son prix va augmenter. Et on veut que la bouffe soit pas chère
parce que c'est un produit, donc une charge, une contrainte, comme le fait
de se loger. Mais on mange mieux qu'il y a cinquante ans et on est mieux
logé. On est dans la société de consommation dans toute sa splendeur. Et
tant qu'on a à manger dans son assiette, on ne fait pas chier son voisin.
Quand ça va manquer dans l'assiette, je ne garantis pas la paix. Des famines
en Europe d'ici la fin du siècle, ce n'est pas inenvisageable.
Un intervenant :
J'aime bien ce que j'ai appris sur André Gorz, les deux alternatives qu'il
envisageait. Il peut y en avoir d'autres aussi. C'est toujours la limite
d'une prophétie. Je suis professeur d'histoire, j'ai un peu étudié et notre
période elle me fait penser un peu à la fin du moyen âge. On étudie les
sources et on voit que les gens savaient très bien comment sortir des
difficultés : qu'il fallait un assolement, arrêter de morceler les
parcelles, qu'il fallait mettre des choses en commun, avoir un peu plus de
bétail pour permettre d'avoir plus d'engrais et d'intensifier, etc. Tout ça
s'est fait après, mais les gens n'ont pas voulu parce qu'ils n'ont pas été
capables de se remettre en cause, alors qu'ils savaient. Il a fallu des
famines, qui ont affaibli les corps, donc il y a eu des épidémies, et
là-dessus il a fallu des guerres pour que les gens se re-répartissent les
choses ; et à ce moment-là on a trouvé assez de terrains pour permettre
d'arrêter de fatiguer les sols et le système capitaliste est arrivé. J'ai
l'impression qu'on est un peu dans le même contexte. C'est-à-dire qu'on voit
très bien que ce système ne peut pas s'étendre au monde entier - sauf
surprise. Comme disait Edgar Morin, tout ce qui était prévu n'est jamais
arrivé et tout ce qui arrive n'était jamais prévu ; mais on sent quand même
que du côté de l'être humain il y a quelque chose qui fait un peu
répétition. En psychanalyse aussi : on parle comme si l'être humain voulait
son bonheur. Je n'en suis pas persuadé. Je pense qu'il y a aussi bien des
forces obscures qui agissent derrière les dirigeants du capitalisme que
derrière les consommateurs. Qu'est-ce qui nous dit que l'être humain ne veut
pas s'autodétruire ? On peut agir par rapport à ça. Je pense qu'il serait
bon que dans le camp anticapitaliste (à défaut de pouvoir l'appeler
autrement) on se pose la question de manière anthropologique. Marx dit : ce
sont les hommes qui font l'histoire mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils
font. Freud va retisser ça. Quand je vois le succès de quelqu'un comme
Chomsky, qui est très pauvre intellectuellement, cette séparation entre la
linguistique et l'action politique, j'ai l'impression qu'on revient au
positivisme, je trouve ça assez inquiétant. On a l'impression qu'il y a les
méchants d'un côté et les gentils de l'autre. Comme disait Coluche : les
riches sont méchants, les pauvres gentils. Le problème c'est que tout le
monde veut devenir riche.
Un intervenant :
Je reviendrai sur le travail et la valeur. L'intervenant précédent parle
d'agriculture : il faut sûrement en relocaliser, mais on est à combien de
pourcentage de paysans dans la population active ? On ne va pas regagner des
pourcentages comme ça, on ne va pas compenser en prenant sur les services,
l'industrie il n'y en a plus. J'ai travaillé dans une usine : cela fait plus
de vingt ans que j'en suis sorti, j'en ai encore rêvé cette nuit, voyez
comme ça marque. Voici deux ans je suis repassé devant cette usine et je lui
ai trouvé un air bizarre : il y a un musée maintenant, créé en 1993, bien
avant la fermeture de l'usine où il avait 350 personnes. Quand j'y suis
entré on était 450, dans les années cinquante il y en avait 900 ; bon,
maintenant au moins on ne va pas polluer, ça c'est un gain, si on peut dire.
Mais quand j'ai vu qu'elle était fermée, franchement ça m'a fait un choc aux
tripes. Dans cette usine il y avait des souffrances, certainement, ce
n'était pas facile le travail, mais je pense que malgré tout à l'époque, il
y avait une certaine satisfaction des gens au travail, et maintenant on
trouve ça où ? Le taylorisme, on a tiré dessus, on l'a enlevé, mais à mon
avis il revient largement, notamment dans les centres d'appel. Avant les
gens étaient fiers de leur travail. Par exemple si vous passez à Macon vous
verrez une fresque, face à la Saône, fabriquée avec des petits carrelages
faits à l'usine où j'étais, et qui représente Lamartine en 1847, parlant
devant 6000 personnes. A l'époque de sa fabrication, une partie avait été
étalée au sol, et une partie de l'usine a défilé devant avec fièrté.
Je reviens sur le travail : je suis d'accord. On n'a pas su remettre de la
valeur en face du travail pour répondre à la droite, et les gens de gauche
passent pour des feignants. Et la notion de valeur, on y met tout et
n'importe quoi. Enfin c'est pas vraiment la valeur : le PNB, qui doit
comprendre 50% de nuisances qu'il faut réparer (exemple du verglas avec les
voitures au fossé à réparer, des journées d'hôpital). On ne sait pas mesurer
la valeur comme il faudrait. Je n'ai pas bien compris tout à l'heure
l'histoire du mur. Par exemple un joueur de musique dans le métro il produit
de la valeur, mais elle n'est pas marchande, à part quelques pièces de
monnaie, il produit du bonheur. Et ça on ne sait pas le mettre en avant.
Un intervenant :
Depuis le début je n'ai pas entendu les mots rapports sociaux de production,
salariés, je n'ai pas entendu les salariés qui vendent leur force de travail
pour survivre, dans ce système capitaliste qui est à bout de souffle. Après
la seconde guerre mondiale le capitalisme a reconstruit tout ce qu'il avait
détruit, ce qu'on a appelé les Trente glorieuses, 1945, 65, 75.
Rappelez-vous 1975, premier choc pétrolier qui était une des expressions de
cette crise mondiale du capitalisme. Nous sommes en 2010. Le capitalisme est
toujours là. Un des intervenants expliquait la chute de l'URSS, en 1989, ce
qui a donné un sursaut au capitalisme : 10, 20 ans peut-être. A nouveau des
marchés s'ouvraient à eux, mais dans le cadre d'une crise capitaliste
mondiale : surproduction de marchandises. La planète étant couverte par le
système capitaliste, plus de territoires vierges à conquérir. Cette
surproduction de marchandise, son effet se répercute sur quoi ? En terme
d'économie, tout à l'heure j'ai entendu 1970. Les ouvriers produisent dans
les usines des marchandises, les patrons en donnent une partie pour que les
ouvriers puissent vivre. Le restant est la plus-value, le profit du
capitalisme. Mais en 2010, l'informatique, le machinisme, a permis que le
même individu de 1970 à 2010, multiplie sa productivité par 200. D'où moins
d'ouvriers pour le capitalisme qui pour maintenir son taux de profit
licencie des travailleurs, puisque dans cette partie de l'économie mondiale
il n'arrive plus à sortir les marchandises qu'il produit. Donc on en arrive
à une impasse dans ce système. Que faire ? On le réforme, on le dépasse ou
on l'abat ? Pour ma part je préfère l'abattre. Que les travailleurs prennent
le pouvoir économique et politique au niveau de la planète, instaurent un
mot d'ordre transitoire qu'on appelle socialisme ; le communisme sera pour
plus tard, plusieurs générations : s'approprier le pouvoir économique et
politique afin de satisfaire les besoins de l'ensemble de la population.
Sinon, réformer le capitalisme, le dépasser ? Mais la propriété privée des
moyens de production, l'outil de travail, c'est le patron qui les possède.
Tous ici nous sommes des salariés, ou nous l'avons tous été, on a vendu
notre force de travail. En compensation on nous a donné un salaire. Mais la
propriété privée de l'outil, les capitaux, c'est bien eux qui régissent le
monde et qui envoient l'humanité dans le mur. On le voit actuellement : des
millions de chômeurs et ce n'est que le début si on ne les stoppe pas.
Un intervenant :
Cher monsieur, le système soviétique était, dans son essence, un pays
capitaliste ultra-centralisé. Un pays communiste actuel, la Chine, est un
pays ultra-capitaliste, sans le libéralisme : on ne peut même plus être
syndiqué en Chine populaire. Je crois que cette idéologie de la fin des
temps, (Saint Augustin la fin des temps, Hegel la fin de l'histoire, Marx la
fin du capital) est toujours l'idéologie de la finitude : au bout du tunnel,
les fins heureuses. Moi je crois à la contingence, qu'il faut des volontés
contingentes pour changer le monde, et qu'on ne change pas le monde si on ne
se change pas soi-même. Il est bien évident que le camarade à côté parlait
des parts obscures qui sont en nous-mêmes, nous en avons beaucoup. La preuve
en est qu'un des régimes avec le collectif intellectuel le plus élevé
d'Europe, en 1940, l'Allemagne nazie, pays de philosophes, de musiciens, de
scientifiques… a été capable de programmer le génocide. L'Union soviétique a
été capable de tuer une partie de ses intellectuels. Quand on arrive à mon
âge on a fait toutes ces traversées : je suis un ancien ouvrier, j'ai pu
voir aussi comment se comportaient certains délégués syndicaux, certains
représentants politiques dans l'entreprise. Je demeure attaché à cette idée
que la première révolution à faire c'est en soi-même et pour soi-même. Après
on peut commencer à discuter avec les autres. Il faut être adulte.
Un intervenant :
On caractérise un Etat par sa nature. Actuellement nous sommes dans un Etat
capitaliste avec des gens qui possèdent les moyens de production. En Union
soviétique il y a eu une révolution en 1917, tout le monde le sait. Et puis
il y a eu le stalinisme, la destruction des soviets et des têtes pensantes
du parti bolchevique. Staline, sa théorie c'était : construisons le
stalinisme dans un seul pays. A quel prix ! Au prix de décapiter le parti,
l'armée ! Ensuite tu nous fais part de l'Allemagne hitlérienne avec des
ouvriers ou des penseurs et qui a fait un génocide. Mais encore faudrait-il
analyser comment Hitler est arrivé au pouvoir ! Repartons de la révolution
russe : 1918-1919 la révolution allemande a échoué. Donc isolement du jeune
Etat socialiste, avènement de Staline, bureaucrate représentant une tendance
usurpatrice sur le dos des travailleurs ; ensuite 1933, je schématise
comment Hitler est arrivé au pouvoir : par la politique de trahison imposée
par Staline, refusant l'unité des travailleurs allemands entre le parti
socialiste allemand et les communistes allemands. C'était paver la voie à
Hitler. Tu me parles de la Chine. La Chine ce n'est pas un Etat communiste,
ce n'est même plus un Etat socialiste. Il y a une révolution sociale par les
masses sur lesquelles Mao s'est appuyé, certes, mais y a t-il eu des soviets
en Chine ? Ce sont des faits.
Un intervenant :
Les révolutions tournent toujours mal et dévorent leurs enfants. 1789 : il
faut lire les chroniques de Rétif de la Bretonne sur le petit peuple de
Paris plus heureux sous l'Ancien régime. Je pense qu'il faut un changement
profond en nous-mêmes pour informer de pratiques plus libérales et plus
libertaires ; je pense que Rétif avait raison quand il disait que le peuple
avait plus de liberté sous l'Ancien régime que sous la révolution de 1789.
Quand on a cette espèce de chronolatrie (au bout de la route l'homme
nouveau) je cite BHL qui n'a pas que des défauts : le gonfanon des libertés
socialistes s'est planté sur un ossuaire.
Un intervenant :
Je pense que si on ne comprend pas l'histoire, comment analyser le passé,
chez les prolétaires, comment comprendre le monde dans lequel nous vivons ?
Alors on me donne comme contre-argument : " il faut que l'homme se dépasse
". Dans le cadre de cette société capitaliste où on est écrasé par le
travail, la productivité, où il y a des enfants qui ne mangent pas à leur
faim dans les écoles parce que leurs parents sont au chômage et qu'on leur
coupe le droit à la cantine, des millions de chômeurs… je pense que ce n'est
pas dans le cadre de cette société que l'homme peut changer. Donc il faut
abattre cette société, le capitalisme en soi. Si on ne pose pas ce type de
problème, qui est économique, politique, demain ou dans huit jours le
système capitaliste sera le même. Par contre ce que je vois dans cette salle
c'est qu'il y a beaucoup de cheveux blancs et que la jeunesse, elle, a été
bien décervelée depuis des décennies par des partis qui se réclament de la
classe ouvrière.
Une intervenante :
Si les jeunes ne sont pas là, c'est peut-être parce qu'ils en ont ras-le-bol
d'entendre ce qui a réussi ou pas, l'Union soviétique ou la Chine, ce qu'a
fait ou pas le communisme, le socialisme, avec les théories marxistes et ce
qu'elles étaient à l'époque. Je crois qu'on est loin de ça dans le monde
actuel. Le thème du jour c'était : sortir du capitalisme, et je rajoute " et
l'écologie dans tout ça " ? parce qu'il y avait quand même le mot écologie
dans votre thème. C'est pour ça que je suis venue et pas pour refaire
l'histoire. Ce qui m'a intéressée, c'est ce qu'a dit M. Julliard par rapport
à cette époque. Je vais faire un parallèle : à la fin des Trente glorieuses
on a parlé de temps partagé, de temps libre. En l'analysant aujourd'hui au
vu de ce qui s'est passé, il me semble que si on a cru au temps libre c'etait
à cause de l'augmentation de la productivité et qu'on s'est dit : on a
produit ce dont on a besoin, donc comme on n'a pas besoin de produire plus,
on aura du temps libre. Là-dessus sont intervenues les multinationales qui
produisaient, et pour elles il n'y a jamais assez de profit. La logique du
profit a dépassé la logique des besoins matériels de la population
occidentale. Je crois qu'on arrive à une période où pour d'autres raisons
(les motifs écologiques et les crises dans lesquelles on arrive) on peut se
reposer la question dans ces termes : la production pour quoi faire ? Sortir
du capitalisme, pour nous écologistes (j'entre dans le social à travers
l'écologie) je crois que c'est se dire qu'on a peut-être trop produit et
qu'on peut vivre mieux avec moins de biens : notre leitmotiv c'est " moins
de biens plus de liens ". Il faut savoir le mettre en pratique et le
décliner sur une sortie du capitalisme qui soit une sortie du productivisme.
On parle de société soutenable. Dans mon association, la société soutenable
est une société qui prône la sobriété et l'équité. Ca m'aurait intéressé de
parler de ça aujourd'hui.
Un intervenant :
Par rapport à l'écologie c'est intéressant de recentrer le débat, parce que
le problème c'est pourquoi les gens veulent plus de biens (et je m'y inclus)
que de liens. Il y aurait une espèce d'insatisfaction qu'on cherche à
combler avec des objets. Le fait de proposer de consommer moins, de plus
partager, c'est moins efficace que de proposer de consommer plus. Comment on
va éviter la fin du moyen âge ? Au moyen âge on le savait tout ça, il a
fallu aller jusqu'au bout de l'ancien système, jusqu'à ce qu'un tiers de la
population de l'Europe disparaisse ; à ce moment-là il y a eu de la place,
on s'est mis à se dire qu'il fallait faire quelque chose, et on est devenu
plus raisonnable. De même qu'on a été un peu plus raisonnable en Europe de
1945 à nos jours (et encore c'est en train de se dégrader) parce qu'on a eu
des millions de morts des deux guerres mondiales. C'est pour ça à mon avis
qu'on a vécu cette espèce de parenthèse un peu moins médiocre. En France
c'était rêvé : on n'était plus une grande puissance, on était pris entre les
deux, courtisé par les Américains qui ont fait en sorte que la société de
consommation s'implante ici mais en même temps en s'assurant que les
travailleurs chez nous aient un peu plus que ceux de l'Est. Mais maintenant
il y a un retour sur investissement : c'est fini l'époque de Casimir. On
voit que de plus en plus de gens sont impuissants, dépossédés par rapport à
ce qui se passe. Et moi c'est pareil, je ne vois pas. Je vois bien la sortie
possible par la sublimation, la joie au travail, la recherche
intellectuelle, mais ça, ça ne fonctionne qu'avec une minorité. Comment on
fait pour qu'individuellement les gens changent ?
Jean Zin :
Je voulais juste dire que beaucoup de gens qui interviennent disent qu'en se
changeant soi-même ça changera quelque chose. Franchement ça fait des
millénaires que des gens changent, et en bien, et ça ne change rien du tout
pour les autres. Par contre je voulais aller dans le sens catastrophiste. On
le voit avec la crise actuelle. Dès que la crise va un peu mieux, les
gouvernements ne peuvent plus rien faire. Il faut qu'ils soient devant la
catastrophe pour qu'ils se décident à faire quelque chose. Il y aura
malheureusement une crise écologique, on va sûrement vers une augmentation
du prix du pétrole et des denrées alimentaires ; ça va créer des
catastrophes et c'est ça qui va décider à changer. Ce n'est pas par un
changement individuel qu'on y arrivera mais par un changement des
structures, des rapports sociaux ; et ce n'est pas non plus en abattant le
capitalisme comme ça, comme s'il y avait un mec en haut, hop on le supprime
et il n'y a plus de capitalisme. Je ne vois pas comment on peut abattre le
capitalisme au niveau mondial ! Ca me semble de l'ordre du fantasme. Des
gens comme Gorz ont travaillé la question, je me la suis posée aussi :
qu'est-ce que ça peut être sérieusement une vraie révolution, une vraie
sortie du capitalisme ? Malheureusement ce n'est pas ce qu'on rêve. Ca ne
peut être qu'à un niveau local, à un niveau qui prend du temps, où on change
l'organisation du travail. Il n'y a pas de truc magique.
Un intervenant :
Fort de ces références historiques, cela signifierait quelque part qu'il y a
une logique historique et qu'il faudra encore une fois passer par une
catastrophe terrible. La fameuse sortie civilisée de Gorz, terminée. Sans
exclure cette éventualité qui est toujours possible, je voudrais avoir ici
une petite lueur d'espoir. D'abord pourquoi nos synapses sont elles
pénétrées par la machinerie, disons médiatique, consumériste, etc. ? Le
travail a été remarquablement fait depuis trente ans et c'est un miracle
qu'il y ait encore des gens comme nous ici. Et il y en a un peu partout, un
archipel de gens plus ou moins libres qu'il faudrait relier les uns aux
autres. Ils sont très nombreux mais ne le savent pas. Il y a aussi toute une
partie de la population qui est en dehors du système marchand, mais agit
aussi. Et si les centaines de milliers de gens comme moi monnayaient leur
activité ça créerait [de la valeur], et il y a tout le bénévolat. Le système
marchand, l'orgie du capitalisme, dont parlait Zola, il fonctionne quand
même sur une huile que nous mettons tous (là encore contradiction), et il
faut le souligner. Parce qu'il ne faut pas oublier qu'un certain nombre de
gens sont en dehors du système marchand et le font fonctionner. Je parle de
nos sociétés. Tout le monde n'est pas formaté, tout n'est pas formaté et le
travail, oui, mais au service de l'autre (guérir, soigner, nourrir), ce
travail-là il faut le retrouver. Et je fais l'impasse sur tout un tas
d'autre réseaux comme Ambiance bois, qui produisent dans un cadre plus ou
moins proche de ce dont nous rêvons. Tout ça pour dire que j'ai décidé de
voir, délibérément le même verre à moitié plein et non à moitié vide, pour
aller de l'avant, même si il faut avoir cette lucidité-là. Comme dit Gramsci
: " pessimisme de la raison, optimisme de la volonté ". De toute façon on va
tous mourir, donc autant vivre debout et tenter des solutions.
Un intervenant :
Il s'est dit beaucoup de choses. Je relève ce que vous avez dit sur
l'histoire. Je crois qu'on est dans une phase complètement nouvelle pour
l'humanité mais il y a des choses qui restent : c'est le comportement
humain. Il n'a pas beaucoup évolué : les philosophes de l'Antiquité
intéressent toujours. Ce sont les conditions dans lesquelles on est qui ont
changé. Effectivement il y a des civilisations, à travers l'histoire, qui se
sont cassé la gueule, mais c'était local. Aujourd'hui on est à des échelles,
des ordres de grandeur, qui font que c'est l'ensemble de l'humanité qui peut
être contaminé. Nos sociétés sophistiquées sont des colosses aux pieds
d'argile, elles, elles peuvent se déstructurer en quelques décennies. Le
problème c'est qu'aujourd'hui beaucoup de monde le sait. Quand on voit ce
qui se passe en haut dans les discussions sur le climat, ça pousse fort.
L'Union européenne dit : " il faut qu'on s'engage à moins 30% de gaz à effet
de serre d'ici 2030. " On le dit mais politiquement on ne fait rien. La
prise de conscience est là, mais le courage politique pour mettre en action,
non. La taxe carbone, on peut discuter de sa pertinence en France parce
qu'elle était mal ficelée, mais on s'est dégonflé au dernier moment. Quand
on parle de changer l'imaginaire, c'est gentil (j'en ai un tout neuf) mais
ça va pas changer grand-chose. Il faut le forcer un peu et l'argent, je suis
désolé mais c'est un peu le nerf de la guerre. Ca a une vertu pédagogique.
Et la taxe carbone, si on arrivait à la met- tre en Europe ça serait une
sacrée pédagogie. On sait que demain l'énergie telle qu'on l'a aujourd'hui
sera plus chère et on va commencer à être intelligent. Je l'ai vu partout,
dans des conférences : quand les gens ont compris, se sont approprié les
idées, ils deviennent intelligents eux-mêmes. Sauf qu'on est dans une
machinerie qui est monstrueuse et c'est pour ça qu'elle ne bouge pas, elle a
une grosse inertie. Mais on voit plein de petites expériences où les gens
sont intelligents, ils reconstruisent un autre monde. Alors en bas ça bouge,
en haut on est conscient, mais c'est au milieu. J'ai la lourde charge de
représenter l'environnement au Conseil économique et social et c'est des
discours qu'on ne peut même pas avoir. J'ai essayé et j'ai l'air d'un con,
et même avec mes copains qui sont dans les trucs associatifs, qui devraient
être assez proches, ça ne passe pas du tout. On ne parle pas la même langue.
C'est assez désespérant. Alors l'espoir c'est qu'ils finissent par se
retrouver entre deux feux. J'espère que cela se passera mieux qu'en Union
soviétique, mais quand elle s'est effondrée ça ne s'est pas fait dans une
effusion de sang.
Jean Zin :
Ce qui se passait à l'époque des villes franches, c'est ça qu'on peut faire.
On peut, au niveau local, avoir une production relocalisée, non
productiviste, qui tienne plus compte des gens, qui fasse du développement
humain, et ça, ça peut se répandre. Si ça marche bien dans un endroit (on
est dans une société de communication) les choses peuvent se répandre. Donc
c'est un peu le contraire de : abattre le capitalisme de toute la terre.
C'est : au niveau local on construit quelque chose et quand ça marchera bien
et que cela sera répandu de manière assez grande, à ce moment-là peut-être
qu'on aura un rapport de forces plus intéressant et que ça ne sera pas la
barbarie. Je ne crois pas malheureusement qu'on évitera des moments de
barbarie.
Un intervenant :
Je n'arrive pas tellement à me retrouver dans toutes les opinions émises,
chacune a une part de vérité. J'ai une question qui me préoccupe. Il me
semble que les sociétés, diverses à travers le monde, s'organisent pour
résoudre des problèmes immédiats et à très court terme. On voit que cette
satisfaction des besoins qui sont exprimés ou que l'on fabrique, pour un
profit immédiat, n'apporte pas des solutions durables à la vie des hommes
dans le monde. Comment organiser la société, ou la réflexion, pour que les
efforts soient portés sur des objectifs qui satisfassent, à long terme et de
façon durable, les besoins humains ? Je pense par exemple à la recherche
scientifique. Si on laisse les industriels faire de la recherche, ils vont
par exemple améliorer les écrans de télévision, mais on voit que ce qui a le
plus bénéficié à l'humanité ce sont des recherches qui ont été faites dans
le but de développer notre connaissance du monde. Je pense à la pénicilline,
aux recherches mathématiques qui conduisent à des solutions physiques dont
on tire des bénéfices très importants. Comment faire pour que la réflexion,
le travail, se portent vers des objectifs pensés, réfléchis et qui ne soient
pas simplement guidés par un profit, ou une réponse immédiate à des besoins
que l'on crée ?
Un intervenant :
Je ne voudrais pas me répéter. Comment réformer le capitalisme sans
l'abattre ? J'entends ta réflexion sur les pôles économiques locaux, mais
qui détient le pouvoir économique, que deviennent les patrons, le
capitalisme, les banques ? C'est un vœu pieux. Comment faire ? Est-il
possible de réformer le système ? Je ne pense pas. Je pense que ce système
amène l'humanité entière à sa perte. Je vais donner un petit exemple par
rapport au camarade qui est écologiste. Actuellement on vit un drame
écologique majeur, sans précédent. Quel est le système économique qui
engendre une telle catastrophe ? C'est l'homme en tant qu'individu, ou c'est
le système capitaliste qui impose ou qui casse les normes de sécurité ?
Juste avant l'accident, Obama allait signer un décret pour déréglementer les
plateformes pétrolières. Moi je veux bien réformer tout ce que vous dites,
mais ça n'aboutira pas. Le moteur du capitalisme c'est le profit. Il tire de
moins en moins de profit de cette planète. Si on ne touche pas au système
des moyens de productions privés on n'y arrivera pas.
Monsieur parlait de la recherche. Dans ce système capitaliste elle existe,
mais où va-t-elle en premier lieu ? L'armement, force de destruction de
l'humanité.
Un intervenant :
C'est peut-être le jour de se poser la question : quels sont nos besoins
réels et nos envies ? Sinon on va à la catastrophe écologique. Et il y en a
une deuxième : en ce moment le capitalisme s'empare de l'écologie. Pour quoi
faire ? Des richesses sont en train de mourir, il va en chercher d'autres
pour faire des profits, sur l'écologie, ce qui va engendrer encore plus de
différence entre les riches et les pauvres. Eux, l'air pur, l'eau propre,
ils l'auront, nous on n'aura rien. Donc là il va falloir qu'on réagisse
réellement sur ce qu'on veut être, parce que la catastrophe on y va et les
petites bêtes qui vont disparaître, c'est peut-être nous. Effectivement, là
il y a une transformation de la société, de l'homme, de notre façon de
penser. Est-ce qu'on veut se détruire ou dire : on arrête là de discuter et
est-ce que j'ai besoin de ça ou pas ? Parce que le capitalisme a trouvé le
filon : l'écologie. Le problème n'est même plus historique : on n'a jamais
connu ça. On a connu des guerres, mais là c'est l'Homme.
Un intervenant :
Il me semble que les solutions sont relativement importantes. Les solutions
locales, il peut y en avoir partout. J'ai assisté au film de Coline Serreau,
Solutions locales pour un désordre global, et il y a des solutions qui
existent, en Inde, en divers endroits. En Inde c'est pour produire des
graines, des semences en dehors des multinationales. C'est vraiment pour
contrer ces multinationales qu'ils ont mis en place ce système de production
de semences. C'est bien une façon de lutter contre le capitalisme d'avoir
ces solutions locales. Il y avait également un autre film, Le temps des
grâces, sur l'agriculture. On a discuté lors de ce film de la propriété de
la terre. Là c'est pareil, tu parlais de l'agriculture qui allait être un
gros problème ; un des problèmes ça va être la propriété de la terre. Et là
aussi je pense qu'il y a différentes solutions locales qui peuvent exister :
elle peut appartenir à la région, ça peut être des communaux, des sociétés,
des coopératives. Il ne me semble pas qu'il y ait une manière unique de
lutter. Ce qui est important, c'est le nombre de personnes qui arriveront à
être convaincues et ça, ça demande du travail de réflexion entre nous et
vis-à-vis de la population. Et ça ne se fait pas en un jour.
Un intervenant :
Par rapport au film l'autre soir, je suis bien d'accord en ce qui concerne
l'Inde, mais ici le problème ce serait d'étendre à beaucoup plus qu'à
quelques pour cent. Quelque part est-ce que ce n'est pas plus facile en Inde
qu'ici, à cause de la façon de travailler, de nos actes de consommation et
de la distribution ? La commercialisation pour le consommateur au quotidien
c'est dans la grande distribution. Comment avoir prise dessus ?
Je vis dans une commune périphérique où un supermarché s'est monté récemment
et j'ai écrit, étant scandalisé par le fait que tous les parkings étaient
éclairés la nuit, et l'autre nuit les deux tiers étaient éteints. Alors il y
a peut-être des raisons d'espérer.
Un intervenant :
Je veux juste réagir à ce qui se passe en Louisiane, ce qui se passe à
chaque marée noire. On montre du doigt le grand méchant pétrolier qui salope
tout. C'est une façon de voir les choses. Mais après, qui profite de ce
pétrole pas cher ? C'est nous. Comment on s'est défait ? Douloureusement
parce qu'on s'est laissé piéger par le tout-voiture qui était très
séduisant. Les lobbies n'existent que parce qu'on achète ce qu'ils
produisent. Le lobby de l'eau de mer n'existe pas, il y en a partout et tout
le monde s'en fout. On ne peut spéculer que sur des richesses rares et dont
on a besoin. Aujourd'hui il y a des villes, en Suède, qui ont décidé de
sortir du pétrole, en se donnant 20, 30 ans. C'est un longue route à faire,
et si on n'est pas capable de faire cette route on sera toujours pieds et
poings liés tant qu'il y aura du pétrole à vendre. C'est forcément un aller
et retour entre l'individuel et le collectif.
Marc Robert :
Le local est important dans cette capacité à se déprendre à la fois
individuellement et dans un aller et retour avec des organisations
collectives. Une façon aussi de vivre ensemble, des modes d'organisation,
d'urbanisme. Notre objectif à tous c'est quand même de faire tomber le
capitalisme. Il faut faire pousser quelque chose dans le sol et ce sol,
fondamentalement, il est local. Je crois que c'est une conviction partagée
par énormément de gens de ma génération. En partant du local et en faisant
vivre une démocratie entre nous, à la fois de face à face et plus globale,
il est possible de renverser un certain nombre de choses. Il y a quand même
des lueurs d'espoir, ici et ailleurs dans le monde. De ce point de vue-là
l'histoire n'est pas finie.
Compte rendu réalisé
par Anne Vuaillat.
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